‹ Morceaux choisisChapitre 150 sur 226 · A. de Vigny, en son Moïse · texte numérisé non relu

A. de Vigny, en son Moïse

— Balzac estimait en lui le poète, qu'il a cité auprès de Hugo (Revue parisienne), — beaucoup plus que le prosateur. Il ne mettait pas très haut son Cinq- Mars (tout en le comptant parmi les 'c bons romans liistoriques » ; voir Feuilleton des Journaux politiques) ; et il dénonçait en Chatterton un produit « de

cette école antisociale qui voudrait attactier un gardien à chaque génie maladif..., élever un garde-fou autour de chaque poète, et mettre des bourrelets fort dispendieux à chaque monomane. » {Chronique de Paris, 25 fév. 1836). Voir cependant ibid., 10 janv. 1836 ; en réponse aux Entretiens sur le Suicide de l'abbé Guillon, il déclare que le nom de Chatterton restera une accusation contre la société. (Il est d'ailleurs curieux de relever les variations de Balzac sur les droits du génie, et sur la responsabilité de la société dans le suicide des hommes supérieurs).

310 HOXORÉ DE BALZAC

En ce moment, Calyste parut.

— Je ne dois pas vous laisser ignoi'er que je suis là, dit-il.

[Nous ne pouvons entrer dans l'analyse des scènes qui suivent. Balzac a très curieusement étudié l'effort de Félicité des Touches pour se. désapproprier d'elle-même, pour mater ses jalousies de femme ; elle voudrait Calyste heureux, elle sent que peut-être il dépendrait d'elle de réveiller l'amour dans son cœur et de l'arracher à Béatrix de Rochefide, elle sent aussi l'infériorité de l'àme de Béatrix ; mais en lui disputant Calvste, ne céderait-elle pas à l'instinct de sa jalousie plutôt qu'au désir d'éloigner un cœur jeune d'une aventure indigne de lui? L'instinct d'abnégation, son idolâtrie pour le bonheur de Calyste la décident à diriger son jeu, à lui prêter son expérience du cœur, à le guider enfin dans les voies de la séduction. Et Calyste, l'ingrat, se laisse mener par celle qu'il ne peut plus aimer vers celle qu'il désire avec toute la fougue de son âme. Mais ce n'est pas une voie unie; l'intrigue psychologique est ici très compliquée, très ténue. — Voici une page qui peut donner une idée du duel compliqué, tantôt caché, tantôt à front découvert, dans lequel un beau caractère de femme se mesure avec une coquette raffinée :J

Une belle âme contre une coquette.

Peut-être une des plus grandes jouissances que puissent éprouver les petits esprits ou les êtres inférieurs est-elle de jouer les grandes âmes et de les prendre à quelque piège. Béatrix savait être bien au-dessous de Camille Maupin. Cette infériorité n'existait pas seulement dans cet ensemble de choses morales appelé talent, mais encore dans les choses du cœur nommées passion. Au moment où Calyste arrivait aux Touches avec l'impétuosité d'un premier amour porté sur les ailes de l'espérance, la marquise éprouvait une joie vive de se savoir aimée par cet adorable jeune homme. Elle n'allait pas jusqu'à Aouloir être complice de ce sentiment, elle mettait son héroïsme à comprimer ce capriccio, disent les Italiens, et croyait alors égaler son amie; elle était heureuse d'avoir à lui faire un sacrifice. Eniin, les vanités particulières à la femme française, et qui constituent cette célèbre coquetterie d'où elle tire sa supériorité, se trouvaient caressées et pleinement satisfaites chez elle : livrée à d'immenses séductions, elle y résistait, et ses vertus lui chantaient à l'oreille un doux concert de

niianges'. Ces deux femmes, en apparence indolentes, talent à demi-couchées sur le divan de ce petit salon plein lliarmonies, au milieu d'un monde de Heurs et la fenêtre piiverte, car le vent du nord avait cessé. Une dissolvante )rise du sud pailletait le lac d'eau salée- que leurs yeux Kiuvaient voir, et le soleil enflammait les sables d'or. .rtirs âmes étaient aussi profondément agitées que la naine était calme, et non moins ardentes. Broyée dans les (iviages de la machine qu'elle mettait en mouvement, Caaille était forcée de veiller sur elle-même, à cause de la jiodigieuse finesse de l'amicale ennemie qu'elle avait mise laiis sa cage; mais, pour ne pas donner son secret, elle se ivrait à des contemplations intimes de la nature; elle rompait ses souffrances en cherchant un sens au mouvelitnt des mondes, et trouvait Dieu dans le sublime désert lu ciel. Une fois Dieu reconnu par l'incrédule, il se jette lans le catholicisme absolu, qui, vu comme système, est oiuplet^. Le matin, Camille avait montré à la marquise 111 front encore baigné par les lueurs* de ses recherches Miulant une nuit iiassée à gémir. Calyste était toujours li'l^out devant elle, comme une image céleste. Ce beau I une homme à qui elle se dévouait, elle le regardait omme un ange gardien. N'était-ce pas lui qui la guidait > ( rs les hautes régions où cessent les souffrances, sous le joids d'une incompréhensible immensité? Cependant, l'air .riomphant de Béatrix inquiétait Camille. Une femme ne j^agne pas sur une autre un pareil avantage sans le laisser leviner, tout en se défendant de l'avoir pris. Rien n'était ;)lus bizarre que le combat moral et sourd de ces deux imies, se cachant l'une à l'autre un secret, et se croyant 'éciproquement créancières de sacrifices inconnus^. Calyste irriva tenant sa lettre entre sa main et son gant, prêt à la

t. Voil.à de ces subtiles comslaisances de l'amour -propre que Fénelou savait si bfen faire iortir de leurs cachettes : il en connaissait d'infiniment plus, léliées, parmi toutes celles qui' "ont aimer à une àme, dans ses vertus, sa propre excellence.

Béatrix cherche dans le sacritice m délectation personnelle. Camille Maupin se désapproprie l'elle-mcme.

2. Les marais salants qui s'étendent entre le bourg- de Batz, le Croisic et Guérande.

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