Voici une remarque dig-ne d'être méditée
2. Balzac donne très peu, à dessein, à la description du paysage ; le pittoresque moral absorbe son attention: il peint
les convulsions d'une foule qui va mourir, et il ne voit du paysag-e que ce qu'en ressent cette foule elle-même, le froid et la désolation. — Etudier son procédé dans tout ce fragment.
80 HOXORÉ DE BALZAC
combé, se débattait contre la mort ; trois hommes s'élancèrent et l'achevèrent à coups de baïonnette.
— Cannibales! laissez-moi prendre la couverture et mes pistolets, dit Philippe au désespoir.
— Va pour les pistolets, répliqua le grenadier. Quant à la couverture, voilà un fantassin qui depuis deux jours ria rien dans le fanal, et qui grelotte avec son méchant habit de Adnaigrei. C'est notre général. . .
Philippe garda le silence en voyant un homme dont la chaussure était usée, le pantalon troué en dix endroits, et qui n'avait sur la tèle qu'un mauvais bonnet de police chargé de givre. Il s'empressa de prendre ses pistolets. Cinq hommes amenèrent la jument devant le foyer, et se mirent à la dépecer avec autant d'adresse qu'auraient pu le faire des garçons bouchers de Paris. Les morceaux étaient miraculeusement enlevés et jetés sur des charbons. Le major alla se placer auprès de la femme qui avait poussé un cri d'épouvante en le reconnaissant ; il la trouva immobile, assise sur un coussin de la voiture et se chauffant; elle le regarda silencieusement, sans lui sourire-. Philippe aperçut alors près de lui le soldat auquel il avait confié la défense de la voiture ; le pauvre homme était blessé. Accablé par le nombre, il venait de céder aux traînards qui l'avaient attaqué ; mais, comme le chien qui a défendu jusqu'au dernier moment le dîner de son maître, il avait pris sa part du butin, et s'était fait une espèce de manteau avec im drap blanc. En ce moment, il s'occupait à retourner un morceau de la jument, et le major vit sur sa figure la joie que lui causaient les apprêts du festin. Le comte de Vandières, tombé depuis trois jours comme en enfance, restait sur un coussin, près de sa femme, et regax'dait d'un œil fixe ces flammes dont la chaleur commençait à dissiper son engourdissement. Il n'avait pas été plus ému du danger et de l'arrivée de Philippe que du combat par suite duquel sa voiture venait d'être pillée. D'aliord Sucy saisit la main de la jeune comtesse, comme povir lui donner un témoignage d'afTection et lui exprimer la douleur qu'il éprouvait de la voir ainsi réduite à la dernière misère ; mais il resta silencieux près d'elle, assis sur un tas de neige qui ruisselait en fondant et céda lui-même au bonheur de se chauffer, en oubliant le péril, en oubliant tout. Sa figure contracta malgré lui une expression de joie presque stupide, et il attendit avec impa-
1. Mot populaire = habit trop 1 2. Tous ces traits doivent être mince pour la saison. | retenus; ils sont les indices de
(LiTïRÉ.) I la folie prochaine.
tience que le lapibeau de jument donne à son soldat fut rôti. L'odeur de cette chair charI)onnée irritait sa faim, et sa faim faisait taire son cœur, son courage et son amour'. Il contempla sans colère les résultats du pillage de sa voiture. Tous les hommes qui entouraient le foyer s'étaient partagé les couvertures, les coussins, les pelisses, les robes, les vêtements d'homme et de femme appartenant au comte, à la comtesse et au major. Philippe se retourna pour voir si l'on pouvait encore tirer parti de la caisse. 11 aper(*ut à la lueur des flammes l'or, les diamants, l'argenterie, éparpillés sans que personne songeât à s'en approprier la moindre parcelle. Chacun des individus réunis par le hasard autour de ce feu gardait un silence qui avait quelque chose d'horrible, et ne faisait que ce qu'il jugeait nécessaire à son bien-être. Cette misère était grotesque-. Les ligui'es, décomposées par le froid, étaient enduites d'une couche de boue sur laquelle les larmes traçaient, à ' partir des yeux jusqu'au bas des joues, un sillon qui attestait l'épaisseur de ce masque. La malpropreté de leur longue barbe rendait ces soldais encore plus hideux. Les uns étaient enveloppés dans des châles de femme ; les autres portaient des chabraques ^ de cheval, des couvertures crottées, des haillons empreints de givre qui fondait ; quelquesuns avaient un pied dans une botte et l'autre dans un soulier ; eniin, il n'y avait personne dont le costume n'offrit une singularité risible. En présence de choses si plaisantes, ces hommes restaient graves et sombres. Le silence n'était interrompu que par le craquement du bois, par les pétillements de la flamme, par le lointain murmure du camp, et par les coups de sabre que les plus affamés donnaient à Bichette pour en arracher les meilleurs morceaux. Quelques malheureux, plus las que les autres, dormaient, et, si l'un d'eux venait à rouler dans le foyer, personne ne le relevait. Ces logiciens sévères^ pensaient que, s'il n'était pas mort.
1. Balzac n'a pas voulu, et ne pouvait faire de Philippe de Sucy un héros sui-humani, un stoïcien qui demeurât semblable à lui-même en toutes circonstances. Mais l'être civilisé tend à reparaître en lui, aussitôt que l'appétit et tous les besoins de la cliair sont satisfaits : tout à riieure, cruellement énerg-iquc par nécessité, il aura conscience et horreur de cette cruauté ; c'est un réfléchi.