‹ Morceaux choisisChapitre 155 sur 226 · M. DE BALZAC · texte numérisé non relu

M. DE BALZAC

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F;;/. 1H. — La Revue de Balzac.

Cette Revue, presque uniquement rédigée par Balzac, n'a eu que ois numéros : 25 juillet, 25 août et 25 septembre 1840. En voici le ontispice. Alphonse Karr se plaignit, sans humeur, que Balzac eût agié le format de ses Guêpes.

L'eeuvre expllciuée.

[En 1840, Balzac avait espéré s'acquitter enfin de sa dette en remportant un triomphe au théâtre. Mais, l'acteur Frédérick- Lemaître ayant eu la malheureuse idée de se faire la tête de Louis-Philippe, le drame de Vautrin fut interdit après la première représentation. Balzac refusa l'indemnité que le directeur des Beaux-Arts, Cave, vint lui offrir : « J'ai rougi jusque dans les cheveux, et j'ai répondu que je n'acceptais pas d'aumône; qiie j'avais gagné deux cent mille francs de dettes à faire douze ou quinze chefs-d'œuvre, qui étaient quelque chose dans la somme de gloire de la France au 19^ siècle. » (A l'Etrangère, 10 mai 1840). Il est tellement traqué par ses créanciers, qu'il songe à partir pour le Brésil (3 juillet 1840). Mais il se décide à « résister » encore; « on aime tant la France ! » 11 songe (août) à entreprendre les Scènes de la vie militaire, en commençant par Montenotte. En réaHté, il rédige la Revue Parisienne, où il dit à chacun son fait, exalte Stendhal, fait feu des quatre pieds contre ses ennemis, contre Sainte-Beuve surtout; il entame La Rabouilleuse (voir p. 57 1|, Le Curé de Village, qui est à peu près une reprise du Médecin de Campagne, mêlée d'une histoire de crime passionnel, œuvre manquée, avec de belles parties, — Ursule Mirouct (voir p. 388), les Mémoires de deux jeunes Mariés, roman d'analyse sous la forme épistolaire, qui pèche par le goût (voir p. 406), — • enfin il publie Une ténébreuse Affaire (en feuilleton, dans Le Commerce du 14 janvier au 2 février 1841 ; — en volume le i^r mars 1843) : (( Il y en a qui disent que c'est un chef-d'œuvre. Moi je n'ai pas d'opinion. J'attends deux ans encore avant de le lire, car il faut l'oublier pour pouvoir le juger. » Ces lignes sont du 2 mars, — dès le 29 mars (1841), Balzac dira : « La Ténébreuse Affaire fait un grand chemin. Mais aussi c'est une œuvre très forte, vraie comme événement, et vraie comme détail. »

L'événement historique d'oij est parti Balzac avait fait grand bruit en 1800; et il lui avait été conté avant 1823, dans ses

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circonstances les plus précises, par une personne de sa famille. En septembre 1800, le sénateur Clément de Ris, étant à Beauvais, près de Tours, en sa maison de campagne, avait été enlevé en plein jour par des inconnus, séquestré pendant quelques semaines, puis délivré par des émissaires de Fouché. On ne mit jamais la main sur les coupables. Il plut à Fouché d'imputer aux chouans cet acte de brigandage ; il ordonna l'arrestation de quelques officiers chouans, qui furent condamnés à mort par un tribunal spécial, et exécutés, bien qu'il n'y eût contre eux aucune charge. Balzac pensait, (et M. Carré de Busserolle, dans ses Curieuses Révélations sur V enVcvement du sénateur Clément de Ris, Niort, 1900, p. li^^, adopte sa version totalement), que Fouché, du commencement à la fin, avait été le metteur en scène de cette tragédie. Clément de Ris aurait été son complice dans la conspiration qui se préparait contre le Premier Consul pendant la campagne d'Italie, et que la victoire de Marengo fit évanouir: il aurait gardé chez lui des papiers compromettants pour Fouché; celui-ci, pour les ravoir, aurait fait simuler l'enlèvement de Clément de Ris et le pillage de sa maison par des c( brigands )i ; puis, devant la colère de Bonaparte qui voulait trouver les auteurs de cet extraordinaire coup de main, il aurait inventé la culpabilité de quelques malheureux chouans, et les aurait fait sacrifier à sa propre sûreté. Tout cela n'a rien qui surprenne de Fouché, et les pièces sur lesquelles s'appuye M. de Busserolle ne laissent pas douter que Fouché ait truqué toute l'affaire-.

Balzac a transposé les événements ; quand il dit que son œuvre est « vraie dans le détail », il faut l'eniendre (comme à propos des Chouans) en ce sens que la physionomie de l'histoire est observée et que, si l'agencement des faits est de pure invention, chaque détail de mœurs, chaque trait d'observation politique a eu dans l'histoire maints analogues et maints équivalents.

Une ténébreuse Affaire se passe donc de 1803 à 1806, et non en 1800, dans l'Aube et non près de Tours; le procès des accusés n'a que « de légers points de contact avec les véritables débats » (Busserolle) ; et pour cause : « Aucun lecteur, dit Balzac, invoquant, à l'exemple de Corneille, le droit strict de la vraisemblance, ne voudrait croire qu'il se soit trouvé, dans un pays comme la France, des tribunaux pour accepter de pareilles fables, w Et Balzac, à cause du changement des temps, a fait comparaître les accusés non devant un tribunal spécial (sorte de commission

I. Cf. en le même sens Crk- de VOuest (I8U-0). TiNEAU-JoLY, Vendée Militaire, I 2. Voir Lenotre, Vieilles Maiet Eli.\cix Lachèze, Mosaïque \ sons..., 2' Série.

militaire comme il en fonctionnait en 1800), mais devant des juges assistés par des jurés. Enfin, tous les personnages sont de Sun invention, sauf. le sénateur Malin de Gondreville, auquel il semble bien (malgré les protestations de sa Préface) que Balzac ait voulu donner, en la forçant un peu et en la poussant à l'odieux, la physionomie de ce Cl. de Ris, type d'opportunisme et de girouettisme politique, qui sut obtenir des faveurs de tous les régimes. Il avait déjà introduit ce personnage typique dans La Paix du ménage, et il le réservait pour Le Député d'Arcis.

Dans une première partie, Balzac a peint une descente de police chez l'héroïque Mi'^ Laurence de Cinq-Cygne, soupçonnée d'avoir conspiré en 1805 contre le Premier Consul, en aidant à rentrer en France ses deux cousins, les frères de Simeuse, complices de M. de Polignac. Les sbires de Fouché sont roulés par Michu, serviteur absolument dévoué de la famille de Simeuse, qui, sous la Terreur, a dissimulé sa ferveur royaliste sous un apparent zèle révolutionnaire. Michu' est l'antagoniste de Malin de Gondreville : tous deux, par leur origine, étaient de la clientèle des grandes familles de l'ancien régime, mais l'un s'enrichit de leurs dépouilles, et l'autre se sacrifie pour elles. — Les deux policiers gardent rancune à Michu et à ses maîtres ; pour se venger, sous l'empire, ils font enlever et séquestrer Malin, et ils accusent d'avoir commis le crime Michu et les de Simeuse, lesquels sont arrêtés, condamnés à mort. M"e de Cinq-Cygne obtient de l'Empereur la grâce de ses cousins (voir p. 366). Michu est exécuté.

Balzac a mis en scène ici, avec ce type de caméléon politique de second ordre qu'est Malin, Fouché, Talleyrand (qu'il avait un peu connu, et en lequel il admirait le grand seigneur, la volonté, tenace et déliée-, la profonde connaissance des hommes), Napoléon, sur lequel il fait porter, par Talleyrand, ce jugement qu'il avait peut-être recueilli de lui-même. « Notre souverain a prodigieusement d'amour-propre, il va me congédier pour pouvoir faire des folies sans contradiction. C'est un grand soldat qui sait changer les lois de l'espace et du temps; mais il ne saurait changer les hommes, et il voudrait les fondre à son usage. »

1. On peut le rapprocher du « Ce jeune homme d'Etat [M. Chesnel du Cabinet des Anti- | Thiers] a été couvé, a éclos, a ques. grandi, a écrit sous l'influence

2. Il lui était d'ailleurs échap- | des salons de M. de Talleyrand ; pé des mots durs contre Talley- mais nous connaissons beau-

"rand, dans une de ses Lettres coup d'honnêtes personnes qui

sur Paris (publiées dans Le Vo- | ont gardé leur vertu, tout en

leur, 8 novembre 1830, voir Œu- fréquentant des femmes galan-

rre complète, T. XXIII, p. 1"28) : ! tes. »

Outre le rôle de la police sous l'Empire, outre les types très curieux de policiers et de royalistes de tout caractère (les uns résignés au régime, les autres encore en révolte, mais qu'un geste généreux peut conquérir), Balzac a décrit en ce roman une belle histoire d'amour. Laurence de Cinq-Cygne est une sorte de Diana Vernon (voir Rob-Roy de W. Scott), et Balzac l'a bien voulue ainsi. Les deux Simeuse, qu'elle a sauvés et qui l'aimaient l'un et l'autre, meurent sur le champ de bataille. Par devoir, et pour que sa race ne périsse pas, elle se mariera sans amour. C'est un très beau type d'aristocratie.

Une ténébreuse Affaire est un roman historique, — dans la même formule que Les Chouans (voir p. 6i sqq.) — de grande valeur, un document pour l'étude des diverses sortes d'hommes qui se rencontraient dans les partis politiques entre 1800 et 181 5 ; — on comprend mieux, après l'avoir lu, par quelle oppression l'Empire a pu se maintenir, quels hommes l'ont servi, tout prêts à le faire tomber, et quel personnel politique la Restauration a trouvé.

Aiiitivse et Exti*a^its.

[L'héroïque M"<= Laurence de Cinq-Cygne, qui tient de la Diana Vernon de W. Scott (Rob-Roy) et de Charlotte Corday, vient de faire fuir ses cousins, compromis dans la conspiration de MM. de Polignac et de Rivière, en 1805. On s'attend à une perquisition chez elle. Balzac décrit le caractère des principaux personnages du roman ; voici le por- 1 trait du bonhomme d'Hauteserre, parent et tuteur de Laurence, restée: de bonne heure orpheline, et celui de sa femme. Ces êtres timorés et vieillots font contraste avec l'exaltation contenue et l'imployable énergie ' de Laurence.]

Irréductible et timoré.

Le gentilhomme, alors âgé de cinquante-deux ans, grand, sec, sanguin, et d'une santé robuste, eût paru capable de vigueur sans de gros yeux d'un bleu de faïence dont le regard annonçait une extrême simplicité. Il existait dans sa ligure terminée par un menton de galoche, entre son nez et sa bouche, un espace démesuré par rapport aux lois du dessin, qui lui donnait un air de soumission en parfaite harmonie avec son caractère, auquel concordaient lesi moindres détails de sa physionomie. Ainsi sa chevelure |

UNE TKNÉBREUSE AFFAIRE 353

grise, feutrée par son chapeau qu'il gardait presque toute [ajournée, formait comme une calotte sur sa tète, en en dessinant le contour piriforme. Son front, très ridé par sa vie campagnarde et par de continuelles in({uiétudes, était plat et sans expression. Son nez aquilin relevait un peu sa ligure; le seul indice de force se trouvait dans ses sourcils touffus, qui conservaient leur couleur noire, et dans la vive coloration de son teint; mais cet indice ne mentait point, le gentilhomme, quoique simple et doux, avait la foi monarchique et catliolique, aucune considération ne l'eût fait changer de parti. Ce bonhomme se serait laissé arrêter, il n'eût pas tiré sur les municipaux, et serait allé tout doucettement à l'échafaud. Ses trois mille livres de l'ente viagère, sa seule ressource, l'avaient empêché d'émigrer. Il obéissait donc au gouvernement de fait, sans cesser d'aimer la famille royale et d'en souhaiter le rétablissement; mais il eût refusé de se compromettre en participant à une tentative en faveur des Bourbons. Il appartenait à cette portion de royalistes qui se sont éternellement souvenus d'avoir été battus et volés; qui, dès lors, sont restés muets, économes, rancuniers, sans énergie, mais incapables d'aucune abjuration ni d'aucun sacrifice; tout prêts à saluer la royauté triomphante, amis de la religion et des prêtres, mais résolus à supporter toutes les avanies du malheur. Ce n'est plus alors avoir une opinion, mais de l'entêtement'. L'action est l'essence des partis. Sans esprit, mais loyal, avare comme un paysan, et néanmoins noble de manières, hardi dans ses vœux mais discret en paroles et en actions, tirant parti de tout, et prêt à se laisser nommer maire de Cinq-Cygne, M. d'Hauteserre représentait admirablement ces honorables gentilshommes auxquels Dieu a écrit sur le front le mot inites'^, qui laissèrent passer audessus de leurs gentilhommières et de leurs têtes les orages de la Révolution, qui se redressèrent sous la Restauration riches de leurs économies cachées, fiers de leur attachement discret, et qui rentrèrent dans leurs campagnes après 183U. Son costume, expressive enveloppe de ce caractère, peignait l'homme et le temps. M. d'Hauteserre portait une de ces houppelandes, couleur noisette, à petit collet, que le dernier duc d'Orléans avait mises à la mode à son retour d'Angleterre, et qui furent, pendant la Révolution, comme une transaction entre les hideux costumes populaires et les

1. Autant de reproches et d'à- 1 monarchie de Juillet, vis détournés adressés par Bal- 2.M(<es = «lesdoux)i, et parsui-

zac au parti légitimiste sous la | te, ici, les faibles, ceux qui plient.

élégantes redingotes de l'aristocratie. Son gilet de velours, à raies fleurelées', dont la façon rappelait ceux de Robespierre et de Saint-Just, laissait voir le haut d'un jabot à petits plis dormants- sur la chemise 11 conservait la culotte, mais la sienne était de gros drap bleu, à boucles d'acier bruni. Ses bas de filoselle noire moulaient des jambes de cerf, chaussées de gros souliers maintenus par des guêtres de drap noir. Il avait gardé le col de mousseline à mille plis, serré par une boucle d'or sur le cou. Le bonhomme n'avait point entendu faire de l'éclectisme politique en adoptant ce costume, à la fois paysan, révolutionnaire et aristocrate, il avait obéi très innocemment aux circonstances.

Madame d'Hauteserre, âgée de quarante ans, et usée par les émotions, avait une ligure passée qui semblait toujours poser pour un portrait; et son bonnet de dentelle, orné de coques en satin blanc, contribuait singulièrement à lui donner cet air solennel. Elle mettait encore de la poudre, malgré le lichu blanc, la robe en soie puce à manches plates, à jupon très ample, triste et dernier costume de la reine Marie-Antoinette. Elle avait le nez pincé, le menton pointu, le visage presque triangulaire, des yeux qui avaient pleuré; mais elle mettait un soupçon^ de rouge qui ravivait ses yeux gris. Elle prenait du tabac, et à chaque fois elle pratiquait ces jolies précautions dont abusaient autrefois les petites-maîtresses; tous les détails de sa prise constituaient une cérémonie qui s'explique par ce mot : elle avait de jolies mains.

[Les fils de M"" d'Hauteserre ont conspiré; une perquisition est faite au château.]

Une descente de police en 1803.

En sachant ses lils menacés de mort, Madame d'Hauteserre, qui ne croyait pas la Révolution finie et qui con-

1. Fleureté ne s'emploie ?uère qu'en un autre sens, comme terme de blason.

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