LES MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES
qui reste dans toutes les mains, sur toutes les tables, ardent et innocent, avec une fliute, pour qu'il y ait retour violent, mondain et religieux, plein de consolations, plein de larmes et de plaisirs. »
Ces lignes montrent assez tout ce que Balzac, cette fois encore, mit en son œuvre de sa vie intime. L'amant, ce sera lui : « Il V a là une lettre inspirée pur une jalousie à faux de Vienne » (II novembre 1842), une jalousie de M™'^ Hanska, qui ne se croyait jamais assez aimée. (Voir aussi la lettre du 20 décembre 1842).
Mais « l'air lâche et doux n de Milan, d'où il datait son beau projet, le « brisa ». Il n'abordera son œuvre qu'à Paris (8 août 1858); il peindra une «jeune personne avant l'invasion de l'amour, qui la conduira au couvent... Elle arrive à Paris comme le Persan de Montesquieu ; et [elle jugera et dépeindra] le Pai^s moderne par la puissance de l'idée, au lieu de se servir de la méthode dramatique » commune dans les romans.
César Birotteau, La Maison Nucingen, Les Paysans font tort à lîexécution de ce projet; enfin, le 2 novembre 1859, Balzac se mettra à « cette délicieuse composition, l'amour /;«waï« conduisant à l'amour divin. »
Et voici ce qui fut réalisé :
Deux jeunes filles, amies de couvent, se marient, l'une par amour, l'autre par raison, et elles se font leurs confidences.
Louise de Chaulieu, brillante et romanesque, a épousé un noble proscrit espagnol, ruiné, qui fut son professeur de langues : don Felipe Hénarès, baron de Macumer, duc de Soria. Il l'aime d'un amour exalté, volcanique ; et telle est l'idée que Louise s'est faite de la passion exclusive, qu'elle ne se trouve jamais assez idolâtrée, par un mari qui la sert cependant comme l'esclave de toutes ses fantaisies'. Sans qu'elle s'en doute, elle le tue : Felipe meurt à la peine, ravagé d'amour. Qu'à cela ne tienne ! veuve pendant deux ans, elle cherche un autre cœur, digne d'être le dévot du sien, et qui sache faire connaître à son âme inassouvie les extases^ sentimentales. Elle croit le rencontrer, et le rencontre en effet en Marie Gaston, le fils adultérin de l'héroïne de La Greuadière (voir p. 1 14) ; mais c'est à son tour d'aimer plus qu'elle n'est aimée. Elle est torturée de jalousie. Son second mari, très tendre, très délicat, lui cache un secret de famille, qui seul expliquerait ses longues absences. Trop tard elle en découvre la cause, et le vide de ses soupçons; elle est déjà mourante, tuée par le mal qui a consumé Felipe. Elle meurt sans avoir eu d'enfants, et Marie Gaston devient tou.
1. Tout ceci serait à commenter avec les Lettres à M"" Hanska.
408 HOXORÉ DE BALZAC
Au contraire, la douce, la sereine Renée de Maucombe ei mariée à uti ancien émigré, très digne d'estime, mais nullement fait pour inspirer l'amour ; elle accepte sa vie, elle gouverne admirablement sa maison, administre en perfection les biens communs, avec prudence et hardiesse à la fois, répare les tristesses, adoucit les dégoûts de son mari, le conduit à la pairie, et réserve à ses fils une fortune solide. C'est M'^^ de Mortsauf heureuse (voir Le Lys dans la Vallée, p. 251 sqq.). Elle ignore la passion, mais elle connaît les délices de la maternité. Modèle de raison, de dévouement, un bonheur tranquille et digne la récompense d'avoir compris la vie.]
ALBERT SAVARUS (18i2)
A.vknlyHe,
[Il s'est produit pour ce roman un fait du même ordre que lour Les Héritiers Boiroiige (voir Notice à La Rabouilleuse) : un .ujct qui hante Balzac, qui l'effraye un peu par son énormité, ]u'il n'a pas le temps de traiter, et qu'il débite par fragments, xir épisodes, en des œuvres organisées autour d'une pensée iiaîtresse toute diflérente.
Depuis 1839 au plus tard (à l'Etrangère, 14 octobre 1842)*' l songeait à écrire Un Députe de province, « la politique de la Chambre et ses détails intérieurs, comme Un grand Homme de 'province à Paris était la cuisine de la littérature et du journal. » Entre juin et juillet 18^2 (llnd., T. II, p. 54), il était allé à ^rcis-sur-Aube, pour voir le pays où devait se passer son Oman. Avec Le Cabinet des Antiques et les Illusions perdues, Le Député de province aurait achevé une trilogie qui eût bien, \ elle seule, représenté l'époque, en peignant « le triple mou- .ement qui amène de la province à Paris les poètes, les nobles .n les bourgeois. » (21 décembre 1842). Mais il y renonce .-n 1843 (19 mars) : « C'était trop long et trop difficile. » Il uait prévu quatre volumes et cent personnages (22 janvier 1845). in 1847 seulement, il donnera le commencement du Député !\-lrcis, et, sur les notes de Balzac, Ch. Rabou élaborera après vi mort un roman en deux volumes (1853), ^" conservant le lébut tel que l'avait établi l'auteur.
Ce qui a passé du Député de province dans Albert Savarus, dès 1842, ce sont des scènes électorales; -- et ce n'est pas la partie a moins intéressante de l'œuvre. Mais Balzac voulait lui donner, -■n même temps qu'une valeur d'observation politique, une proonde signification morale. Nous retrouvons ici l'instinct de ;onfidence et d'épanchement qui explique Louis Lambert, une partie de La Peau de Chagrin, du Lys dans la Vallée, etc. Balzac iouffre, — il ne se soutient que par la tension excessive de eûtes ses facultés; il est en proie à une crise prolongée de senimentalisme, où se mêlent presque également l'amour exalté et 'ambition de se classer au plus haut rang social en épousant ine très grande dame; ce sera le triomphe de sa vanité, le iymbole visible de la victoire qu'il aura remportée sur son temps, >ur ses ennemis, ses créanciers, et sur les difficultés de son art.
Albert Savarus, c'est l'un des personnages de la Comédie humaine où il a projeté sa personnalité, non plus celle de son héroïque et enthousiaste jeunesse, mais celle de son âge mûr, avec ses espoirs persistants, malgré la tristesse qui le gagne, et une sorte d'ivresse de renoncement où il est tenté, par moment, d'entrevoir la vraie solution de la vie. On pourrait multiplier les rapprochements de détail entre Savants et la Correspondance de Balzac ; — et Savarus nous apprendrait sur Balzac bien des choses que la Correspondance tient cachées, ou ne dévoile qu'à demi.
Il écrivait à M^^e Hanska, le 21 avril 1842 : ce Je veux montrer comment, en donnant à la vie sociale un but trop vaste, et en fatiguant et le cœur et l'intelligence, on arrive à ne plus vouloir ce qui avait été l'objet de toute la vie, au début. Ce sera Louis Lambert sous une autre forme. Ce petit grand sujet va s'appeler Albert Savarus; j'en veux faire une belle et poétique page pour faire enrager les critiques. . . Je crois tenir un chef-d'œuvre. » Œuvre dédiée, littéralement à M™^ de Girardin, mais spirituellement à M™« Hanska : Balzac y avait inséré une nouvelle, « L'Ambitieux par amour », où se trouvaient presque tous les détails de son entrée en relations avec elle. L'Etrangère n'aima pas ce livre (14 octobre 1842) : « Je suis étonné, lui disait Balzac le 11 novembre 1842, que cet amour unique et violent, que cette démission de la vie d'Albert, ne vous ait pa? frappée.»
Quant au reste, il pensait que seule la société française pouvait l'apprécier : « Il y a un nombre prodigieux » de Rosalie. Rosalie, c'est le type de la jeune fille perverse; c'est elle qui perd Savarus. Epris de la duchesse d'Argaïolo (entendez M™e Hanska), qui n'était pas encore veuve (pas plus que ne l'était l'Etrangère), il doit l'épouser aussitôt le duc mort. Et pour se rendre digne d'elle, il aspire aux plus hautes situations. Il est venu s'installer comme avocat à Besançon, il pose sa candidature aux élections législatives'; il vit dans son cabinet comme un saint dans sa cellule (et comme Balzac voulait faire croire à M"i« Hanska qu'il vivait lui-même, en ascète). Il va toucher au but ; la duchesse est veuve. Mais cette Rosalie de Watteville, qui l'aime sans qu'il s'en méfie, et qui a dans les veines le sang fantasque et violent du fameux Watteville, a réussi à brouiller les amants en détournant les lettres de Savarus. Quand la perfidie se découvre, il est trop tard. La duchesse est remariée, Savarus est moine.
Réduite en nouvelle et très élaguée, cette histoire serait l'une des plus tragiques de Balzac. J
1. Balzac compte, au moment 1 coup férir, â la Chambre des où il écrit Albert Savarus, en- j pairs. {\ oir les Lettres à l'Etrantrer à l'Académie, et de là, sans | gère. II. 33.)
ENVERS DE L'HISTOIRE CONTEMPORAINE (18i2-48)