En eflet Rigou a jeté son froc au début de la Révolution
LES PAYSANS 457
dans la cuisine, pendant qu'il digérait son dîner, qu'il cuvait son vin en lisant les nouvelles.
A la campagne, on ne connaît pas les noms propres des journaux, ils s'appellent tous les nouvelles.
Le dîner, de même que le déjeuner et le souper, toujours composé de choses exquises, était cuisiné avec cette science qui distingue les gouvernantes de curé entre toutes les cuisinières. Ainsi, Madame Rigou battait elle-même le beurre deux fois par semaine. La crème entrait comme élément dans toutes les sauces. Les légumes étaient cueillis de manière à sauter de leurs planches dans la casserole. Les Parisiens, habitués à manger de la verdure, des légumes qui accomplissent une seconde végétation exposés au soleil, à* l'infection des rues, à la fermentation des boutiques, arrosés par les fruitières, qui leur donnent ainsi la plus trompeuse fraîcheur, ignorent les saveurs exquises que contiennent ces produits auxquels la nature a confié des vertus fugitives, mais puissantes, quand ils sont mangés en quel- ,que sorte tout vifs.
Le boucher de Soulanges apportait sa meilleure viande, sous peine de perdre la pratique du redoutable Rigou. Les volailles, élevées à la maison, devaient être d'une excessive finesse.
Ce soin de papelardise embrassait toutes les choses destinées à Rigou. Si les pantoufles de ce savant thélémiste ' étaient de cuir grossier, une bonne j)eau d'agneau en formait la doublure. S'il portait une redingote de gros drap, c'est qu'elle ne touchait pas sa peau, car sa chemise, blanchie et repassée au logis, avait été filée par les plus habiles doigts de la Frise. Sa femme, Annelte et Jeanbuvaient le vin du pays, le vin que Rigou se réservait sur sa récolte ; mais, dans sa cave particulière, pleine comme une cave de Belgique, les vins de Bourgogne les plus lins côtoyaient ceux de Bordeaux, de Champagne, du Roussillon, du Rhône, "d'Espagne, tous achetés dix ans à l'avance, et toujours mis en bouteilles par frère Jean. Les liqueurs, provenues des Iles, procédaient de Madame Amphoux * ; l'usurier en avait acquis une provision pour