Décret d'amnistie du 26 avril
républicains, et cela est tout simple : s'il veut un trône, il doit égorger la liberté. Que ce secret reste entre nous. Ainsi, voyez'. J'attendrai jusqu'à demain, je serai aveugle; mais déliez-vous de l'agent: ce maudit Provençal est le valet du diable, il a le mot de Fouché, comme j'ai celui du pi-emier consul.
— Si MM. de Simeuse sont ici, dit le curé, je donnerais dix pintes de mon^ang et un bras pour les sauver; mais, si Mademoiselle de Cinq-Cygne est leur confidente, elle n"a pas commis, je le jure par mon salut éternel, la moindre indiscrétion et ne m'a pas fait l'honneur de me consulter. Je suis maintenant très content de sa discrétion, si toutefois discrétion il y a. Nous avons joué hier soir, comme tous les jours, au boston, dans le plus profond silence jusqu'à dix heures et demie, et nous n'avons rien vu ni entendu. Il ne passe pas un enfant dans cette vallée solitaire sans que tout le monde le voie et le sache, et, depuis quinze jours, il n'y est venu personne d'étranger. Or. MM. d'Hauteserre et de Simeuse font une troupe à eux quatre. Le bonhomme et sa femme sont soumis au gouvernement, et ils ont fait tous les efforts imaginables pour ramener leurs lils auprès d'eux; ils leur ont encore écrit avant-hier. Aussi, dans mon âme et conscience, a-t-il fallu votre descente ici pour ébranler la ferme croyance où je suis de leur séjour en Allemagne. Entre nous, il n'y a ici que la jeune comtesse qui ne rende pas justice aux éminentes qualités de M. le premier consul.
— Finaud! pensa Corentin. — Si ces jeunes gens sont fusillés, c'est qu'on l'aura bien voulu ! répondit-il à haute voix; maintenant, je m'en lave les mains.
Il avait amené l'abbé Goujet dans un endroit fortement éclairé par la lune, et il le regarda brusquement en disant ces fatales paroles. Le prêtre était fortement affligé, mais en homme surpris et complètement ignorant.
— Comprenez donc, monsieur l'abbé, reprit Corentin, que leurs droits sur la terre de Gondreville les rendent doublement criminels aux yeux des gens en sous-ordre ! Enfin, je veux leur faire avoir affaire à Dieu et non à ses saints.
— Il 3' a donc un complot? demanda na'ivement le curé.
— Ignoble, odieux, lâche, et si contraire à l'esprit généreux de la nation, répondit Corentin, qu'il sera couvert d'un opprobre général.
— Eh bien. Mademoiselle de Cinq-Cygne est incapable de lâcheté ! s'écria le cui'é.
UNE TKNKBREUSE AFFAIRE
— Monsieur l'abbé, reprit Corentin, tenez, il y a pour nous (toujours de vous à moi) des preuves évidentes de sa complicité; mais il n'y en a point encore assez pour la justice. Elle a pris la fuite à notre approche... Et cependant, je vous avais envoyé le maire.
— Oui, mais, pour quelqu'un qui tient tant à les sauver, vous marchiez un peu trop sur les talons du maire, dit l'abbé.
Sur ce mot. ces deux hommes se regardèrent, et tout fut dit entre eux : ils appartenaient l'un et l'autre à ces profonds anatomistes de la pensée auxquels il sullit d'une simple inilexion de voix, d'un regai-d, d'un mot, pour deviner une ànie, de même que le sauvage devine ses ennemis à des indices invisibles à l'œil d'un Européen.
— J'ai cru tirer quelque chose de lui, je me suis découvert ! pensa Corentin.
— Ah ! le drôle ! se dit en lui-même le curé'.
Minuit sonnait à la vieille horloge de l'église- au moment .011 Corentin et le curé rentrèrent au salon. On entendait ouvrir et fermer les portes des chambres et des armoires. Les gendarmes défaisaient les lits. Peyrade, avec la prompte intelligence de l'espion, fouillait et sondait tout. Ce pillage excitait à la fois la terreur et l'indignation chez les fidèles serviteurs, toujours immobiles et debout. M. d'Hauteserre échangeait avec sa femme et Mademoiselle Goujet des regards de compassion. Une horrible curiosité tenait tout le monde éveillé. Peyrade descendit et vint au salon en tenant à la main une cassette de bois de sandal sculpté, qui devait avoir été jadis rapportée de la Chine par l'amiral de Simeuse. Cette jolie boite était plate et de la dimension d'un volume in-quarto.
Peyrade lit un signe à Corentin, et l'emmena dans l'embrasure de la croisée.
Une sorte de rage froide remuait le cœur insensible de ces deux êtres qui savouraient la terreur générale. L'homme de police a toutes les émotions du chasseur; mais en déployant les forces du coi'ps et de l'intelligence, là où l'un cherche à tuer un lièvre, une perdrix ou un chevreuil, il s'agit pour l'autre de sauver l'Etat ou le prince, de gagner
1. Balzac uime beaucoup et traite avec une extrême tinesse les conflits et les luttes de deux volontés retorses et de
deux esprits pénétrants.