‹ Morceaux choisisChapitre 171 sur 226 · L'Empereur était mort le 5 mai 182i. Nous sommes en · texte numérisé non relu

L'Empereur était mort le 5 mai 182i. Nous sommes en

On sait que pendant longtemps les grognards ne voulurent pas croire à la mort du petit Tondu.

3. Expression familière, qu'on peut expliquer par analogie avec celle-ci : les troupes se massent.

— Le commandant Potel n'y entendait pas malice, lui!... dit Pliilippe en souriant avec amertume.

Le silence devint si profond, qu'on aurait entendu voler une mouche.

— La police me redoute assez, reprit Philippe, pour m'avoir envoyé à Issoudun, pays où j'ai eu le plaisir de retrouver de vieux lapins ; mais, avouons-le ! il n'y a pas^ ici de grands divertissements. Pour un homme qui ne haïs-" sait pas la bagatelle, je suis assez privé. Enlin, je ferai des économies pour ces demoiselles, car je ne suis pas de ceux à qui les lits de plume donnent des rentes, et Mariette du grand Opéra m'a coûté des sommes folles.

— Est-ce pour moi que vous dites cela, mon cher colonel ? demanda Max' en dirigeant sur Philippe un regard qui fut comme un courant électrique. «»

— Prenez-le comme vous voudrez, commandant Gilet, répondit Philippe.

— Colonel, mes deux amis que voici. Renard et Potel, iront s'entendre demain avec...

. — Avec Mignonnet et Carpentier, répondit Philippe en coupant la parole à Gilet et montrant ses deux voisins.

— Maintenant, dit Max, continuons les santés. Chacun des deux adversaires n'était pas sorti du ton

ordinaire de la conversation ; il n'y eut de solennel que le silence dans lequel on les écouta.

— Ah çà ! vous autres, dit Philippe en jetant un regard sur les simples soldais, songez que nos affaires ne regardent pas les bourgeois... Pas un mot de ce qui vient de se passer. Ça doit rester entre la vieille garde.

— Ils observeront la consigne, colonel, dit Renard, j'en réponds.

— Vive son petit ! Puisse-t-il régner sur la France ! s'écria Potel.

— Mort à l'Anglais ! s'écria Carpentier. Ce toast eut un succès prodigieux.

— Honte à Hudson Lowe ! ^ dit le capitaine Renard.

Le dessert se passa très bien, les libations furent très amples. Les deux antagonistes et leurs quatre témoins mirent leur honneur à ce que ce duel, oii il s'agissait d'une immense fortune et qui regardait deux hommes si distingués par leur courage, n'eût rien de commun avec les disputes ordinaires. Deux gentlemen ne se seraient pas

1. C'est en séduisant Flore 1 père Rouget. Brazier que Max espérait en 2. Le « geôlier » de Napoléon

venir à toucher l'héritage du | à Sainte-Hélène.

mieux conduits que Max et Philippe. Aussi l'attente des jeunes gens et des boui'geois groupés sur la place fut-elle trompée. Tous les convives, en vrais militaires, gardèrent le plus profond secret sur l'épisode du dessert. A dix heures, chacun des deux adversaires apprit que l'arme convenue était le sabre. Le lieu choisi pour le rendezvous fut le chevet de l'église des Capucins, à huit heures du matin. Goddet, qui, en sa qualité d'ancien chirurgienmajor, faisait partie du banquet, avait été prié d'assister à l'affaire. Quoi qu'il arrivât, les témoins décidèrent que le combat ne durerait pas plus de dix minutes. A onze heures du soir, à la grande surprise du colonel, M. Hochon ' amena sa femme chez Pliilippe au moment où il allait se coucher.

— Nous savons ce qui se passe, dit la vieille dame les yeux pleins de larmes, et je viens v'ous supplier de ne pas sortir demain sans faire vos prières... Elevez Aotre àme à Dieu.

— Oui, madame, répondit Philippe, à qui le vieil Hochon iit un signe en se tenant derrière sa femme.

— Ce n'est pas tout, dit la marraine d'Agathe : je me mets à la place de votre pauvre mère, et je me suis dessaisie de ce que j'avais de plus précieux, tenez !...

Elle tendit à Philippe une dent lixée sur un velours noir brodé d'or, auquel elle avait cousu deux rubans verts, et la remit dans un sachet après la lui avoir montrée.

— C'est une relique de sainte Solange, la patronne du Berri; je l'ai sauvée à la Révolution ; gardez cela sur votre poitrine demain matin.

— Est-ce que ça peut préserver des coups de sabre ? demanda Philippe.

— Oui, répondit la vieille dame.

— Je ne peux pas plus avoir ce fourniment-là sur moi qu'une cuirasse ! s'écria le iils d'Agathe.

— Que dit-il ? demanda madame Hochon à son mari.

— 11 dit que ce n'est pas de jeu, répondit le vieil Hochon.

— Eh bien, n'en parlons plus, lit la vieille dame. Je prierai pour vous.

— Mais, madame, une prière et un bon coup de pointe, ça ne peut pas nuire, dit le colonel en faisant le geste de percer le cœur à M. Hochon.

1. M"' Hochon est la marraine très tendre de la mère de Ph. Bridau, Agathe ; c'est quelque chose comme une autre M"" Grandet

(voir p. 143), mais avec bien plus de caractère. Son mari est d'uQC avarice proverbiale. A Issoudun on disait les cinq Hochon.

La vieille dame A^oulut embrasser Philippe sur le front. Puis, en descendant, elle donna dix écus, tout ce qu'elle possédait d'argent, à Benjamin, pour obtenir de lui qu'il cousit la relique dans le gousset du pantalon de son maître. Ce que fit Benjamin, non qu'il crût à la vertu de cette dent, car il dit que son maître en avait une bien meilleure centre Gilet, mais parce qu'il devait s'acquitter d'une commission si chèrement payée. Madame Hochon se retira pleine de confiance en sainte Solange.

A huit heures, le lendemain, 3 décembre, par un temps gris, Max, accompagné de ses deux témoins et du Polonais, arriva sur le petit pré qui entourait alors le chevet de l'ancienne église des Capucins. Ils y trouvèrent Philippe t les siens, avec Benjamin. Potel et Mignonnet mesurèfent vingt-quatre pieds. A chaque bout de cette distance, les deux soldats tracèrent deux lignes à l'aide d'une bêche. Sous peine de lâcheté, les adversaii'cs ne pouvaient reculer lu delà de leurs lignes respectives ; chacun d'eux devait se. tenir sur sa ligne et s'avancer à volonté quand les té- [Qoins auraient dit : « Allez ! »

— Mettons-nous habit bas? dit froidement Philippe à ailet.

— Volontiers, colonel, répondit Maxence avec une sécuitéi de bretteur.

Les deux adversaires ne gardèrent que leurs pantalons ; eur chair s'entrevit alors en rose sous la percale des chenises. Chacun, armé d'un sabre d'ordonnance choisi de aême poids, environ trois livres, et de même longueur, rois pieds, se campa, tenant la pointe en terre et attentant le signal. Ce fut si calme de part et d'autre, que, aalgré le froid, les muscles ne tressaillirent pas plus que 'ils eussent été de bronze. Goddet, les quatre témoins et es deux soldats eurent une sensation involontaire;

— C'est de fiers matins î Cette exclamation s'échappa de la bouche du comman-

lant Potel.

Au moment où le signal « Allez! » fut donné, Maxence perçut la tête sinistre de Fario ^ qui les regardait i^ar le rou que les chevaliers avaient fait au toit de l'église pour atroQuire les pigeons dans son magasin^. Ces deux yeux,

1. Max, prévoyant le duel, vait dit à Flore : « Mon matin 'a jamais mis le pied dans une aile d'armes, tandis que je suis ans égal au sabre ! »

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