‹ Morceaux choisisChapitre 174 sur 226 · Etudier l'intensité du drame moral · texte numérisé non relu

Etudier l'intensité du drame moral

5. Il ditbctise;i[ n'a pas honte du marché qu'il offre; d'ailleurs il réprime le mouvement de fierté inconsidéré qui le perdrait.

On sent ici comment la chance ou la malchance, la rigueur ou

que cet être a besoin : il se con- , la mansuétude sociales peuvent, tentera, en attendant mieux, | à un moment donné, achever de d'une apparence de pardon. Il perdre un homme ou le sauver, veut se refaire une figure d'hon- 6. Le mépris de l'homme taré

nête homme, une façade respec- 1 pour l'honnête homme passiontable. I né. dont il sent le faible.

— Votre main? dit le clerc en tendant la sienne au gentilhomme.

— La voici, répondit Savinien en dévorant cette honte par amour pour Ursule. Mais parlez : qui vous poussait?

Goupil regardait, pour ainsi dire, les deux plateaux oiji pesaient, d'un côté le soulllet de Savinien, de l'autre sa haine contre Minoret. 11 resta deux secondes indécis, mais enfin une voix lui cria : « Tu seras notaire! » Et il répondit :

— Pardon et oubli? Oui, de part et d'autre, monsieur, en serrant la main du gentilhomme.

— Qui donc persécute Ursule? lit Savinien.

— Minoret! il aurait voulu la voir enterrée.. . Pourquoi? Je ne le sais pas ; mais nous en chercherons la raison. Ne me mêlez point à tout ceci, je ne pourrais plus rien pour vous si l'on se déliait de moi. Au lieu d'attaquer Ursule, je la défendrai ; au lieu de servir Minoret, je tâcherai de déjouer ses plans. Je ne vis que pour le ruiner, pour le détruire. Et je le foulerai aux pieds, je danserai sur son cadavre, je me ferai de ses os un jeu de dominos ! Demain, sur toute les murailles de Nemours, de Fontainebleau, du Rouvre, on lira au crayon rouge : Minoret est un voleur. Oh! je le ferai, nom de . . nom! éclater comme un mortier '. Maintenant, nous sommes alliés par une indiscrétion ; eh bien, si aous le voulez, je vais me mettre à genoux devant mademoiselle Mirouët, lui déclarer que je maudis la passion Insensée qui me poussait à la tuer-, je la supplierai de me pardonner. Ça lui fera du bien! Le juge de paix et le curé sont là, ces deux témoins sullisent; mais M. Bongrand^ s'engagera sur l'honneur à ne pas me nuire dans ma carrière. J'ai maintenant une carrière.

— Attendez un moment, répondit Savinien, tout étourdi par cette révélation. — Ursule, mon enfant, dit-il en entrant au salon, l'auteur de tous vos maux a horreur de son ouvrage, se repent et veut vous demander pardon en présence de ces messieurs, à la condition que tout sera oublié.

— Comment, Goupil? dirent à la fois le curé, le juge de paix et le médecin.

— Gardez-lui le secret, lit Ursule en levant un doigt à ses lèvres.

l.IVIinorel-Levraultest un Hercule apoplectique.

2. Il a osé, en effet, prétendre à la main d'Ursule ; et sa haine procède en bonne part de son amour méprisé, de l'humiliation d'une créature abjecte, à qui les

dédains d'un être charmant ont rendu son abjection plus sensible.

3. Le juge de paix, qui, lui aussi, aurait voulu marier son tils avec Ursule, à réducation de laquelle il a contribué.

Goupil entendit cette parole, vit le mouvement d'Ursule et se sentit ému •.

— Mademoiselie, dit-il d'un ton pénétré, je voudrais maintenant que tout Nemours put m'entendre vous avouant qu'une fatale passion a égaré ma tète et m'a suggéré des crimes punissables par le blâme des honnêtes gens. Ce que je dis là, je le réjîéterai partout, en déplorant le mal produit par de mauvaises plaisanteries, mais qui vous auront servi peut-être à hâter votre bonheur, dit-il avec un peu de malice- en se relevant, puisque je vois ici madame de Portenduère.

— C'est très bien. Goupil, dit le curé; mademoiselle vous a pardonné ; mais vous ne devez jamais oublier que vous avez failli devenir un assassin.

— Monsieur Bongrand, reprit Goupil en s'adressant au juge de paix^, je vais traiter ce soir avec Lecœur de son étude, j'espère que cette réparation ne me nuira pas dans votre esprit, et que vous appuierez ma demande auprès du parquet et du ministère.

Le juge de paix lit une pensive inclination de tête, et Goupil sortit pour aller traiter de la meilleure des deux études d'huissier à Nemours. Chacun resta chez Ursule et s'appliqua, pendant cette soirée, à faire renaître le calme et la tranquillité dans son âme, ovi la satisfaction que le clerc lui avait donnée opérait déjà des changements.

— Tout Nemours saura cela, disait Bongrand.

— Vous voyez, mon enfant, que Dieu ne vous en voulait point, disait le curé.

Minoret revint assez tard du Rouvre et dîna tard. Vers neuf heures, à la tombée du jour, il était dans son pavillon chinois, digérant son dîner auprès de sa femme, avec laquelle il faisait des projets pour l'avenir de Désiré^. Désiré s'était bien rangé -^ depuis qu'il appartenait à la magistrature; il travaillait, il y avait chance de le voir succéder au procureur du roi de Fontainebleau", qui, disaiton, passait à Melum II fallait lui chercher une femme, une

1. Il y a donc bien un germe de bonté en cette ànie empoisonnée. Balzac croit d'ailleurs à la contagion de la beauté morale (comme Corneille).

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