On entend bien que les six
nillions annoncés ne sont pas de Gœthe.
pour rien dans cet accès de sentimentalisme.
4. Balzac a employé plusieurs fois ce mot : hydraulique pour désigner le genre de la sensibilité larmoyante. Rastignac dit, dans La Peau de Chagrin, en parlant d'une « jolie petite veuve »
qu'il doit épouser (et qu'il n'éçousera pas) : « Elle lit Kant, bchiller, Jean-Paul, et une foule de livres hydrauliques ; . . . elle pleure des averses à la lecture
n'aurai pas été ingrat avec toi 1 Te voilà richement récom pensé de ton dévouement, car je me prêterai généreuse ment à ton bonheur.
Ganalis enrageait; mais il ne pouvait se conduire autre ment, et alors il tirait parti de son malheur en s'en faisant un piédestal. Une larme mouilla les yeux du jeune référen daire', il sejela dans les bras de Ganalis et l'embrassa.
— Ah ! Ganalis, je ne te connaissais pas du tout !...
— Que veux-tu?... Pour faire le tour d'un monde, il faut du temps! répondit le poète avec son emphatiqu( ironie.
— Songes-tu, dit la Brière, à cette immense fortune ?...
— Eh! mon ami, ne sera-t-elle pas bien placée?... s'écriii Ganalis en accompagnant son effusion d'un geste charmant.
— Melchior, dit la Brière, c'est entre nous à la vie et à la mort...
Il serra les mains du poète et le quitta brusquement.
[Le père de Modeste, revenu plusieurs fois millionnaire, exi^ qu'elle soit « mise à même de choisir entre les deux Ganalis », I vrai, et La Brière. Ganalis, alléché par la dot, accepte le combat, où s fatuité ne doute pas d'être victorieuse. Les conditions de la lutte soni réglées : les deux rivaux vivront pendant quelque temps dans une intimité amicale avec la famille Mignon. Modeste est bien d'abord fasciné^ par le prestige de Ganalis, « ébahie de cet esprit parisien » qui « brillante les déclamations du discoureur ». Mais il devient trop clair bientôt que ceTrissotin romantique n'en veut qu'à la dot ; par un artifice qui rappelle celui de Molière dans Les Femmes Savantes, Balzac imagine que Butscha, clerc de notaire, difforme et bienfaisant, très dévoué à Modeste, convainc Ganalis que l'affaire n'est pas fameuse. Aussitôt la préoccupation du poète angélique devient sensible. Modeste, très spirituelle et pleine de raison, avec les apparences d'une capricieuse, perce à jour sa fausseté ; depuis plusieurs jours elle a compris l'attachement tendre et désintéressé de La Brière, et c'est lui qu'elle épouse, tandis que Ganalis, un peu plus ridicule et non moins fat que devant, reprend sa carrière d'ambitieux mondain.]
1. La Brière est conseiller référendaire à la Cour des comptes.
LES PAYSANS (1844i)
L'iviivi'C explf(|iiée.
[Le 17 septembre 1838, Balzac écrivait à M^^ Hanska : «Je ,'iens d'écrire deux volumes in-octavo intitulés : Oui a terre, a uerre. » C'était déjà une première rédaction des Paysans, probablement hâtive, si l'on songe à l'état de fatigue où il était alors voir p. 305). Mais Balzac couvait son œuvre depuis longemps, si je ne me trompe, et si Les Paysans sont en effet la orme définitive que devait prendre, en 1844, cette Histoire de a succession du Marquis de Carahas, projetée après La Peau de Zhagrin, dès 183 1, où Balzac devait trancher la question politique în faveur du pouvoir monarchique absolu. C'aurait été, sans ioute, un conte où le symbolisme fantastique, le légendaire et 'observation réelle se seraient mélangés comme dans La Peau le Chagrin.
La pensée sociale de Balzac s'exprima en 1833 dans Le Médein de Campagne, et là même prirent place quelques documents .ur la vie et l'état d'esprit des paysans. Mais, de la figure aposolique du docteur Benassis, rayonnait un idéalisme qui atténuait es contours trop durs de la réalité, et Balzac, d'autre part, lécrivait surtout le miracle, d'énergie et de sens pratique, iccompli par un homme supérieur sur un coin de terre désolé.
La question qui le tentait, c'était le morcellement de la pro- )riété, la substitution des petits propriétaires aux grands posses- ;eurs féodaux de l'ancien régime, à la suite de la vente des nens nationaux, et surtout l'avènement d'une bourgeoisie urale, dépeçant les anciens domaines, et contractant alliance, )ar envie et par cupidité, avec une plèbe campagnarde que l'anciennes rancunes excitent au pillage. Il y avait là un ensemble très complexe de faits historiques, d'une longue portée ■ociale, intéressant pour le psychologue et le politique, et Balzac e sentait. Mais il était trop consciencieux pour improviser un
1. Date de la première partie, seule parue du vivant de Balzac.
HONORK DE BALZAC
roman sur un pareil sujet, et il faut admettre qu'il était de trè bonne foi quand il citait Les Paysans à Hippolyie Castille, 1 II octobre 1846, parmi les ouvrages depuis longtemps sur 1 chantier, que retardaient seulement des scrupules d'information
La mise en train définitive date de 1836, d'après une lettre;] M™e Hanska du 16 juillet 1844 : « Les Paysans, commencé! depuis huit ans, vingt fois vendus [Les Lettres a l'Etranger:! parlent du moins de deux négociations, en 18 J^ et en 1S42], repris! un immense travail, ingrat, difficile, mais qui sans doute fer.j quelque honneur à l'ingénieur. « Ce qui ne l'empêchait pas d | concevoir sur Le Théâtre comme il est une œuvre semblable ;| celle qu'il avait faite sur le journalisme, et destinée à faire con naître « le drame affreux, hideux, comique, terrible, qui précèd le lever du rideau. »
Cette fois encore, c'est une crise pécuniaire qui lui arrache soi oeuvre, l'oblige à sortir enfin du lent travail de la préparation Alors, bien qu'il ait dit, dès le 10 mai 1840, qu'il a Les Paysan en épreuves chez lui, «composés depuis deux ans», le voil qui assure, le 17 septembre 1844, que, sous la nécessité d gagner cinquante mille francs avant le 31 décembre, il va s'en gager à « faire' » Les Paysans pour La Presse en un mois. L 20 septembre « le gant est jeté. Cet ouvrage, conçu depuis hui ans, va paraître. » Le 5 octobre, Balzac en a rédigé le quart Assailli de névralgies, il écrit « la tête dans l'opium. » ( 1 1 octobre) Il passe quinze nuits à « paysanner ». Il fait six mille lignes e' dix jours; sa production «épouvante » le journal : « Les com positeurs lisent l'ouvrage, et il s'est répandu une rumeur d'ad miration; et c'est d'autant plus beau que c'est dirigé contre 1 peuple et la démocratie. » Il lui faut un éclatant succès; l'aura! Il retrouve « sa verve, ses facultés de travail, d'mver tion. ))
Enfin, la première partie paraît du 3 au 21 décembre 1844 « C'est un grand succès, mais chez les gens qui n'applaudisser pas et qui n'achètent pas. Il y a eu vingt-deux mille ouvrier qui ont souscrit aux Mystères de Paris [de Sue]. Si l'on iliustr Les Paysans, je vous déclare qu'il n'y aura pas vingt-deux mill riches pour y souscrire. »
Restait la deuxième partie. Balzac ressent de nouveau se épuisement. Pourquoi « s'est-il embarqué dans cette galère? » ]
1. Il n"y a pas précisément contradiction. Balzac avait l'habitude de faire imprimer en placards une première rédaction, qu'il remaniait au point
de la transformer complet* ment. Un roman était à pe ne commencé, pour lui, quao' il recevait la première épret ve.
LES PAYSAX9 443
le se pardonnera jamais « de s'être fourré dans Les Paysans. » )e fait, il n'eut pas le temps de les achever, et c'est sur des lûtes laissées par lui que M™*^ Hanska rédigea la seconde lartic.
Les éléments nous manquent encore pour apprécier avec uelque rigueur la valeur historique des Paysans; il faudrait y onsacrer toute une étude'. On a senti déjà que c'est une oeuvre e parti, autant que d'observation, — la préoccupation de sou- [înir une thèse politique risquait de fausser la vi-ion de Balzac, liais il semble bien que chez lui le sens de la réalité ait toujours ;té plus fort que tous les partis pris de la pensée. On peut dis- ■uter la valeur des remèdes proposés par lui à certains malaises conomiques, on peut juger que sa thérapeutique sociale engenrerait des maux pires, et qu'il n'est pas de régression possible ans l'évolution du régime de la propriété. 11 n'en reste pas loins que Balzac a décrit avec une admirable justesse un cerlin nombre de variétés paysannes (Montalembert disait, d'après ; Journal des Concourt, T. I, p. 129. que c'était « une peinture es paysans comme les a faits la Révolution. Oh! ce n'est pas afté, ajoutait-il, mais c'est si vrai) 1 Je suis du Morvan, et je me isais : « il faut qu'il y soit venu ». Balzac a aperçu quelques Dnséquences très intéressantes de la vente des biens nationaux.
est le moins que l'on puisse actuellement dire de ce ronian si arieusement travaillé^.]
Analyse et Exti*afti«.
[Le général comte de Montcornet, violent et faible, administre avec le rudesse militaire son domaine des Aiguës, en Bourgogne. Avant l'il ne l'eut acquis, des habitudes de pillage s'étaient établies, et il obstiné à en avoir raison. Aussi les paj'sans l'exècrent ; ils sont là ute une collection de vagabonds, de truands des champs qui ne vivent le de rapine ; ils conspirent au cabaret du Grand-I-vert. Le père Fourion, ancien instituteur, madré et sournois, ivrogne et joueur de clari- ;tte. y voit assez clair dans la situation ; il devine qu'en rendant le jour des Aygues intenable à Montcornet, ils auront simplement travaillé
l. En un sens très différent ! seur (1819-20).
celui de Balzac, on peut I •!. M. de Lovenjoul a réuni
re, de P.-L. Courier, sur les sous le titre « La Genèse d'un
)nséquences de la vente des iîoman de /?a/;ac : Les Paysans »
ens nationaux, plusieurs des ^ des documents incomplets, mais
ttres au rédacteur du Cen- ; très précieux.
4ii HOXORÉ DE BALZAC
pour la bourgeoisie rurale. Voici un échantillon de sa conversation. Il vient apporter une loutre au général.]
Les ennemis en présence '.
En ce moment, le père Fourchon, amené par François*,: fit entendre le bruit de ses sabots cassés, qu'il déposait à la porte de l'oftice. Sur une inclination de tête de la comtesse à François qui l'annonça, le père Fourchon, suivi de Mouche^, la bouclie pleine, se montra tenant sa loutre à la main, pendue par une ticelle nouée à des pattes jaunes, étoilées comme celles des palmipèdes. Il jeta sur les quatre maîtres assis à table et sur Sibilet^ ce regard empreint de déiiance et de servilité qui sert de voile aux paysans, puis il brandit l'amphibie d'un air de triomphe.
— La voilà ! dit-il en s'adressant à Blondet''.
— Ma loutre! objecta le Parisien, car je l'ai bien payée.
— Oh! mon clier monsieur, répondit le père Fourchon, la Aôtre s'est enfuie ^ ! elle est à celte heure dans son trou, d'où elle n'a pas voulu sortir, car c'est la femelle, au lienr que celle-là, c'est le mâle!... Mouche l'a vue venir de loin quand vous vous êtes en allé. Aussi vrai que M. le comte s'est couvert de gloire avec ses cuirassiers à Waterloo, la loiite est à moi, comme les Aiguës sont à Monseigneur le général.. . Mais, pour vingt francs, la loiite est à vous, ou je la porte à nouV son-parfait. Si M. Gourdon la trouve trop chère, comme nous avons chassé ce malin ensemble, môsieu le Parisien, je vous donne la parférence, ça aous est dii.
— Vingt francs ? dit Blondet. En bon français, ça ne peut pas s'appeler donner la préférence.
— Eh ! mon cher môsieu, . . . s'écria le vieillard, je sais si peu le français, que je vous les demanderai, si aous Aoulez, en bourguignon ; pourvu que je les aie, ça m'est égal, je parlerai latin : latinus, latina, lalimun ! Après tout, c'est ce que vous m'avez promis ce matin. D'ailleurs, mes enfants