Lavater agira sur lui dans le même sens
3. Il y aurait lieu d'insister sur les relations qui existent entre leurs pensées. Nous y reviendrons. Ils se sont d'ailleurs méconnus à plaisir.
rectilignes. Balzac, alors, ne fait plus œuvre de naturaliste, il fait œuvre de psychologue iniaginatif, il est le logicien des^ passions. ■^rais^pr^Stfiî^-tSïIjoîïrSTlê natuT^âîîste reparâîtpet la réaction de l'individu au milieu est étudiée par lui, même quand il décrit le jeu des forces les plus impétueuses, et, en apparence, les plus exceptionnelles. Enfin, c'est un physiologiste, et c'est pour cela que la psychologie de Balzac est souvent de la pathologie. La Comédie humaine est pleine de maniaques, de déséquilibrés. En quoi l'on peut dire que Balzac a fait, dans le roman, ce que fera Taine dans la critique et dans l'histoire.
Le chapitre de son influence serait infini. A ne parler que de littérature, et d'un domaine de la littérature, tout le roman mo» derne dérive de lui : ni Flaubert, ni les Goncourt, ni Alphonse Daudet, ni Zola, ni Paul Bourget, ni Paul Adam, ni quelques autres n'auraient écrit leurs œuvres sans lui. Et je n'excepte, assurément, ni Barbey d'Aurevilly, ni Maurice Barrés.
Cette influence s'exerce, en général, moins encore par la théorie des milieux, que par la méthode historique appliquée au roman. Et c'est peut-être par là que la Comédie humaine est le plus durable. En un temps où la curiosité des romanciers se portait vers la restitution du passé, Balzac a eu l'idée d'écrire l'histoire contemporaine. Toute cette matière des observations de mœurs, qui s'éparpillait encore vers 1830 chez les Flâneurs, les Rôdeurs, les Observateurs, les Promeneurs et autres intarissables continuateurs du vieux Spectateur d'Addison. Balzac l'a recueillie dans ses romans, dramatisée, organisée, approfondie. Comme tous les grands créateurs, c'est d'une richesse éparse et méconnue qu'il a tiré, par un puissant effort d'unité, une œuvre qui vit *.
Il m'est arrivé, et je souhaite qu'il m'arrive encore, de consulter M. L.-G. Pélissier, doyen de la Faculté des Lettres de Montpellier, sur des points historiques ou anecdotiques. C'est grâce à lui que j'ai pu établir plusieurs notes. Je le prie de trouver ici l'expression de ma reconnaissance.
1. Taille : « C'est le plus grand magasin de documeuts humains ».
Fig. '/. — Les Jardies.
Cette maison est deux fois célèbre, puisque Gambelta y a vécu. Balzac y eut toutes les mésaventures du propriétaire possédé de la manie de bâtir : « Les billets de mille francs s'engloutissent làdedans comme des vaisseaux dans la mer. » (Août 1839.)
D'UN PASSAGE DE BALZAC {La Duchesse de Langeais.)
C'était une femme artificiellement instruite, réellement ignorante ; pleine de sentiments élevés, mais manquant d'une pensée qui les coordonnât; dépensant les plus riches trésors de l'ànie à obéir aux convenances ; prête à braver la société, mais liésitant et arrivant à l'artitîce p ar suite de ses scrupules ; ayant plus d'entêtement que de caractère, plus d'engouement que d'enthousiasme , plus de tête que de cœur ; souverainement femme et souverainement coquette, Parisienne surtout; aimant l'éclat, les fêtes ; ne réfléchissant pas, ou réfléchissant trop tard ; d'une imprudence qui arrivait presque à de la poésie; insolente à ravir, mais humble au fond du cœur, affichant la force comme un roseau bien droit, mais, comme ce roseau, prête à fléchir sous une main puissante ; parlant beaucoup de la religion, mais ne l'aimant pas, et cependant prête à l'accepter comme un dénoùment. (Comment expliquer une créature véritablement multiple, susceptible d'héroïsme, et oubliant d'être héroïque pour dire une méchanceté ; jeune et suave, moins vieille de cœur que vieillie par les maximes de ceux qui l'entouraient, et comprenant leur philosophie égoïste sans l'avoir appliquée ; ayant tous les vices du courtisan et toutes les noblesses de la femme adolescente ; se défiant de tout, et néanmoins se laissant parfois aller à tout croire ? Ne serait-ce pas toujours un portrait inachevé que celui de cette femme, en qui les teintes les plus chatoyantes se heurtaient, mais en produisant une confusion poétique, parce qu'il y avait une lumière divine, un éclat de jeunesse qui donnait à ces traits confus une sorte d'ensemble ? La grâce lui servait d'uiiité. Rien n'était joué. Ces passions, ces demipassions, cette velléité de grandeur, cette réalité de petitesse, ces sentiments froids et ces élans chaleureux étaient naturels et ressortaient de sa situation autant que de celle de l'aristocratie à laquelle elle appartenait. Elle se comprenait toute seule et se mettait orgueilleusement audessus du monde. Il y avait du moi de Médée dans sa vie, comme dans celle de l'aristocratie, qui se mourait sans vouloir ni se mettre sur son séant, ni tendre la main à quelque médecin politique, ni toucher, ni être touchée, tant elle se sentait faible ou déjà poussière.
On trouve de tout dans Balzac. Ce portrait peut paraître d'abord mal choisi, parce qu'il n'affiche pas les caractères spécifiques d'un portrait balzacien ; il s'éloigne de la formule la plus connue. La physiologie en est absente ; la physiogno-
monie de Lavater et la phrénologie de Gall n'y ont pas colla>j bore ; la langue, en général, en est sobre, simple, assez proche de la tradition classique, et pure de néologismes. Mais des pages de ce genre abondent dans la Comédie humaine, et l'origi-j nalité de Balzac n'y sera peut-être pas moins sensible que dans les portraits d'une manière plus accusée, dont la suite offrira d'ailleurs quelques exemplaires.
I. La Langue. — C'est à peu près celle que parle naturelle' ment un homme cultivé d'après 1830, qui a lu, qui a beaucou entendu causer et qui garde certains goûts classiques. Pas di luxuriance en général, pas de surcharge, pas de disparates dans le vocabulaire. Balzac, faisant le portrait d'une grande dame, amortit les couleurs, quelquefois crues, dont il enlumine ses personnages, cherche la sobriété, la correction, et dessine plutôt ici un camaïeu. Mais il lui est difficile de tenir sa verve en bride. Il lui arrive, ici comme partout, de préférer au mot le plus juste un mot moins juste, et qui emprunte une partie de sa force à l'effort qu'il faut faire pour l'interpréter : « artificiellement instruite, réellement ignorante ». Il veut dire : « en apparence instruite, et cette apparence est obtenue par artifice ».
« Les plus riches trésors de Vdvie » sont une de ces expressions superlatives comme il les aimait tant, et qui tiraient moins l'œil au temps romantique.
« Par suite de ses scrupules » est gauche ; il aurait mieux valu dire : « et arrivant par le scrupule à l'artifice ». Balzac, qui se corrigeait beaucoup, a souvent manqué d'une certaine rapidité, élégante. Mais ceci regarde le style au moins autant que L langue.
« Aimant Véclal » ; l'expression a une légère saveur d'ancien régime; vivre avec éclat, c'était se plaire au faste, à 1 magnificence.
« D'une imprudence qui arrivait presque à de la poésie » ; l'eni pioi du mot poésie pour désigner une nuance de l'humeur était préparé dès le 18^ siècle (voir Diderot), mais n'est courant qu'au 19e siècle. Il s'agit ici d'une manière inspirée de prendre la vie; l'âme qui a de la poésie s'abandonne à ses divinations instantanées, elle ne calcule pas, ne prévoit pas.
<( Cette réalité de petitesse » au lieu de « cette réelle petitesse j> n'est pas à relever comme un signe de la préférence de Balzac pour la tournure abstraite, si chère à Saint-Simon. L'expression :st appelée par symétrie avec « velléité de grandeur ».
" Ressortaient de sa situation « n'est pas correct ; une conclusion, an résultat ressortent d'une enquête ; un sentiment ne ressort pas d'une situation, il en naît.
« Elle se comprenait toute seule » pour « elle se concevait comme seule, comme se suffisant à soi-même », est une façon de parler dérivée du langage traditionnel des philosophes.
C'est pour une raison de rapidité que Balzac a dit « ni tendre la main », expression d'un sens douteux, au lieu de l'expression claire, et d'un usage fréquent sous sa plume « se laisser tâter le pouls ».
Il y a des scories dans cette langue ; Balzac peut assez souvent donner l'impression qu'il saurait écrire purement, mais il ne la soutient pas.
II. L'Art du Portrait. — Comme il convenait ici (c'est le portrait d'une grande dame sous la Restauration, elle appartient à la plus vieille noblesse), Balzac a suivi, dans l'ensemble, la méthode classique. Il n'a d'ailleurs été que rarement, et par brusques trouvailles, un peintre impressionniste à la Saint- Simon. Cette fois, on sent qu'il a dans l'oreille les cadences et dans la vision les lignes bien arrêtées d'un portrait comme en tracèrent le cardinal de Retz (qu'il lisait beaucoup) et La Rochefoucauld: « ayant plus d'entêtement que de caractère, plus de. . . que de. . ., etc. ». On essaye de cerner et d'investir l'originalité d'un caractère par une série d'approches, on tâtonne tout autour pour trouver la fente par où la lumière entrera (un procédé plus subtil, et que Balzac n'a pas su employer, consiste à opérer par réduction ; il aurait pu dire : « plus d'entêtement que de caractère, pins d'engouement que d'entêtement, etc.»).
Classique d'allures, toujours, par le cheminement lent de l'analyse, qui s'accroche avec insistance à certaines finesses verbales « moins vieille de cœur que vieillie par. . . ».
Classique dans la composition aussi : i° par l'ordre de dignité dans lequel sont présentées les diverses parties du caractère étudié : d'abord le tour de l'intelligence, puis la sensibilité, puis la volonté en tant qu'elle s'exerce dans un milieu artificiel et mon-
dain. . . ; 2° par le passage du simple au composé, du procédé analytique au procédé synthétique. Les expressions à prétention S3'nthétique «souverainement femme» s'insinuent à l'improviste dans l'analyse ; ce sont des impressions qui prennent d'autant plus de valeur que l'analyse a d'abord donné des coups de sonde ; elles trahissent l'impuissance, sentie par l'auteur, d'arriver à résoudre en formules claires et complètes un être vivant. Finalement il y renonce. Après avoir envisagé sous divers aspects la foncière contradiction, la complexité insoluble de cette âme féminine, il s'arrête : « Comment expliquer une créature véritablement multiple. . .», et il reprend un essai d'explication, qui consisterait, un peu poussé, à attribuer à la nature spontanée de la duchesse ses velléités généreuses et enthousiastes, à l'influence du monde où elle vit le désenchantement qui l'a fanée et sa sécheresse morale. Puis une phrase de galimatias : «Ne serait-ce pas toujours. . . », où l'on sent les insuffisances du styliste, et non du psychologue, et tout d'un coup cette belle expression, belle d'intelligence : « La grâce lui servait d'unité. »
Dans les lignes qui suivent (comme dans six lignes qui servent de préliminaire au portrait) Yintention symbolique de Balzac apparaît. Nul n'a su aussi bien que lui, tout en restant vivant, créer de ces types qui sont les représentants d'une classe. Voir ici p. 254 sqq. Le Cabinet des Antiques et La Vieille Fille. A.\i lieu de se terminer sur un geste, sur un port de tête, comme tant de portraits de La Bruyère, celui-ci finit en agrandissant une personnalité aux proportions d'un symbole.
Le moi de Médée est une allusion à Corneille, Médée, I, 5 : « Dans un si grand revers, que vous reste-t-il ? — Moi, moi, dis-je, et c'est assez ».
La conclusion historique du portrait est d'accord avec ce que Balzac a toujours dit de la noblesse d'ancien régime ; il était légitimiste, mais il voulait infuser un sang nouveau à son parti, qu'il jugeait par trop ignorant des réalités modernes. La noblesse l'intéresse comme une survivance, et lui en impose comme une grâce et une majesté ; mais il pense que l'avenir est à Varisto^ cratie, à une aristocratie ouverte à tous les talents, et où le privilège de la naissance entre en concurrence avec ceux de l'esprit et du sens politique. (Voir notamment dans Béatrix ses exhortations détournées à la noblesse, qui, politiquement, se suicide, en boudant. Voir aussi Modeste Mignon, vers la fin.)
III. Le Style. — Il ne vise pas au pittoresque ; Balzac essaye ci de connaître parie dedans. C'est d'abord, et longuement, une )hrase bâtie sur le mode classique ; la monotonie générale de la ;onstruction est palliée par les coupures variées, par les pauses nénagées ici et là, et par la variété dans l'aménagement de ;haque terme de cette longue série. Balzac ne se préoccupe pas le la mélodie du style, les répétitions lui sont indifférentes; ce l'est pas par le coulant, la fluidité du style qu'il essaye de 'acheter la simplicité uniforme de cette énumération; il n'en- :hâsse pas non plus des mots brillants dans une trame un peu ^rise pour la réveiller; — - mais son style a des qualités intellec- :uelles, la fermeté, la solidité; il promène sur son sujet une iumiére égale, sans éclairs, qui se condense plutôt et s'intensifie par moments : « arrivant à l'artifice par suite de ses scrupules. . . insolente à ravir, mais humble au fond du cœur, . . se défiant Je tout, et néanmoins se laissant aller parfois a tout croire. » C'est ainsi qu'il arrive à soutenir son style, sans nous fatiguer d'un jeu d'antithèses, qui serait une faute de goût et donnerait, en forçant le contraste, une impression violente, donc inexacte.
La phrase : « Ne serait-ce pas toujours. . . » est un exemple, atténué, de son galimatias. Comment oser dire que « les teintes les plus chatoyantes se heurtaient « dans l'âme de M'ne de Langeais ? On dirait qu'ici c'est la pensée de Balzac qui vacille : à vrai dire, c'est sa langue qui s'empâte, son verbe qui s'allonge comme un bouillon dilué, en attendant la bonne fortune d'expression déjà signalée : « La grâce lui servait d'unité. » (Cf. des hasards analogues chez Saint-Simon, qui invente une expression de la famille de celle-ci, à propos de Fénelon et de M"^^ Guyon : « Leur sublime s'amalgama »).
IV. Les Sources et l'Intention. — Ce portrait est à peu près celui de M^e de Castries ; de nombreux passages du roman, confrontés avec la Correspondance, ne peuvent laisser de doute sur ce point. Balzac l'avait aimée d'un amour de tète, semble-t-il bien, mais il était de ces hommes, comme il le disait assez plaisamment, chez qui le cœur est très près de la tète; et il a beaucoup souffert de la coquetterie, de la froideur de cette Célimène; il a été un peu son Alceste. Ses déceptions d'amoureux, et ses illusions, quelque temps flattées par une femme qui semble bien avoir été plus spirituelle que bonne, expliquent des phrases
comme celle-ci : a prête à braver la société, mais hésitant. . .» (M™e de Castries l'avait d'ailleurs bravée sans hésiter en d'autres occasions). Son romantisme latent, exaspéré par la tyrannie des bienséances, se traduit dans celle-ci : « dépensant les plus riches trésors de l'âme à obéir aux convenances. » — a Prête à fléchir sous une main puissante » fait prévoir la péripétie, que l'imagination de Balzac caressait comme une revanche spéculative : la duchesse fléchira en effet, elle se prosternera en suppliante devant l'amant rude j:t tendre qu'elle aura traîné longtemps à son char. — Et ce mot « prête à l'accepter [la religion] comme un dénoùment», en même temps qu'il symbolise l'utilisation politique de la religion par la légitimité, annonce la fin du roman : méprisée à son tour, la duchesse ira mourir dans un couvent. 7
Fifj.
Un des premiers ouvrages de Balzac.
Frontispice de l'un des noniliroux ouvrages ((ue Balzac composa, le 1810 à 1829, sous le voile de l'anonyme. 11 devait reprendre le sujet lans le Journal la S(7/ioi/p//e, .3 juin 1830 : Physiologie de la toilette- . De la cravate considérée en elle-même et dans ses rapports avec El société et les individus.
L'œuvre explifiitée.
[Balzac s'est forgé à force de volonté, et l'on pourrait établir que l'auteur qu'il a le plus étudié pour surprendre ses procédés, c'est W. Scott. Il disait à Champfleury en 1848^ : «J'ai écrit sept romans comme simple étude : un pour apprendre le dialogue, un pour apprendre la description, un pour grouper mes personnages, un pour la composition... » Nous savons qu'il en écrivit bien plus de sept, avant Les Chouans, le premier qu'il crut digne d'être avoué.
Il parut en mars 1829, sous le titre : Le dernier Chouan ou la Bretagne en 1800. En 1854, Balzac en donna une seconde édition, très remaniée, qu'il appela définitivement : Les Chouans ou la Bretagne en 1799.
Ce qui l'a déterminé au choix de ce sujet, c'est la grande vogue du roman historique; mais c'est, plus particulièrement, la curiosité, très vive alors dans le public, des choses de la Révolution. Balzac ne manquait pas de sources livresques pour se documenter. Il avait pu lire notamment les « Guerres des Vendéens et des Chouans contre la République française, ou Annales des départements de l'Ouest pendant nos guerres, d'après les actes et la correspondance du Comité de Salut public », oeuvre d'un officier supérieur des armées de la République, parue de 1824 à 1828.
D'autre part, il avait beaucoup entendu parler des soulèvements royalistes par M™e de Berny, et par des gens de son entourage, qui tenait au monde de l'ancien régime. Enfin, il écrivit son roman sur place (voir du Pontavice de Heussey : Baliac en Bretagne). Il est vrai qu'il avait conçu son sujet à Paris ; mais ce n'est plus seulement, comme par le passé, à des mémoires fiév sèment consultés à la Bibliothèque Sainte-Geneviève qu'il ,a demander des matériaux; c'est au pays où les
1. Notes historiques sur M. de 1 Balzac, Essais sur Vhomme et sur Balzac, à la suite de Baschet : j l'œuvre.
événements, récents, se sont passés, — aux gens qui en ont été les témoins et qui en ont connu les acteurs, encore survivants. En effet, pendant l'automne de 1828, à Fougères, où il est l'hôte du général de Pommereul, il étudie le pays (ses descriptions seront très exactes), il fait causer les gens ; le général de Pommereul a connu beaucoup des agitateurs, il a failli épouser Colette du Bois-Guy, la sœur du fameux partisan ; il était doué d'ailleurs « d'un vif talent d'observation, d'un esprit fureteur ». Le fameux Marche-à-Terre a existé, il s'appelait Pierre Pochard, il n'est mort qu'en 1832. La famille du patriote Gudin habitait les environs d'Antrain. Celle que Balzac appelle Mme du Gua, l'amie de Charette, « s'est éteinte pieusement dans un modeste appartement de la rue Pinterie » à Fougères. En 1828, toute une fine fleur d'aristocratie se réunissait les dimanches soirs chez de vieilles demoiselles ; Balzac y allait, et il regardait, il écoutait.
C'est là ce qui explique que si Les Chouans sont encore un roman historique, ils soient plus encore un roman de mœurs, presque pris sur le vif. Le fait historique est l'insurrection de 1800, pendant laquelle le chevalier de Nougarède, secondé de Picot Limoëlan, commandait les paysans d'Ille-et-Vilaine. Bonaparte la réprima. — • Mais Balzac ne dit mot ni du chevalier, ni de Limoëlan ; Bonaparte et Fouché sont seulement évoqués. Il a composé, sur quelques souvenirs locaux, une histoire en grande partie imaginaire.
Ce qui l'a séduit, en bon lecteur et grand admirateur de W. Scott qu'il était, c'est le tableau d'une guerre de partisans, c'est l'opposition de deux races. Le sujet sera : comment un chef de partisans, le marquis de Montauran, dit le Gars, tombe entre les mains des Bleus. Autour de lui, tout le personnel du parti royaliste : paysans, prêtres fanatiques, femmes (plus ou moins aventurières), grands seigneurs ambitieux et mécontents, gens de petite mine et de dévouement absolu. En face d'eux, les Républicains. Mais comment saisir le Gars ? Ici, Balzac a inventé une intrigue policière, comme il les aimait et comme savait les faire Fouché. Une jeune femme, déclassée, après beaucoup de souffrances et d'aventures équivoques, a consenti, telle Judith, à se faire aimer du Gars, et à le livrer. On devine ce qui se passera : un amour sincère, purifiant, va naître dans son cœur, — amour partagé. Mais dans le cœur du marquis, les soupçons, le mépris alterneront avec les élans de passion; — elle éprouvera les tortures de la jalousie; l'instinct de vengeance et le désir de sauver à tout prix l'homme qu'elle aime se disputent sa volonté, livrée aux hasards de l'impulsion passionnelle. Elle le sauverait cependant, si le poHcier qui l'accompagne et la surveille
n'était pas meilleur artisan de la perte du marquis qu'elle ne l'est de son salut. Tous deux meurent.
Une aventure d'amour, un tableau de guerre civile, une intrigue de police, sur un fond vaguement historique, et dans un milieu pittoresque très fortement reconstitué, voilà Les Chouans.
Ils obtinrent un succès notable. La Revue encyclopédique (libérale) les mit au-dessus du Cinq-Mais de Vigny, et loua le sens historique de Balzac. Elle lui sut gré « d'avoir embelli son héros de tous les prestiges dont peut se parer l'ancien régime, sans enlever rien de la couleur poétique qu'il convenait de répandre sut les partisans de la liberté. »
A noter que Balzac s'est abstenu de représenter ici aucune grande figure historique : à dessein, et selon l'exemple de W. Scott, s'il en faut croire ses déclarations, faites maintes fois depuis. Contrairement à A. de Vigny, dont on pourrait opposer les termes (voir Journal d'un Poêle) aux siens, il pensait qu'un romancier ne doit jamais faire « d'un immense événement ou d'un grand homme le sujet de son livre », mais « en expliquer les causes, en peignant les mœurs et l'esprit de toute une époque. » Ainsi dans La Bataille (qui n'a jamais paru), il aurait fait apparaître Napoléon à la fin seulement, et très vite, comme il l'a fait d'ailleurs, dans Une ténébreuse Affaire^, à la veille d'Iéna. Très délibérément, Balzac plaçait le roman historique sur un autre plan que l'histoire, — et il ne s'est pas lassé de le dire, notamment dans les critiques qu'il a données des romans pseudo-historiques d'Eugène Sue.]
Aiialy»$e et Ex:ti*ait«!i.
Un combat.
[Le commandant Hulot, conduisant à Mayenne un contingent de réquisitionnaires levé dans le district de Fougères, est tombé dans une embuscade de Chouans.]
Hiilol-, impassible et l'œil à tout, remarqua bientôt parmi les chouans un homme qui, entouré comme lui d'une troupe d'élite, devait être le chef. Il lui jjarut nécessaire de bien