Le commissaire de police
URSULE MIROUET (1841)
l.'eeuvi»e ex^pliffiiée.
[Ce roman a paru dans Le Messager du 25 août au 25 septembre 1841, après la première partie de La Rabouilleuse (févriermars 1841), mais avant la seconde (octobre-novembre 1842), consacrée partiellement aux intrigues qui se trament autour d'un héritage. Ce sujet, que Balzac reprendra dans Le Cousin Pons en 1847, ^st traité déjà dans Ursule Miroucl avec de grands développements.
Mais il s'allie à des éléments tout différents. Ecrit en vingt jours, par un miracle d'énergie qui rappelle la composition de César Birotteau (à A/™e Hanska, 30 septembre 1841), Ursule Mirouët est une des œuvres « privilégiées» où Balzac, à côté de l'observation la plus crue et la plus amère. a ménagé des oasis de candeur et, — c'est du moins son intention, — de spiritualité. Non seulement c'était pour lui « le chef-d'œuvre de la peinture de mœurs » (à Aime Hatiska, i^r mai 1842); il y aimait plus encore le portrait d'Ursule, « la sœur heureuse d'Eugénie Grandet» (à Af^e Hanska, 14 octobre 1842); il aurait pu ajouter : celle de Pierrette. En le dédiant à sa nièce Sophie Surville, il écrivait : «Vous autres jeunes filles, vous êtes un public redoutable, car on ne doit vous laisser lire que des livres purs comme votre âme est pure. » Et malgré les sordides convoitises, les nauséabondes cupidités que Balzac découvre en des âmes d'héritiers, malgré les «fauves», les « reptiles » et les « cloportes » sociaux dont il a fait ici une repoussante peinture, on peut dire que, relativement à d'autres romans de Balzac, ce livre est pur, et qu'il n'est pas désespérant.
Il est impossible de décrire, même en quelques-uns de ses épisodes, la bataille que livrent pour accaparer l'héritage d'un vieux cousin, le docteur Minoret, de petits bourgeois de Nemours, mesquinement ambitieux, tenant le pays ' par leurs alliances infi-
1. Il }' a ici l'indication d'un sujet qui sera largement repris i dans Les Paysans.
niment compliquées, comme d'autres tenaient Issoudun dans La Rabouilleuse. Ils sont une nuée, et chacun a sa physionomie. Balzac a varié les nuances de la laideur morale; toutes les formes que peut prendre le désir d'hériter, suivant l'âge, le sexe, le tempérament, il les a évoquées. Elles s'allient sournoisement, elle! consentent à des compromis, elles se trahissent, elles se lancent des défis : c'est une guerre qui met en jeu les énergies les plus passionnées, les plus violentes, tout comme pourrait le faire un intérêt grandiose, débattu entre des gens de haut lignage. Le crime ne les arrête pas; Minoret-Levrauit, espèce d'Hercule conduit par une épouse vipérine, volera le testament qui avantage Ursule.
Car cette charmante fille, — sœur heureuse, soit ! mais combien moins intéressante, moins douée de volonté, plus fade, d'Eugénie Grandet! — il s'en faut de peu qu'elle ne soit une victime. Orpheline, recueillie par son oncle le docteur, qui a reporté sur elle toute sa tendresse déçue par la mon de sa femme et de ses enfants, — ange de sa vieillesse, Aniigone bourgeoise, elle reste, à sa mort, sans défense, spoliée, et elle succomberait au chagrin et au dénuement, si le défunt ne lui apparaissait plusieurs fois en rêve, pour lui dévoiler l'action criminelle de Minoret-Levrauit, et lui ordonner de se faire rendre justice. Ce qu'elle fait, non sans des complications où nous n'entrerons pas.
Ce n'est pas là le seul rôle que jouent dans ce livre les phénomènes compris sous le nom de spiritisme ou de magnétisme. Un fait de même ordre (sans que l'on voie aucunement la relation) a décidé le docteur à se convertir au catholicisme. Nous sommes ici dans la même veine d'inspiration qu'avec Séraphita ou Louis Lambert. Incrédule comme un encyclopédiste, le docteur Minorer avait été troublé par l'éveil du sentiment religieux chez sa pupille, — mais il n'est conquis à la foi que le jour où, de Paris, une femme, endormie sous ses yeux par un swedenborgien, lui raconte ce que fait Ursule à Nemours, à la même heure.
Dernier élément : de même qu'Eugénie Grandet aimait son cousin, Ursule s'éprend du vicomte Savinien de Portenduère. Le mariage ne se fait pas sans peine; mais la vieille Madame de Portenduère, subissant le charme d'Ursule, abdique son orgueil de race. Ainsi la jeunesse et le désintéressement l'emportent, — tandis que la main de Dieu s'abat sur le méchant trop tard repentant.]
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Analyse et Exti^aits.
[Nous donnons quelques pages du dénouement.
L'ignoble Goupil, clerc de notaire, pétri de méchanceté, racliitique au moral et au physique, a persécuté Ursule Mirouët, depuis la mort de son oncle, à l'instigation de Minoret-Levrault, lequel a dérobé le testament qui favorisait la jeune fille. — Mais, abandonné par Minoret- Levrault, il a juré de se venger de lui. Tandis que Savinien de Portenduére et sa mère sont auprès d'Ursule, il montre tout à coup « son horrible face ».]
Les revanches de la justice immanente.
— Monsieur de Porlenduère ! dil-il d'une voix qui ressemblait au sifilement d'une vipère forcée dans son trou.
— Que voulez-vous, i-éjîondit Savinien en se relevant.
— J'ai deux mots à vous dire.
Savinien sortit dans l'allée, et Goupil l'amena dans la petite cour.
— Jurez-moi, par la vie d'Ursule, que vous aimez, et par votre honneur de gentilhomme' auquel vous tenez, de faire qu'il soit entre nous comme si je ne vous avais rien dit de ce que je vais vous dire, et je vais vous éclairer sur la cause des persécutions dirigées contre mademoiselle Mirouët.
— Pourrais-je les faire cesser?
— Oui.
— Pourrais-je me venger?
— Sur l'auteur, oui; mais sur l'instrument, non.
— Pourquoi?
— Mais.. . l'instrument, c'est moi. . .
Savinien pâlit.
— Je viens d'entrevoir Ursule. . ., reprit le clerc.
— Ursule? dit le gentilhomme en regardant Goupil.
— Mademoiselle Mirouët, reprit Goupil, que l'accent de Savinien rendit respectueux, et je voudrais racheter de tout mon sang ce qui a été fait. Je me repens-... Quand vous
1. Ce personnage dégradé sait le parti qu'on peut tirer des sentiments nobles.
2. Il se repentira, eu effet, quand il en sera venu à ses fins,
c'est-à-dire quand il aura réuni assez de fonds pour acheter une étude de notaire; il se donnera alors le luxe d'une parfaite correction morale, de l'honorabilité.
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me tueriez en duel ou autrement, à quoi vous servirait mon sang? Le l)oiriez-vous? 11 vous empoisonnei'ait en ce moment ^
La froide raisoh de cet homme et la curiosité domptèrent les bouillonnements du sang- de Savinien ; il le regardait fixement d'un air qui fit baisser les jeux à ce bossu manqué -.
— Qui donc t'a mis en œuvre? dit le jeune homme.
— Jurez-vous?
— Tu veux qu'il ne te soit rien fait?
— Je veux que, aous et mademoiselle Mirouët, vous me pardonniez ^.
— Elle te pardonnera ; mais moi, jamais!
— Enfin vous oublierez?
Quelle terrible puissance a le raisonnement appuyé sur l'intérêt! Deux hommes, dont l'un voulait déchirer l'autre, étaient là, dans une petite cour, à deux doigts l'un de l'autre, obligés de se parler, réunis par un même sentiment^.
— Je te pardonnerai, mais je n'oublierai pas.
— Rien de fait, dit froidement Goupil.
Savinien perdit patience. Il appliqua sur cette face un soufllet qui retentit dans la cour, qui faillit renverser Goupil, et après lequel il chancela lui-même.
— Je n'ai que ce que je mérite, dit Goupil ; j'ai fait une bêtise ^ Je vous croyais plus noble que vous ne l'êtes. Vous avez abusé d'un aA^untage que je aous donnais. . . Vous êtes en ma puissance maintenant! dil-il en lançant un regard haineux à SaAinien.
— Vous êtes un assassin! dit le gentilhomme.
— Pas plus que le couteau n'est le meurtrier, répliqua Goupil.
— Je Aous demande pardon, lit SaAinien.
— Vous êles-vous assez \'engé?" dit Goupil avec une féroce ironie. En resterez-A^ous là?
— Pardon et oubli réciproques, reprit SaAinien.
1. Parce qu'il porte un venin de haine. Goupil sait aussi que son cynisme est une force.
Que de psychologie Balzac sait condenser en quelques lignes !