‹ Morceaux choisisChapitre 17 sur 226 · Renie des Deux-Momies · texte numérisé non relu

Renie des Deux-Momies

2. Voir son Histoire de la Littérature sous la Monarchie de Juillet, T. Il, pp. 263-276. Voir aussi son étude sur Balzac

(1836) recueillie par M. de Loveujoul dans l'n Roman d'amour, et un article de F. Girault (1841) dans Une Page perdue de Balzac, par M. de Lovenjôul.

ses Nouveaux Essais. L'article avait paru dans les Débats en 1858, — au moment où s'imposait une remise au point), — ni les pages parfaitement mesurées de M. Brunetière, ni la volée de bois vert dont Barbey d'Aurevilly menace, en guise de représailles, l'agressive vertu de M. Eugène Poitou. Mais voici ce que déclare M. Baumann', en ce grand procès de moralité, intenté à Balzac depuis La Physiologie du Mariage (et même avant, à propos d'un de ses romans de la première manière) : « Les faits d'eux-mêmes ne sont rien, dit Louis Lambert, un des héros choyés de Balzac, un de ceux où il a réalisé l'une des âmes multiples qu'il se rêvait... Mais il s'en faut que l'art doive les répudier ni même trop choisir entre eux. L'idée prouve d'autant mieux sa force agissante qu'elle transparaît sous la multiplicité contradictoire des apparences. . . Décrire les formes basses de l'existence, c'est, pour un idéaliste, une façon de s'en délivrer, de les nier avec mépris... Le syncrétisme de Balzac est analogue à celui de Rabelais, mais élargi, purilié par la constante intuition du divin. >>

Conclusion.

Une œuvre qui suscite de telles contradictions, des enthousiasmes et des anathèmes aussi passionnés, assurément n'est pas négligeable.

Concluons très sommairement, en dégageant ce qu'il y a de i moins contesté et d'original, aux yeux de tous, dans la Comédie I humaine^. — Nul ne conteste l'originalité de Balzac, et elle est frappante, quand on la replace dans son époque. Non seulement il se dit indépendant de toute école (c'est un genre qu'il est aisé de prendre), mais il l'est. Le contraste est violent, entre les romantiques et Balzac. Il y a du romantisme en certaines de ses œuvres, c'est convenu, on n'échappe jamais complètement à son temps. Mais il y a surtout une critique du romantisme ^, et, dans l'en- t semble, la Comédie humaine est hors du romantisme. 1

Elle se rattache au mouvement d'idées scientifiques qui se i développe de 1820 à 1830. Là est l'essentiel, là ce qui constitue l'originalité littéraire de Balzac. En gros, on pourrait dire que ce puissant Imaginatif, cet halluciné, mais aussi cet observateur de ! génie, a fait, le premier, en littérature, œuvre de savant.

1. Cette citation est tirée Je sa 1 qui, malgré sa valeur, n'est qu'une exconférence sur Le Siimbolisme de la vie croissance de la Comédie humaine, dans Balzac. 3. Voir par exemple ici les Illusions

2. Nous laissons de côté le théâtre, | perdues, y.'i'tb; Modeste Mignon,^.i.'iii.

52 IIOXORK DE BALZAC

Il a voulu être, et il a été certainement à quelque degré : un moraliste sociologue, un historien, un naturaliste des intelligences et des caractères.

On peut se demander comment ces diverses tendances s'accordaient en lui, et même s'il est possible qu'elles se soient accordées. N'y a-t-il pas contradiction entre l'attitude du sociologue qui soutient une thèse, ou du moraliste qui déplore la dégénérescence morale et qui prêche une doctrine, et celle du savant qui constate et explique ? L'œuvre de Balzac ne manque-t-elle pas de ce détachement supérieur, de cette froideur d'observation qui sont les premières qualités du savant? Chez lui, l'historien n'est-il pas trop souvent un homme de parti, et le naturaliste ne se Iransforme-t-il pas trop aisément en prédicateur? Enfin, l'un de ces points de vue a-l-il primé les autres, dans sa pensée, et peut-on suivre le progrès, ou tout au moins les variations, les oscillations de Balzac, soit dans l'ensemble de son œuvre, soit dans chacun de ses romans, entre les points de vue de l'historien, du moraliste ou du naturaliste ?

Sans entrer dans le détail d'une discussion qui serait longue, — et sans nier que des tendances contradictoires aient jusqu'à la fin coexisté dans son esprit, séparées l'une de l'autre par des cloisons étanches, — on peut répondre que, de plus en plus, c'est le point de vue de l'observateur pur, du naturaliste, qui a primé les autres.

De très bonne heure, il a rêvé d'être à sa manière un Cuvier, puis un GeofTroj' Saint-Hilaire.

Un Cuvier d'abord, et toujours : parce qu'il a conscience de sa faculté intuitive. L'idée qu'avec un fragment d'os on a pu, par logique déductive et par un procédé de reconstruction divinatoire, appuyé sur une multitude d'observations rigoureuses, reconstituer le squelette d'un animal inconnu, cette idée le transporte. Et Balzac en fera autant, sur les espèces sociales : donnezmoi un gant, je reconstitue l'homme. Que j'examine une seconde son regard, je connais sa vie, passée et future. — L'exagération est facile, les chances d'erreur sont considérables ; mais comme ce genre d'observation se répète mille fois, et non sur un. mais sur mille indices, on en voit la fécondité et la justesse probable.

Puis, et surtout un Geoffroy Saint-Hilaire'. Si les espèces naturelles sont déterminées par le milieu, combien n'est-ce pas plus facile à A-éritier sur les espèces sociales! Elles varient beaucoup plus vite. Prenons un même homme à travers plusieurs milieux dans la suite de son existence, nous le voyons varier : il n'est pas un, il est plusieurs.

1. Je me propose d'étudier ailleurs | pensée de G. Saiut-Hilaire et celle de la relation précise qui existe entre la \ Balzac, et le degré d'influence exact.

A vrai dire, — les Allemands, dont Balzac se réclame hautement, mis à part, — le précurseur théorique de Balzac, c'est tout sim- \ plement Diderot, qu'on oublie trop en parlant de lui. Comment ne pas croire que c'est Diderot qui le lit réfléchir sur la diversité que les conditions mettent entre les hommes? C'est la « grande pensée » avec laquelle Diderot voulait renouveler le théâtre, et sur laquelle Balzac devait bâtir tout son roman. La Bruyère, sans doute, l'y a aidé, et nous n'avons garde d'oublier Molière ou Saint-Simon ; mais c'est chez Diderot qu'elle a pris forme, cette idée ; c'est Diderot qui lui a donné ces allures ambitieuses, cet air d'infinie prometteuse qui devait plaire à l'imagination de Balzac et à ses goûts de vaste entreprise. Diderot avait échoué à la réaliser au théâtre, c'est vrai : mais quels jolis mots de conditions, à travers son œuvre, et que de croquis bien vivants, qui durent ravir Balzac ! Et qu'on se représente Balzac lisant cette page de Diderot", véritable programme de la Comédie humaine : « ... Sous la forme bipède de l'homme, il n'y a aucune bête innocente ou malfaisante dans l'air, au fond des forêts, dans les eaux, que vous ne puissiez reconnaître : il y a l'homme loup, l'homme tigre, l'homme renard, l'homme taupe, l'homme pourceau, l'homme mouton (et celui-là est le plus commun). Il y a l'homme anguille ;... l'homme brochet, qui dévore tout, l'homme serpent, qui se replie en cent façons diverses;... l'homme épervier, l'homme oiseau de proie. Rien de plus rare qu'un homme qui soit homme de toute pièce ; aucun de nous qui ne tienne un peu de son analogue animal. » Toute la faune de Balzac est là, et l'on a reconnu au passage ceux qu'il appelle les reptiles sociaux"^. ^^fllyar ^ ^o»^ p*^ un naturaliste des caraçtpT'''«T, au mAme te^nps où Sainte-Beuve voîTlait Pire celui aes esprits'.

Ce naturaliste, sans doute, a assez souvent oublié la théorie du milieu, et il nous a peint des âmes demeurées toujours, en dépit des circonstances, telles qu'elles étaient nées. Pour Balzac, il n'y a pas seulement des espèces sociales, mais des familles d'âmes. Ici la théorie de l'adaptation n'a que faire. Nous surprenons la survivance d'une certaine conception de la vie intérieure, entièrement différente de celle que postule la théorie du milieu, — et nous pourrions découvrir chez Balzac bien d'autres survivances. Mais elles compliquent, elles n'altèrent pas son originalité.

Il a représenté des forces, qui se composent avec les forces sociales. Quelques-unes foncent droit devant elles, rien ne les arrête, si ce n'est l'obstacle dernier, où elles se brisent. Ce sont des forces

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