‹ Morceaux choisisChapitre 163 sur 226 · M. de Ghargebœuf, un rallié · texte numérisé non relu

M. de Ghargebœuf, un rallié

Mademoiselle de Cinq-Cygne et le marquis furent d'autant plus obligés de rester là, que le jour allait cesser.

— Où sommes-nous ? dit Mademoiselle de Cinq-Cygne en arrêtant deux oflieiers qu'elle vit venir, et dont l'uniforme était caché par des surtouts de drap.

— Vous êtes en avant de l'avant-garde de l'armée française, madame, lui répondit un des deux officiers. Vous ne pouvez même rester ici, car, si l'ennemi faisait un mouvement et que Fartillerie jouât, vous seriez entre deux feux.

— Ah ! dit-elle d'un air indifférent.

Sur ce Ah ! l'autre officier dit :

— Comment cette femme se trouve-t-elle là?

— Nous attendons, répondit-elle, un gendarme qui est allé prévenir M. Duroc', en qui nous trouverons un protecteur pour pouvoir parler à l'empereur.

— Parler à l'empereur?... dit le premier officier. Y pensez-vous? à la veille d'une bataille décisive.

— Ah ! vous avez raison, dit-elle, je ne dois lui parler qu'après-demain, la victoire le rendra doux.

Les deux officiers allèrent se placer à vingt pas de distance, sur leurs chevaux immobiles. La calèche fut alors entourée par un escadron de généraux, de maréchaux, d'oflîciers, tous extrêmement l)rillaiits, et qui respectèrent la voiture, précisément parce qu'elle était là.

— Mon Dieu ! dit le marquis à Mademoiselle de Cinq- Cygne, j'ai peur que nous n'ayons parlé à l'empereur.

— L'empereur? dit un colonel général, mais le voilà ! Laurence aperçut alors à quelques pas, en avant et seul,

celui qui s'était écrié : « Comment cette femme se trouA^et-elle là ? » L'un des deux oiriciers, l'empereur enfin, vêtu de sa célèbre redingote, luise par-dessus un uniforme vert, était sur un cheval blanc richement caparaçonné. Il examinait, avec une lorgnette, l'armée prussienne au delà de la Saale. Laurence comprit alors pourquoi la calèche restait là, et pourquoi l'escorte de l'empereur la respectait. Elle fut saisie d'un mouvement convulsif, l'heure était arrivée. Elle entendit alors le bruit sourd de plusieurs masses d'hommes et de leurs armes s'élablissant au pas accéléré sur ce plateau. Les batteries semblaient avoir un langage, les caissons retentissaient et l'airain pétillait-.

— Le maréchal Lannes prendra position avec tout son

1. Duroc était grand maréchal du Palais ; duc de PYloul en 1808, il fut tué à Wurtchen le 23 mai 1813. Napoléon l'aimait

beaucoup.

2. Expression d'un pittoresque de convention, qui sent encore son 18» siècle.

corps en avant, le maréchal Lefebvre et la garde occuperont ce sommet, dit l'autre officier, qui était le major général Berthier.

L'empereur descendit. Au premier mouvement qu'il fit, Roustan, son fameux mameluk, s'empressa de venir tenir le cheval. Laurence était stupide d'étonnement : elle ne croyait pas à tant de simplicité.

— Je passerai la nuit sur ce plateau, dit l'empereur.

En ce moment, le grand maréchal Duroc, que le gendarme avait enfin trouvé, vint au marquis de Chargebœuf et lui demanda la raison de son arrivée ; le marquis lui répondit qu'une lettre écrite par le ministre des relations extérieures lui dirait combien il était urgent qu'ils obtinssent, Mademoiselle de Cinq-Cygne et lui, une audience de l'empereur.

— Sa Majesté va diner sans doute à son bivac, dit Duroc en prenant la lettre, et, quand j'aurai vu ce dont il s'agit, je vous ferai savoir si cela se peut. — Brigadier, dit-il au gendarme, accompagnez cette voiture et menez-la près de la cabane, en arrière.

M. de Chargebœuf suivit le gendarme, et arrêta sa voiture derrière une misérable chaumière bâtie de bois et de terre, entourée de quelques arbres fruitiers, et gardée par des piquets d'infanterie et de cavalerie.

On peut dire que la majesté de la guerre éclatait là dans toute sa splendeur. De ce sommet, les lignes des deux armées se voyaient éclairées par la lune. Après une heure d'attente, remplie par le mouvement perpétuel d'aides de camp partant et revenant, Duroc, qui vint cliercher Mademoiselle de Cinq-Cygne et le mai'quis de Chargebœuf, les lit entrer dans la chaumière, dont le plancher était de terre battue, comme celui de nos aires de grange. Devant une table desservie et devant un feu de bois vert qui fumait. Napoléon était assis sur une chaise grossière. Ses bottes, pleines de boue, attestaient ses courses à travers champs. Il avait ôté sa fameuse redingote, et alors son célèbre uniforme vert, traversé par son grand cordon rouge, rehaussé par le dessous blanc de sa culotte de casimir et de son gilet, faisait admirablement bien valoir sa pâle et terrible ligure césarienne. Il avait la main sur une carte dépliée, placée sur ses genoux. Berthier se tenait debout, dans son brillant costume de vice-connétable de l'Empire. Constant, le valet de chambre, présentait à l'empereur son café sur un plateau.

— Que voulez-vous ? dit-il avec une feinte bi*usquerie, en traversant par le rayon de son regard la tète de Laurence.

Vous ne craignez donc plus de me parler avant la bataille?... De quoi s'agit-il?

— Sire, dit-elle en lo regardant d'un d'il non moins fixe, je suis Mademoiselle de Cinq-Cygne.

— Eh bien ? répondit-il d'une voix colère en se croyant bravé par ce regard.

— Ne comprenez-vous donc pas? Je suis la comtesse de Cinq-Cygne, et je vous demande grâce, dit-elle en tombant à genoux et lui tendant le placet rédigé par Talleyrand', apostille par l'impératrice, par Gambacérès^ et par Malin.

L'empereur releva gracieusement la suppliante en lui jetant un regard lin et lui dit :

— Serez-vous sage enfin? Comprenez-vous ce que doit être l'Empire français?...

— Ah ! je ne comprends en ce moment que l'empereur, dit-elle, vaincue par la bonhomie avec laquelle l'homme du destin avait dit ces paroles qui faisaient pressentir la grâce.

— Sont-ils innocents ? demanda l'empereur. . — Tous! dit-elle avec enthousiasme.

— Tous? Non, le garde-chasse^ est un homme dangereux qui tuerait mon sénateur sans prendre votre avis. . .

— Oh! sire, dit-elle, si vous aviez un ami qui se lut dévoué pour vous, l'abandonneriez-voHS? ne vous...?

— Vous êtes une femme, interrompit-il avec une teinte de raillerie.

— Et vous un homme de fer ! répliqua t elle avec une dureté passionnée qui lui plut.

— Cet homme a été condamné par la justice du pays, reprit-il.

— Mais il est innocent.

— Enfant!... dit-il.

Il prit Mademoiselle de Cinq-Cygne par la main et l'emmena sur le plateau.

— Voici, dit il avec son éloquence à lui, qui changeait les lâches en braves, voici trois cent mille hommes, ils sont innocents, eux aussi ! Eh bien, demain, trente mille

, hommes seront morts, morts pour leur pays ! Il y a chez [ les Prussiens, peut-être, un grand mécanicien, un idéo-

1. Balzac a raconté antérieurement la scène où le marquis de Chargebœuf ohtlent de ïalleyrand, ministre des Relations extérieures, qu'il dicte lui-même le texte du placet. — Talleyrandaécrit aussi une lettre con-

fidentielle à l'empereur, et quelques lignes à Duroc. Sur Talleyrand, voir L'Œuvre expliquée, p. 351 et n. 2.

"2. Alors, archichancelier de l'Empire.

3, Micliu, il sera exécuté.

logue, un génie qui sera moissonné. De notre côté, nous perdrons certainement des grands hommes inconnus. Enfin, peut-être verrai-je mourir mon meilleur ami ! Accuserai-je Dieu? Non. Je me tairai. Sachez, mademoiselle, qu'on doit mourir pour les lois de son pays, comme on meurt ici pour sa gloire, ajouta-t-il en la ramenant dans la cabane. — Allez, retournez en France, dit-il en regardant le marquis, mes ordres vous y suivront.

Laurence crut à une commutation de peine pour Michu, et, dans l'effusion de sa reconnaissance, elle plia le genou et baisa la main de l'empereur.

— Vous êtes M. de Chargebœuf ? dit alors Napoléon en avisant le marquis.

— Oui, sire.

— Vous avez des enfants?

— Beaucoup d'enfants.

— Pourquoi ne me donneriez vous pas un de vos petitsfils ? il serait un de mes pages. . .

— Ah! voilà le sous lieutenant qui perce, pensa Laurence, il veut être payé de sa grâce.

Le marquis s'inclina sans répondre. Heureusement, le général Rapp se précipita dans la cabane.

— Sire, la cavalerie de la garde et celle du grand-duc de Berg' ne pourront pas rejoindre demain avant midi.

— N'importe, dit Napoléon en se tournant vers Berthier, il est des heures de grâce pour nous aussi, sachons en profiter.

Sur un signe de main, le marquis et Laurence se retirèrent et remontèrent en voiture ; le brigadier les mit dans leur route et les conduisit jusqu'à un village où ils passèrent la nuit. Le lendemain, tous deux ils s'éloignèrent du champ de bataille au bruit de huit cents pièces de canon qui grondèrent pendant dix heures, et, en route, ils apprirent l'étonnante victoire d'Iéna.

[Pour la fin, voir L'Œuvre expliquée.]

i. Murât, qui avait été fait, 1 litz, grand duc de Glèves et après la campagne d'Auster- | Berg.

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