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Huissier du cabinet du Ministre

Hulot devint blême et garda le silence, il traversa l'antichambre, les salons, et arriva, les pulsations du cœur troublées, à la porte du cabinet. Le maréchal, alors âgé de soixante et dix ans, les cheveux entièrement blancs, la ligure tannée comme celle des vieillards de cet âge, se recommandait par un front d'une ampleur telle, que l'imagination y voyait un champ de bataille'. Sous cette coupole grise, chargée de neige, brillaient, assombris par la saillie très prononcée des deux arcades sourcilières, des yeux d'un bleu napoléonien, ordinaii-ement tristes, pleins de pensées amères et de regrets. Ce rival de Bernadotteavait espéré se reposer sur un trône. Mais ces yeux devenaient deux formidables éclairs lorsqu'un grand sentiment s'y peignait. La voix, presque toujours caverneuse, jetait alors des éclats stridents. En colère, le prince redevenait soldat, il parlait le langage du sous-lieutenant Cottin, il ne ménageait plus rien. Hulot d'Ervy aperçut ce vieux lion, les cheveux épars comme une crinière, debout à la cheminée, les sourcils contractés, le dos appuyé au chambranle et les yeux distraits en apparence.

— Me voici à l'ordre, mon prince ! dit Hulot gracieusement et d'un air dégagé.

Le maréchal regarda fixement le directeur sans mot dire pendant tout le temps qu'il mit à venir du seuil de la porte à quelques pas de lui. Ce regard de plomb fut comme le regard de Dieu, Hulot ne le supporta pas, il baissa les yeux d'un air confus.

— n sait tout, pensa-t-il.

— Votre conscience ne vous dit-elle rien? demanda le maréchal de sa voix sourde et grave.

— Elle me dit, mon prince, que j'ai probablement tort de faire, sans vous en parler, des razzias en Algérie^. A mon âge et avec mes goiits, après quarante-cinq ans de service, je suis sans fortune. Vous connaissez les principes

1. II faudrait beaucoup de près- j te» s'appliquerait à Soult qui,

tige verbal pour faire accep- après lena, poursuivit Blûcher

ter celte comparaison (tel Hugo de concert avec Bernadotte et

transformant le Satire :« sa poi- le fit capituler. Ils ont con-

trine terrible était pleine detoi- duit ensemble la campagne de

les...)». ' Pologne.

•2. Balzac fait ici de l'histoire 3. Le baron a donné ordre à.

fantaisiste : mais nous sommes son oncle, adjudicataire des four-

dans le roman en 1841 et le ministre de la guerre est alors un vieux de l'Empire, Soult, qu'il peut avoir songé à portraiturer ici ; le mot « rival de Bçrnadot-

ragcs en Algérie, de razzier les indigènes, et de revendre très cher à l'administration militaire les denrées enlevées. C'est luimême qui perçoit le bénéfice.

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des quatre cents élus de la France. Ces messieurs envient toutes les positions, ils ont rogné le traitement des ministres, c'est tout dire J . . . allez donc leur demander de l'argent pour un vieux serviteur !. . . Qu'attendre de gens qui payent aussi mal qu'elle l'est la magistrature ? qui donnent trente sous par jour aux ouvriers du port de Toulon, quand il y a impossibilité matérielle d'y vivre à moins de quarante sous pour une famille ? qui ne réfléchissent pas à l'atrocité des traitements d'employés à six cent's, à mille et à douze cents francs dans Paris, et qui pour eux veulent nos places quand les appointements sont de quarante mille francs ?. . . enfin, qui refusent à la couronne un bien de la couronne confisqué en 1830 à la couronne, et un acquêt fait des deniers de Louis XVI encore • ! quand on le leur demandait poiir un prince pauvre !.. . Si vous n'aviez pas de fortune, on vous laisserait très bien, mon prince, comme mon frère, avec votre traitement tout sec, sans se souvenir que vous avez sauvé la grande armée, avec moi, dans les plaines marécageuses de la Pologne-.

— Vous avez volé l'Etat! vous vous êtes mis dans le cas d'aller en cour d'assises, dit le maréchal, comme ce caissier du Ti'ésor ! et vous prenez cela, monsieur, avec cette légèreté?. . .

— Quelle différence, monseigneur ! s'écria le baron Hulot. Ai-je piongé les mains dans une caisse qui m'était confiée ?. . .

— Quand on commet de pareilles infamies, dit le maréchal, on est deux fois coupable, dans votre position, de faire les choses avec maladresse. Vous avez compromis ignoblement notre haute administration, qui jusqu'à présent est la plus pure de l'Europe!... El cela, monsieur, pour deux cent mille francs et pour une gueuse !. . . dit le maréchal d'une A^oix terrible. Vous êtes conseiller d'Etat, et l'on punit de mort le simple soldat qui vend les effets du régiment. Voici ce que m'a dit un jour le colonel Poulin, du deuxième lanciers. A Sa^erne, un de ses hommes aimait une petite Alsacienne qui désirait un chàle ; la drôlesse lit tant, que ce pauvre diable de lancier, qui devait

1. Dans une de ses Lettres sur | i^res complètes, T. XXIII, p. 126). Paris {Le Voleur, ^S octobre IS3Q], \ Mais à cette époque, il n'avait Balzac avait plaidé la cause des j pas encore adhéré au parti légi-

Bourbons dépouillés. « Si, com me ils le disent, les Bourbons sont plongés dans la misère, je crois qu'il est digne de la France de les secourir... » (Œ«-

timiste.

-2. C'est à la suite de la campagne de Pologne, où il s'était distingué (1807), que Soult avait reçu le titre de duc de Dalmatie.

être promu maréchal des logis chef, après vingt ans de service, l'honneur du régiment, a vendu, pour donner ce chàle, des effets de sa compagnie. Savez-vous ce qu'il a lait, le lancier, baron d'Ervy ? il a mangé les vitres d'une fenêtre après les avoir pilées, et il est mort de maladie, en onze heures, à l'hôpital... Tâchez, vous, de mourir d'une apoplexie, pour que nous puissions vous sauver l'honneur... Le baron regarda le vieux guerrier d'un œil hagard ; et le maréchal, voyant cette expression qui révélait un lâche, eut quelque rougeur aux joues, ses yeux s'allumèrent.

— M'abandonneriez-vous ? . . dit Hulot en balbutiant. En ce moment, le maréchal Hulot, aj'ant appris que son

frère et le ministre étaient seuls, se permit d'entrer ; et il alla, comme les sourds, droit au prince.

— Oli ! cria le héros de la campagne de Pologne, je sais ce que tu viens faire, mon vieux camarade ! . . . Mais tout est inutile. . .

— Inutile?... répéta le maréchal Hulot, qui n'entendit que ce mot.

— Oui, tu viens me parler pour ton frère ; mais sais-tu ce qu'est ton frère?

— Mon frère ?. . . demanda le sourd.

— Eh bien, cria le mai-échal, c'est un j...-f... indigne de toi !.. .

Et la colère du maréchal lui lit jeter par les yeux ces regards fulgurants qui, semblables à ceux de Napoléon, brisaient les volontés et les cerveaux.

— Tu en as menti, Cottin ! répliqua le maréchal Hulot devenu blême. Jette ton bùton comme je jette le mien ! . . . je suis à tes ordres.

Le prince alla droit à son vieux camarade, le regarda fixement et lui dit dans l'oreille, en lui serrant la main:

— Es-tu un homme ?

— Tu le verras. . .

— Eh bien, tiens-toi ferme ! il s'agit de porter le plus grand malheur qui put l'arriver.

Le prince se retourna, prit sur sa table un dossier, le mit entre les mains du maréchal Hulot en lui criant :

— Lis!

[Le maréchal lit la lettre d'Alger qui dénonce le déshonneur de son frère, et une autre lettre, du complice, qui s'est tué : « Je vous demande pardon », dit-il au ministre « avec une touchante fierté. »]

— Allons, tutoie-moi toujours, Hulot ! répliqua le ministre en serrant la main de son vieil ami. — Le pauvre

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lancier n'a tué que luii, dit-il en foudroyant Hulot d'Ervy d'un regard.

— Combien avez-vous pris ? dit sévèrement le comte de Forzheim- à son frère.

— Deux cent mille francs.

— Mon cher ami, dit le comte en s'adressant au ministre, vous aurez les deux cent mille francs sous quarante-huit heures. On ne pourra jamais dire qu'un homme portant le nom de Hulot a fait tort d'un denier à la chose publique . . .

— Quel enfantillage ! dit le maréchal. Je sais où sont les deux cent mille francs et je vais les faire restituer. — Donnez vos démissions et demandez votre retraite ! reprit-il en faisant voler une double feuille de papier tellière^ jusqu'à l'endroit où s'était assis à la table le conseiller d'Etat, dont les jambes flageollaient. Ce serait une honte pour nous tous que votre procès ; aussi ai-je obtenu du conseil des ministres la liberté d'agir comme je le fais. Puisque vous acceptez la vie sans l'honneur, sans mon estime, une vie dégradée, vous aurez la retraite qui vous est due. Seulement, faites-vous bien oublier.

Le maréchal sonna.

— L'employé Marneffe^ est-il là?

— Oui, Monseigneur, dit l'huissier.

— Qu'il entre.

— Vous, s'écria le ministre en voyant MarnelTe, et votre femme, vous avez sciemment ruiné le baron d'Ervy que voici.

— Monsieur le ministre, je vous demande pardon, nous sommes très pauvres, je n'ai que ma place pour vivre, et j'ai deux enfants, dont le petit dernier aura été mis dans ma famille par M. le baron.

— Quelle (igure de coquin ! dit le prince en montrant Marneffe au maréchal Hulot. — Trêve de discours à la Sganarelle, reprit-il ; vous rendrez deux cent mille francs ou vous irez en Algérie.

— Mais, monsieur le ministre, vous ne connaissez pas ma femme, elle a tout mangé. M. le baron invitait tous les jours six personnes à dîner... On dépensait chez moi cinquante mille francs par an.

— Retirez-vous, dit le ministre de la voix formidable

1. Johann Fischer, complice de son neveu Hulot, s'est fait justice en se tuant.

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