Ce rôle d'ami des femmes un type symbolique. (Voir Xo
est l'un de ceux que Balzac lui- tice).
même avait le plus recherchés, 2. Voir ici p. 288 sqq.
et il l'a tenu. — Rien ne prouve 1 3. Balzac disait de Nodier :
mieux que ce rapprochement j « C'est un vérital)le enfant à la
combien il serait vain de vou- I manière de La Fontaine. » {A
loir trouver derrière ce (Canalis j VEtrangère, II, 17). Il raffolait de
un écrivain réel plutôt qu'un | &es Sept Châteaux da roi de Bohê-
autre. Cette sorte de Trissotin mt', dont la verve nous paraît
romantique (talent a part) est j aujoiu'd'hui un peu forcée.
43i HONORÉ DE BALZAC
chez le prosateur et cherchée chez Canalis, par sa finesse, par son sourire, par ses fleurs efl"euillées, par une philosophie enfantine. Il singe assez bien le langage des premiers jours pour vous ramener dans la prairie des illusions. On est impitoyable avec les aigles, on leur veut les qualités du diamant, une perfection incorruptible; mais, avec Canalis, on se contente du petit sou de l'orphelin, on lui passe tout. Il semble bon enfant, humain surtout. Ces grimaces de poète angélique lui réussissent, comme réussiront toujours celles de la femme qui fait bien Tingénue, la surprise, la jeune, la victime, l'ange blessé.
[Le brave Dumay (voir p. 427, n. i), ayant découvert la correspondance échangée entre Melchior de Canalis et Âlodeste Mignon, arrive à Paris, et saute chez le poète pour lui demander une explication ; en l'absence du père de Modeste, c'est à Dumay que ce rôle de protecteur appartient.]
— Suis-je bien, ici, dit Dumay, chez M. Canalis, auteur de poésies?. . .
— M. le baron de Canalis, répondit le valet de chambre, est bien le grand poète dont vous parlez; mais il est aussi maître des requêtes au conseil d'Etat, et attaché au ministère des alTaires étrangères.
Duma}', qui venait pour souflleter un poàcre^, selon son expression méprisante, trouvait un haut fonctionnaire de l'Etat. Le salon où il attendit, remarquable par sa magnificence, offrit à ses méditations la brochelle de croix qui brille sur l'habit noir de Canalis, laissé sur une chaise par le valet de chambre. Bientôt ses yeux furent attirés par l'éclat et la façon d'une couj^e de vermeil, où ces mots : Donné par M.\uame-, le frappèrent. Puis, en regard, sur un socle, il vit un vase de porcelaine de Sèvres sur lequel était gravé : Donné par madame la Dauphine. Ces avertissements muets tirent rentrer Dumay dans son bon sens, pendant que le valet de chambre demandait à son maître s'il voulait recevoir un inconnu, venu tout exprès du Havre pour le Aoir, un nommé Dumay.
— Qu'est-ce? dit Canalis.
— Un homme bien couvert-* et décoré.
t. Podcre = sale et vilain, de ' de Caillières (voir Littré) dit
podagTum, {l'outteux; très vieux i que c'est une façon de parler du
mot, pris ici dans le sens de j dernier bourgeois. — L'espres-
pleutre infatué. sion se ressent d'une respecta-
:2. La scène se nasse en 1829. t bilité pédante et confortable,
3. = Bien habillé, — très dé- j qui convient au valet d'un poète
mode en ce sens. Déjà en 1690, | bien en cour.
Sur un signe d'assentiment, le A^alet de chambre sortit et revint, il annonça :
— M. Dumay.
Quand il s'entendit annoncer, quand il fut devant Canalis, au milieu d'un cabinet aussi riche qu'élégant, les pieds sur un tapis tout aussi beau que le plus beau de la maison Mignon, et qu'il reçut le regard apprêté du poète qui jouait avec les glands de sa somptueuse robe de chambre, Dumay fut si complètement interdit, qu'il se laissa interpeller par le grand homme.
— A quoi dois-je l'honneur de votre visite, monsieur?
— Monsieur, . . . dit Dumay qui resta debout.
— Si vous en avez pour longtemps, fit Ganalis en interrompant, je vous prierai de vous asseoir. . .
Et Ganalis se plongea dans son fauteuil à la Voltaire, se croisa les jambes, éleva la supérieure en la dandinant à la hauteur de l'œil, regarda iixement Dumay, qui se trouva, selon son expression soldatesque, entièrement mécanisé.
— Je vous écoute, monsieur, dit le jioète; mes moments sont précieux, le ministre m'attend. . .
— Monsieur, reprit Dumay, je serai bref. Vous avez séduit, je ne sais comment, une jeune demoiselle du Havre, belle et riche, le dernier, le seul espoir de deux nobles familles, et je viens vous demander quelles sont vos intentions...
Ganalis, qui, depuis trois mois, s'occupait d'affaires graves, qui voulait être fait commandeur de la Légion d'honneur, et devenir ministre dans une cour d'Allemagne, avait complètement oublié la lettre du Havre.
— Moi? s'écria-t-il
— Vous, répéta Dumay.
— Monsieur, répondit Ganalis en souriant, je ne sais pas plus ce que a'ous voulez me dire que si vous me parliez hébreu... Moi, séduire une jeune lille?... moi qui?... — Un superbe sourire se dessina sur les lèvres de Ganalis. — Allons donc, monsieur ! je ne suis pas assez enfant pour m'amuser à voler un petit fruit sauvage, quand j'ai de beaux et bons vergers où mûrissent les plus belles pêches du monde. Tout Paris sait où mes affections sont placées. Qu'il y ait, au Havre, une jeune lille prise de quelque admiration, et de laquelle je ne suis pas digne, pour les vers que j'ai faits, mon cher monsieur, cela ne m'étonnerait pas ! Rien de plus ordinaire. Tenez ! voyez ! regardez ce beau coffre d'ébène incrusté de nacre et garni de fer travaillé
comme de la dentelle... Ce colTre vient du pape Léon X; il me fut donné par la duchesse de Chaulieu', qui le tenait du roi d'Espagne : je l'ai destiné à contenir toutes les lettres que je reçois, de toutes les parties de l'Europe, de femmes ou de jeunes personnes inconnues... Oh ! j'ai le plus profond respect pour ces bouquets de Heurs coupées à même l'àme et envoyées dans un moment d'exaltation vraiment respectable. Oui, pour moi, l'élan d'un cœur est une noble et sublime chose ! . . . D'autres, des railleurs, roulent ces lettres pour en allumer leurs cigares, ou les donnent à leurs feiumes qui s'en font des papillotes; mais, moi qui suis garçon, monsieur, j'ai trop de délicatesse pour ne pas conserver ces oiTrandes si naïves, si désintéressées, dans une espèce de tabernacle; enfin, je les recueille avec vine sorte de vénération; et, à lua mort, je les ferai brûler sous mes yeux. Tant pis pour ceux qui me trouveront ridicule ! Que Aoulez-vous ! j'ai de la reconnaissance, et ces témoignages-là m'aident à supporter les critiques, les ennuis de la vie littéraire. Quand je reçois dans le dos l'arquebusade d'un ennemi embusqué dans un journal, je regarde cette cassette et je me dis : « Il est, çà et là, quelques âmes dont les blessures ont été guéries, ou amusées, ou pansées par moi-. . . »
Cette poésie, débitée avec le talent d'un grand acteur, pétrifia le petit caissier, dont les yeux s'agrandissaient et dont l'étonnement amusa le grand poète.
— Pour vous, dit ce paon qui faisait la roue, et par égard pour une position que j'apprécie, je vous offre d'ouvrir ce trésor, vous verrez à y chercher votre jeune fille; mais je sais mon compte, je retiens les noms, et vous êtes dans une erreur que . . .
— Et voilà donc ce que devient, dans ce gouffre de Paris, une pauvre enfant!... s'écria Dumay, l'amour de ses parents, la joie de ses amis, l'espérance de tous, caressée par tous, l'orgueil d'une maison, et à qui six personnes dévouées font de leurs ctt'urs et de leurs fortunes un rempart contre tout malheur?. . .
Dumay reprit après une pause.
— Tenez, monsieur, vous êtes un grand poète, et je ne
1. C'est elle qui a poussé Ca- | savons d'ailleurs qu'il lui est nalis. Elle est plus vieille que : arrivé de charger un secrétai-
lui, jalouse, et elle le surveille étroitement.