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Balzac a raconté ses frasques assez retentissantes

6. Pour le moment, combattant des trois glorieuses, décoré, il est

Goupil ne répond pas au curé, ' substitut à Fontainebleau

fille pauvre appartenant à une vieille et noble famille; il pourrait alors arriver à la magistrature de Paris. Peut-être pourraient-ils le faire élire député de Fontainebleau, où Zélie^ était d'avis d'aller s"étal)lir l'hiver, après avoir habité le Rouvre pendant la belle saison. En s'applaudissant inté rieurement d'avoir tout arrangé pour le mieux, Minorât ne pensait plus à Ursule, au moment même où le drame si niaisement ouvert par lui se nouait d'une façon terrible

— INI. de Portenduère est là qui veut vous parler, vint^ dire CabiroUe-.

— Faites entrer, répondit Zélie.

Les ombres du crépuscule empêchèrent madame Minoret

d'apercevoir la pâleur subite de son mari, qui frissonna en entendant les bottes de Savinien craquant sur le parquet de la galerie où jadis était la bibliothèque du docteur^. Un A ague pressentiment de malheur courait dans les veines dai spoliateur. Savinien parut, resta debout, garda son chapeauj sur la tête, sa canne à la main, ses mains croisées sur 1 poitrine, immobile devant les deux époux^.

— Je viens savoir, monsieur et madame Minoret, les raisons que vous axez eues pour tourmenter d'une manière: infâme une jeune fille qui est. au su de toute la ville de Nemours, ma future épouse; pourquoi vous avez essayé de flétrir son honneur: pourquoi vous vouliez sa mort, et pourquoi vous l'avez livrée aux insultes d'un Goupil Répondez.

— Etes-vous drùle, monsieur Savinien, dit Zélie, de veni: nous demander les raisons d'une chose qui nous semble' inexplicable! Je me soucie d'Ursule comme de l'an quarante. Depuis la mort de l'oncle Minoret, je n'y ai jamais plus pensé qu'à ma première chemise! Je n'ai pas souillé un mot d'elle à Goupil, encore un singulier drôle à qui je ne confierais pas les intérêts de mon chien. — Eh bien, répondras-tu, Minoret? Vas-tu te laisser manquer par monsieur et accuser d'infamies qui sont au-dessous de toi? Comme si un homme qui a quarante-huit mille livres de rente en fonds de terre autour d'un château digne d'un prince descendait à de

1. Sa mère, très intrigante, très ambitieuse, le mauvais génie de son mari.

2. Conducteur des voitures de Minoret-Levrault, qui a été maître de poste.

3. Le spoliateur est en effet installé dans la demeure du docteur. Et c'est dans la biblio-

thèque que le vol s'est opéré.

4. Un peu d'emphase ici. On se croit au cinquième acte d'un mélodrame ; et c'est bien cela.

Mais la puissance de l'anah'se vaut le dramatique des situations, et ne laisse pas sentir ce que les moj'ens d'émotion employés ont d'un peu gros.

URSULE MIROUKT

pareilles sottises ! Lève-toi donc, que lu es là comme une chiffe!

— Je ne sais .pas ce que monsieur veut dire, répondit enfin Minoret de sa petite voix, dont le tremblement fut d'autant plus facile à remarquer qu'elle était claire. Quelle raison aurais-je de persécuter cette petite? J'ai dit peut-être à Goupil combien j'étais contrarié de la voir à Nemours ; mon lils Désiré s'en amourachait, et je ne la lui voulais point pour femme, voilà.

— Goupil m'a tout avoué, monsieur Minoret.

Il y eut un moment de silence, mais terrible, pendant lequel les trois personnages s'examinèrent. Zélie avait vu, dans la grosse figure de son colosse, un mouvement nerveux.

— Quoique vous ne soyez que des insectes, je veux tfe-er de vous une vengeance éclatante, et je saurai la prendre, poursuivit le gentilhomme. Ce n'est pas à vous, homme de soixante-sept ans, que je demanderai raison des insultes laites à mademoiselle Mirouët, mais à votre lils. La première fois que monsieur Minoret fils mettra les pieds à

Nemours, nous nous rencontrerons; il faudra bien qu'il se batte avec moi, et il se l>attra! ou il sera si bien déshonoré, ([u'il ne se présentera jamais nulle part; s'il ne vient pas à Nemours, j'irai à Fontainebleau, moi! J'aurai satisfaction. Il ne sera pas dit que vous aurez lâchement essayé de déshonorer une pauvre jeune lille sans défense.

— Mais les calomnies d'un Goupil... ne... sont..., dit Minoret.

— Voulez-vous, s'écria Savinien en l'interrompant, que je vous mette face à face avec lui? Croyez-moi, n'ébruitez pas l'affaire; elle est entre vous. Goupil et moi; laissez-la comme elle est, et Dieu la décidera dans le dueU que je ferai à votre lils l'honneur de lui pi'oposer.

— Mais cela ne se passera pas comme ça ! s'écria Zélie. Ah ! vous croyez que je laisserai Désiré se battre avec vous, avec un axicien m~arin qui fait métier de tirer l'épée et le pistolet! Si vous avez à vous plaindre de Minoret, voilà Minoret, prenez Minoret, battez-vous avec Minoret-. Mais mon garçon, qui, de votre aveu, est innocent de tout cela, en porterait la peine?... Vous auriez auparavant un

1. Voici une conception ressuscitée du moyen-âg'e. Le vicomte Savinien de Portenduère, qui est si bien de son temps, a gardé une teinture de la morale chevaleresque.

2. Le mépris de celte futée commère, qui est passionnément maternelle, pour son débonnaire et flasque mari, a quelque chose de comique. — Toute cette tirade est parfaite.

chien de lua chienne clans les jambes, mon petit monsieur! — Allons, Minoret, tu restes là tout hébété comme un grand serin ! Tu es chez toi et tu laisses monsieur son chapeau sur la tête devant ta femme! Vous allez, mon petit monsieur, comimencer par détaler. Charbonnier est maître chez lui. Je ne sais pas ce que vous voulez avec vos bibus ; mais tournez-moi les talons; et, si vous touchez à Désiré, vous aurez affaire à moi, vous et votre pécore d'Ursule. Et elle sonna vivement en appelant ses gens.

— Songez bien à ce que je aous ai dit! répéta Savinien, qui, sans se soucier de la tirade de Zélie, sortit en laissant celte épée de Damoclès suspendue au-dessus du couple.

— Ah ça! Minoret, dit Zélie à son mari, m'expliqueras-tu ce que cela signiiie? Un jeune homme ne vient pas sans motif dans une maison bourgeoise faire ce bacchanal sterling! qi demander le sang d'un lils de famille.

— C'est quelque tour de ce vilain singe de Goupil, à qui j'avais promis de l'aider à se faire notaire s'il me procurait à bon compte le Rouvre. Je lui ai donné dix pour cent, vingt mille francs en lettres de change, et il n'est sans doute pas content.

— Oui; mais quelle raison aurait-il eue auparavant de machiner des sérénades et des infamies contre Ursule?

— Il la voulait pour femme.

— Une lille sans le sou, lui? la chatte! Tiens, Minoret, tu me lâches des bêtises! et tu es trop bête naturellement pour les faire prendre, mon lils. Il y a là-dessous quelque chose, et tu me le diras.

— Il n'y a rien 2.

— Il n'y a rien ? Et moi, je te dis que tu mens, et nous allons voir !

— Veux-tu me laisser tranquille ?

— Je tournerai le robinet de cette fontaine de venin que tu sais, Goupil, et tu n'en seras pas le bon marchand.

— Comme tu voudras.

— Je sais bien que cela sera comme je voudrai ! Et ce que je veux, surtout, c'est qu'on ne touche pas à Désiré ; s'il lui arrivait malheur, vois-tu, je ferais un coup qui m'enverrait sur l'échafaud. Désiré !. . . Mais. . . El tu ne le remues

pas plus que ça

1. Sterling est employé ici normalement, comme adjectif ; la Minoret s'en sert comme d'une sorte de superlatif. Balzac a dû entendre quelque part cette ex-

taisie individuelle, plutôt qu'un terme d'argot courant.

± Il n'a pas confié à sa femme la sottise qu'il a faite en attirant sur lui la haine de son

pression, qui me paraît une fan- 1 complice ni son vol.

URSULE MIROUET

Une querelle ainsi commencée entre Minoret et sa femme ne devait pas se terminer sans de longs déchirements intérieurs. Ainsi, le sot spoliateur apercevait sa lutte avec luimême et avec Ursule agrandie par sa faute et compliquée d'un nouveau, d'un terrible adversaire. Le lendemain, quand il sortit pour aller trouver Goupil, en pensant l'apaiser à force d'argent, il lut sur les murailles : Minoret est un voleur! Tous ceux qu'il rencontra le plaignirent en lui demandant à lui-même quel était l'auteur de cette publication anonyme, et chacun lui pardonna les entortillages de ses réponses en songeant à sa nullité. Les sots recueillent plus d'avantages de leur faiblesse que les gens d'esprit n'en obtiennent de leur force ^. On regarde sans l'aider un grand homme luttant contre le sort, et l'on commandite un épicier qui fera faillite-. Savez-vous pour([Uoi ? On se croit supérieur ^u protégeant un imbécile, et l'on est fâché de n'être que l'égal d'un homme de génie. Un homme d'esprit eut été perdu s'il avait balbutié, comme Minoret, d'absurdes réponses d'un air effaré. Zélie et ses domestiques effacèrent l'inscription .vengeresse partout où elle se trouvait ; mais elle resta sur la conscience de Minoret.

[Minoret-Levrauh est troublé; il l'est bien davantage quand l'abbé Chaperon est venu lui raconter toute l'histoire de son vol : cette histoire, c'est Ursule elle-même qui lui en a fait confidence, et elle la tient à son tour du docteur Minoret, qui lui est apparu en songe, et lui a révélé les derniers détails de la spoliation. Le misérable est épouvanté ; exaspéré par les questions de sa fenlme, qui le voit préoccupé, il commence par se soulager en la rouant de coups, mais cela n'apaise pas ses remords. Il sent le doigt de Dieu sur lui.

Un beait jour, le curé, qui épie ses remords, le rencontre.]

— Vous êtes bien toui-menté, monsieur Minoi-et, dit le prêtre en se montrant au coupable. Vous m'appartenez, car vous souffrez^. Malheureusement, je viens sans doute augmenter vos appréhensions. Ursule a eu cette nuit un rêve terrible *. Votre oncle a soulevé la pierre de sa tombe pour prophétiser des malheurs dans votre famille. Je ne viens

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