Il est inutile d'évoquer le
romantisme pour rendre compte de ce mélange du grotesque à l'horreur. Voir plus loin, vers la tin du récit.
3. Ou schabraque = pièce de drap ou de peau de mouton, qui recouvre la selle ou la charge, sur le dos d'un cheval. (Ln-
ÏRK.)
4. Mot d'une ironie pincée, qui sent l'auteur. Ces misérables ne se donnaient pas la peine d'être logiques, ni logiciens.
la brûlure devait l'avertir de se mettre en un lieu plus commode. Si le mallieureux se réveillait dans le feu et périssait, personne ne le plaignait. Quelques soldats se regardaient, comme pour justifier leur propre insouciance par Tindifférence des autres. La jeune comtesse eut deux fois ce spectacle et resta muette. Quand les difl'érents morceaux que l'on avait mis sur des charbons furent cuits, chacun satislit sa faim avec cette gloutonnerie qui, vue chez les animaux, nous semble dégoûtante.
— Voilà la première fois qu'on aura vu trente fantassins sur un cheval ! s'écria le grenadier qui avait abattu la jument.
Ce fut la seule plaisanterie qui attestât l'esprit national.
Bientôt, la plupart de ces pauvres soldats se roulèrent dans leurs habits, se placèrent sur des j^lanches, sur tout ce qui pouvait les préserver du contact de la neige, et dormirent, insoucieux du lendemain. Quand le major fut réchaulfé et qu'il eût apaisé sa faim, un invincible besoin de dormir lui appesantit les paupières. Pendant le temps assez court que dura son débat contre le sommeil, il contempla cette jeune femme qui, s'étant tourné la ligure vers le feu pour dormir, laissait voir ses yeux clos et une partie de son front ; elle était enveloppée dans une pelisse fourrée et dans un gros manteau de dragon ; sa tête portait sur un oreiller taché de sang ; son bonnet d'astracan, maintenu par un mouclioir noué sous le menton, lui préservait le visage du froid autant que cela était possible ; elle s'était caché les pieds dans le manteau. Ainsi roulée sur elle-même, elle ne ressemblait réellement à rien. Etait-ce la dernière des vivandières ? était-ce cette charmante femme, la gloire d'un amant, la reine des bals parisiens ? Hélas ! l'œil même de son ami le plus dévoué n'apercevait plus rien de féminin dans cet amas de linge et de haillons. L'amour avait succombé-sous le froid dans le cœur d'une femme. A travers les voiles épais que le plus irrésistilile de tous les sommeils étendait sur les yeux du major, il ne voyait plus le mari et la femme que comme deux points. Les ilammes du foyer, ces figures étendues, ce froid terrible qui rugissait à trois pas d'une chaleur fugitive, tout était rêve. Une pensée importune effrayait Philippe :
— Nous allons tous mourir, si je dors ! je ne veux pas dormir, se dis^il-il.
Il dormait'. Une clameur terri])le et une explosion réveil-
1. Noter la rapidité du récit, 1 zac, avec raison, supprime. Cf. toutes les transitions que Bal- I plus loin, p. 85.
lèrent M. de Sucy après une heure de sommeil. Le sentiment de son devoir', le péril de son amie retombèrent tout à coup sur son cœur. 11 jeta un cri semblable à un rugissement. Lui et son soldat étaient seuls debout. Ils virent une mer de feu qui découpait devant eux, dans l'ombre de la nuit, une foule d'hommes, en dévorant les bivacs et les cabanes ; ils entendirent des cris de désespoir, des hurlements ; ils aperçurent des milliers de (igures désolées et de faces furieuses. Au milieu de cet enfer, une colonne de soldats se frayaient un chemin vers le pont, entre deux haies de cadavres.
— C'est la retraite de notre arrière-garde, s'écria le major. Plus d'espoir !
— J'ai respecté votre voiture, Philippe, dit une voix amie. En se retournant, Sucy reconnut le jeune aide de camp à
la lueur des ilammes.
. — Ah ! tout est perdu, répondit le major. Ils ont mangé mon cheval. . . D'ailleurs, comment pourrai-je faire marcher ce stupide général et sa femme ?
— Prenez un tison, Philippe, et menacez-les !
— Menacer la comtesse ?. . .
— Adieu ! s'écria l'aide de camp. Je n'ai que le temps de passer cette fatale rivière, et il le faut : j'ai une mère en France!... Quelle nuit! Cette foule aime mieux rester sur la neige, et la plupart de ces malheureux se laissent brûler plutôt que de se lever. . . Il est quatre heures, Philippe ! Dans deux heures, les Russes commenceront à se remuer. Je vous assure que vous verrez la Bérésina encore une fois chargée de cadavres. Philippe, songez à vous ! Vous n'avez pas de chevaux, vous ne pouvez pas porter la comtesse ; ainsi, allons, venez avec moi, dit-il en le prenant par le bras.
— Mon ami, abandonner Stéphanie !. . .
Le major saisit la comtesse, la mit debout, la secoua avec la rudesse d'un homme au désespoir, et la contraignit de se réveiller; elle le regarda d'un œil lixe et mort.
— Il faut marcher, Stéphanie, ou nous mourons ici ! Pour toute réponse, la comtesse essayait de se laisser
aller à terre pour dormir. L'aide de camp saisit un tison et l'agita devant la ligure de Stéphanie.
— Sauvons-la malgré elle ! s'écria Philippe en soulevant la comtesse, qu'il porta dans la voiture.
Il revint implorer l'aide de son ami. Tous deux prirent le vieux général, sans savoir s'il était mort ou vivant, et le