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Les frères de Simeuse

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IIOMORK DE BALZAC

racconiplissement. Désormais mon cœur n'aura plus de secrets pour personne, voilà tout :

« 17'Ji, Andcrnach, avant le combat.

« Ma chère Laurence, je vous aime pour la vie et je veux que vous le sachiez bien ; mais, dans le cas où je viendrais à mourir, apprenez que mon frère Paul-Marie vous aime autant que je vous aime. Ma seule consolation en mourant sera d'être certain que vous pourrez un jour l'aire de mon cher frère votre mari, sans me voir dépérir de jalousie', comme cela certes arriverait si, vivant tous deux, vous me le préfériez. Après tout, cette préférence me semblerait bien naturelle, car peut-être vaut-il mieux que moi..., etc.

n Marie-Paul. »

— Voici l'autre, reprit-elle avec une charmante rougeur au front :

« Andernach, avant le combat.

« Ma bonne Laurence, j'ai quelque tristesse dans l'àme ; mais Marie-Paul a trop de gaieté clans le caractère pour ne pas vous plaire beaucoup plus que je ne vous plais. Il vous faudra, quelque jour, choisir entre nous : eh bien, quoique je vous aime avec une passion... »

— Vous correspondiez avec des émigrés ! dit Peyrade en intei'rompant Laurence et mettant par précaution les lettres entre lui et la lumière pour vérifier si elles ne contenaient pas, dans l'entre-deux des lignes, une écriture en encre sympathique.

— Oui, dit Laurence, (pii replia les précieuses lettres, dont le papier avait jauni. Mais en vertu de quel droit violez-vous ainsi mon domicile, ma liberté personnelle et toutes les vertus domestiques?

— Ah ! au fait ! dit Peyi'ade. De quel droit? il faut vous le dire, belle aristoci-ate, reprit-il en tirant de sa poche un ordre émané du ministre de la justice et contre-signe du ministre de l'intérieur. Tenez, citoyenne, les ministres, ont pris cela sous leur bonnet...

— Nous pourrions vous demander, lui dit Corentin à

t. L'histoire de deux jumeaux épris de la même femme a été souvent traitée avec des variations. Voir George Sand : La petite Fadette (les deux bessons

de la Cosse). Le poêle Jasmin traitait ce thème en novembre 1843 dans Lous dus frars bessons).

Voir aussi la Rodogàne de Corneille, etc

UNE TliNEBUEUSK AFFAIRE .jUj

l'oreille, de quel droit vous logez chez vous les assassins du premier consul? Vous m'avez appliqué sur les doigts un coup de cravache qui m'autoriserait à donner quelque jour un coup de main pour expédier MM. vos cousins, moi qui venais pour les sauver...

Au seul mouvement des lèvres et au regard que Laurence jeta sur Gorentin, le curé comprit ce que disait ce grand artiste inconnu, et iit à la comtesse un signe de défiance qui ne fut vu que par Goulard. Peyrade frappait sur le dessous de la boite de petits coups pour savoir s'il n'était pas composé de deux planches creuses.

— Oh ! mon Dieu ! dit Laurence à Peyrade en lui arrachant le dessus, ne le brisez pas..., tenez.

Elle prit une épingle, poussa la tète d'une ligure : les deux planches, chassées par un ressort, se disjoignirent, et celle qui était creuse offrit les deux miniatures de MM. de Simeuse en uniforme de l'armée de Gondé, deux portraits sur ivoire faits en Allemagne. Gorentin, qui se trouvait face •à face avec un adversaire digne de toute sa colère, attira par un geste Peyrade dans un coin et conféra secrètement avec lui.

— Vous jetiez cela au feu ! dit l'abbé Goujet à Laurence en lui montrant par un regard la lettre de .la marquise et les cheveux.

Pour toute réponse, la jeune lille haussa significativement les épaules. Le curé comprit qu'elle sacrifiait tout pour amuser les espions et gagner du temps, et il leva les jeux au ciel par un geste d'admiration.

— Où donc a-t-on arrêté Gothard, que j'entends pleui'er ? lui dit-elle assez haut pour être entendue.

— Je ne sais pas, répondit le curé.

— Etait-il allé à la ferme?

— La ferme! dit Peyrade à Gorentin. Envoyons-y du monde.

— Non, répondit Gorentin, celte lille n'aurait pas confié le salut de ses cousins à un fermier. Elle nous amuse... Faites ce que je vous dis, afin qu'après avoir commis la faute de venir ici, nous en remportions au moins quelques éclaircissements.

Gorentin vint se mettre devant la cheminée, releva les longues basques pointues de son habit pour se chauffer, et prit l'air, le ton, les manières d'un homme qui se trouve en visite.

— Mesdames, vous pouvez vous coucher, et vos gensï également.

[Les policiers ont manqué leur coup; mais ils prendront leur revanche. Par leurs soins, le sénateur Malin (cf. L'Œuvre expliquée), ayant été enlevé, les deux de Simeuse sont accusés et condamnés à vingtquatre ans de travaux forcés. Laurence de Cinq-Cygne va demander leur grâce à l'Empereur, la veille de la bataille d'Iéna (14 octobre 1806).]

Une grâce ^

La nuit venait, Laurence voyait s'allumer des feux et briller des armes. Le vieux marquis 2, dont l'intrépidité fut chevaleresque, conduisait lui-même, à côté de son nouveau domestique, deux bons chevaux achetés la veille. Le vieillard savait bien qu'il ne trouverait ni postillons ni chevaux en arrivant sur un champ de bataille. Tout à coup, l'audacieuse calèche, objet de l'étonnement de tous les soldats, fut arrêtée par un gendarme de la gendarmerie de l'armée, qui vint à bride abattue sur le marquis en lui criant :

— Qui êtes-vous ? où allez-vous? qui demandez-vous?

— L'empereur, dit le marquis de Ghargebœuf ; j'ai une dépêche importante des ministres pour le grand maréchal Duroc.

— Eh bien, vous ne pouvez pas rester là, dit le gendarme.

1, Voici l'une de ces scènes où Balzac a mis la monnaie de ce grand roman La Bataille aaqtiel il pensait depuis IH'ii, dont il a parlé comme d'une chose faite, et qu'il ne se décida jamais, en tout cas, à publier ; tout, au plus en dut-il realiserdes fragments, ou une première rédaction qu'il n'eut pas le temps de dégrossir.

La balailleàiaquelle il songeait, c'était Wagram, la plus poétique, disait-il eu son Album (publié par Jacques Crèpet, 1910) « parce qu'elle implique Napoléon au sein de sa puissance, se mariant à une archiduchesse, et qu'il y a un roman sans précédent pour le peintre national aux Tuileries, et un troisième ouvrage qui peigne les ressorts de sa ruine ourdie par le Metternich ». D'après d'autres témoignages, Balzac aurait commencé une Bataille de Dresde. 11 est à croire qu'il était préoccupé de

faire au moins aussi bien que Stendhal (voir la bataille de Waterloo, dans La Chartreuse de Parme. Balzac en était enthousiaste, voir son article de la Revue parisienne 1840. La Charircu.se est de 1839, Une ténébreuse Affaire de 1841. Cf. lettre à Stendhal ( Correspondance, 1, 455) : « Ce morceau [la bataille de Waterloo] m'a ravi, chagriné, enchanté, désespéré ») ; d se réservait de faire un chef-d'œuvre, pour lequel la vie lui manqua. — Bonaparte passe souvent dans l'œuvre de Balzac; voir Le Médecin de Campagne, ici p. 139 ; La Femme de trente ans, Le Colonel Chabert. Les Souvenirs d'an Paria, etc. Pour connaître Balzac comme peintre de scènes de guerre, lire l'admirable récit de la relraitede Russie dans Adieu (1830). Voir p. 74.

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