Cf. p. 81, n. i
mirent auprès de sa femme. Le major lit rouler avec le pied chacun des hommes qui gisaient à terre, leur reprit ce qu'ils avaient pillé, entassa toutes les hardes sur les deux époux, et jeta dans un coin de la voiture quelques lambeaux rôtis de sa jument.
— Que voulez-vous donc faire ? lui dit l'aide de camp.
— La traîner ! répondit le major.
— Vous êtes fou!
— C'est vrai ! s'écria Philippe en se croisant les bras sur la poitrine.
11 parut tout à coup saisi par une pensée de désespoir.
— Toi, dit-il en saisissant le bras valide de son soldat, je le la confie pour une heure ! Songe que tu dois plutôt mourir que de laisser approcher qui que ce soit de cette voiture.
Le major s'empara des diamants de la comtesse, les tint d'une main, lira de l'autre son sabre, se mit à frapper rageusement ceux des dormeurs qu'il jugeait devoir être les plus intrépides, et réussit à réveiller le grenadier colossal et deux autres hommes dont il était impossible de connaître le grade.
— Nous sommes flambés ! leur dit-il.
— Je le sais bien, répondit le grenadier, mais ça m'est égal.
— Eh bien, mort pour mort, ne vaut-il pas mieux vendre sa vie pour une jolie femme, et risquer de revoir encore la France ?
— J'aime mieux dormir, dit un homme en se roulant sur la neige, et si tu me tracasses encore, major, je le fiche mon briquet^ dans le ventre!
— De quoi s'agit-il, mon oflicier ? reprit le grenadier. Cet homme est ivre ! C'est un Parisien, ça aime ses aises.
— Ceci sera pour toi, brave grenadier! s'écria le major en lui présentant une rivière de diamants, si tu veux me suivre et te battre comme un enragé. Les Russes sont à dix minutes d'ici ; ils ont des chevaux ; nous allons marcher sur leur première batterie et ramener deux lapins.
— Mais les sentinelles, major?
— L'un de nous trois..., dit-il au soldat. 11 s'interrompit, regarda l'aide de camp :
— Vous venez, Hippolj'te, n'est-ce pas ? Hippoh te consentit par un signe de tète.
l.Letr/rt!i?< est un sabre court, | gent plébéien dans un pamphlet à l'usagf de l'infanterie :« Prends , de P.-L. Courier, et allons aston briquet, Francisque, dit un j sommerce Benjamin Constant.» lieutenant g'entilhomme au ser- ! (Ex. cité par Liltré.)
— L'un de nous; reju'it le major, se chargera de la sentinelle. D'ailleurs, ils dorment peut-être aussi, ces sacrés Russes. . .
— Va, major, tu es un brave ! Mais tu me mettras dans ton berlingot ? dit le grenadier.
— Oui, si tu ne laisses pas ta peau là-haut. — Si je succombais, Hippolyte, et toi, grenadier, dit le major en s'adressant à ses deux compagnons, promettez-moi de vous dévouer au salut de la comtesse ?
— Convenu, s'écria le grenadier.
Ils se dirigèrent vers la ligne russe, sur les batteries qui avaient si cruellement foudrojé la masse des malheureux gisant sur le bord de la rivière. Quelques moments aiJrès leur départ', le galop de deux chevaux retentissait sur la neige, et la batterie réveillée envoyait des volées qui passaient sur la tète des dormeurs ; le pas des chevaux était si précipité, qu'on eût dit des maréchaux battant un fer. Le généreux aide de camp avait succombé... Le grenadier athlétique était sain et sauf. Philippe, en défendant son ami, avait reçu un coup de baïonnette dans l'épaule ; néanmoins, il se cramponnait aux crins du cheval, et le serrait si bien avec ses jambes, que l'animal se trouvait pris comme dans un étau.
— Dieu soit loué ! s'écria le major en retrouvant son soldat immobile et la voitui*e à sa place.
— Si vous êtes juste, mon oliicier, vous me ferez avoir la croix. Nous avons joliment joué de la clarinette et du bancal -, hein ?
— Nous n'avons encore rien fait ! Attelons les chevaux. Prenez ces coi'des.
— 11 n'y en a pas assez.
— Eh bien, grenadier, mettez-moi la main sur ces dormeurs, et servez-VQUs de leurs châles, de leur linge. . .
— Tiens, il est mort, ce farceur-là ! s'écria le grenadier en dépouillant le premier auquel il s'adressa. . . Ah ! c'te farce, ils sont morts !
— Tous ?
— Oui, tous ! il paraît que le cheval est indigeste quand on le mange à la neige.
Ces paroles tirent trembler Philippe. Le froid avait redoublé.
— Dieu, perdre une femme que j'ai déjà sauvée vingt fois !
l Même observation auà la ' -■ Clarinette et bancal = àans i.Meme 0Dser^ ation qu a la fargot militaire, le fusil et un p. »., II. 1. sabre recourbé.
Le major secoua la comtesse en criant :
— Stéphanie ! Stéphanie !
La jeune femme ouvrit les yeux.
— Madame, nous sommes sauvés !
— Sauvés ! répéta-t-elle en retombant.
Les chevaux furent attelés tant bien que mal. Le major»
tenant son sabre de sa meilleure main, gardant les guides| de l'autre, armé de ses pistolets, monta sur un des chevaux,! et le grenadier sur le second. Le vieux soldat, dont lesj pieds étaient gelés, avait été jeté en travers de la voitui-e,! sur le général et sur la comtesse. Excités à coups de sabre,' les chevaux emportèrent l'équipage avec une sorte de furie dans la plaine, où d'innombrables diflicultés attendaient le major. Bientôt il fut impossible d'avancer sans risquer d'écraser des hommes, des femmes et jusqu'à des enfants endormis, qui tous refusaient de bouger quand le grenadier les éveillait. En vain M. de Sucy chercha-t-il la route que l'arrière-garde s'était frayée naguère au milieu de cette masse d'hommes, elle s'était effacée comme s'eflace le sillage du vaisseau sur la mer; il n'allait qu'au pas, le plus souvent arrêté jiar des soldats qui le menaçaient de tuer ses chevaux.
— Voulez-vous ai'river? lui dit le grenadier.
— Au prix de tout mon sang! au prix du monde entier! réi)ondit le major.
— Marche!... On ne fait pas d'omelette sans casser des œufs.
Et le grenadier de la garde poussa les chevaux sur les hommes, ensanglanta les roues, renversa les bivacs, en se traçant un double sillon de morts ù travers ce champ de tètes. Mais rendons-lui la justice de dire ({u'il ne se lit jamais faute de crier d'une voix tonnante :
— Gare donc, charognes !
— Les malheureux, s'écria le major.
— Bah ! ça ou le froid, ça ou le canon ! dit le grenadier en animant les chevaux et les piquant avec la pointe de son briquet'.
Une catastrophe qui aurait dfi leur arriver bien plus tôt, et dont un hasard fabuleux les avait préservés jusque-là, vint tout à couiî les arrêter dans leur marche. La voiture versa.
1. IL y aurait à dire sur ce sentiment d'inutile pitié, exprimé par un homme cultivé, et qui lient a la vie, et la frus-
te résignation de l'homme du peuple, cjui se soucie peu de la manièi'e et du temps de mourir.
— Je m'y allendais, s'écria l'imperturbable grenadier. 3h! oh! le camarade est mort.
— Pauvre Laurent! dit le major.
— Laurent! N'est-il pas du 5" chasseurs?
— Oui.
— C'est mon cousin... Bah! la chienne de vie n'est pas issez heureuse pour qu'on la regrette, par le temps qu'il fait.
La voiture ne fut pas relevée, les chevaux ne lurent pas dégagés sans une perte de temps immense, irréparable. Le ïhoc avait été si violent, que la jeune comtesse, réveillée et Lirée de son engourdissement par la commotion, se débarrassa de ses couvertures et se leva.
— Philippe, où sommes-nous ? s'écria-t-elle d'une voix iouce, en regardant autour d'elle.
— A cinq cents pas du pont. Nous allons passer la Bérésina. De l'autre côté de la rivière, Stéphanie, je ne vous tourmenterai plus, je vous laisserai dormir; nous serons en àïireté ; nous gagnerons tranquillement Vilna. Dieu veuille jue vous ne sachiez jamais ce que votre vie aura coîité !
— Tu es blessé ?
— Ce n'est rien.
L'heure de la catastrophe était venue. Le canon des Russes mnonça le jour. Maîtres de Studzianka, ils foudroyèrent la plaine; et, aux premières lueurs du matin, le major aper- ^uit leurs colonnes se mouvoir et se former sur les hauteurs. Un cri d'alarme s'éleva du sein de la multitude, «jui fut debout en un moment. Chacun comprit instinctivement son [léril, et tous se dirigèrent vers le pont par un mouvement de vague '. Les Russes descendaient avec la rapidité de l'incendie. Hommes, femmes, enfants, chevaux, tout marcha vers le pont. Heureusement, le major et la comtesse se trouvaient encore éloignés de la rive. Le général Eblé Aenait de mettre le feu aux chevalets de l'autre bord. Malgi'é les avertissements donnés à ceux qui envahissaient cette planche de salut, personne ne voulut reculer. Non-seulement le pont s'abîma chargé de monde, mais l'impétuosité du ilôt d'hommes lancés vers cette fatale berge était si furieuse, qu'une masse humaine fut précipitée dans les eaux comme une avalanche. On n'entendit pas un cri, mais comme le bruit sourd d'une
l. Noter passim le fréquent j par un même mouvement
emploi qu'a lait Balzac d'images analogues, en ce passage : la route de l'arrière-garde « s'était efTacée comme s'en'ace le sillag'e du vaisseau sur la mer » ; « le flux et rejlux de corps animés
L'autre image qui reparaît constamment est celle d'un ouragan, d'une trombe. Comparer la langue et le talent de la métaphore chez Balzac et chez Hugo.
énorme pierre qui tombe à l'eau ; puis la Bérésina fut couverte de cadavres. Le mouvement rélrogade de ceux qui se reculèrent dans la plaine pour échapper à cette mort, fut si violent et leur choc conli-e ceux qui marchaient en avant fut si terrible, qu'un grand nombre de gens moururent étouiTés. Le comte et la comtesse de Vandières durent la vie à leur voiture. Les chevaux, après avoir écrasé, pétin une masse de mourants, périrent écrasés, foulés aux pieds par une trombe humaine qui se porta sur la rive. Le major et le grenadier trouvèrent leur salut dans leur force. Ils tuaient pour n'être pas tués. Cet oux'agan de faces humaines, ce flux et reflux de corps animés par un même mouvement eut pour résultat de laisser pendant quelques moments la rive de la Bérésina déserte. La multitude s'était rejetée dans la plaine. Si quelques hommes se lancèrent à la rivière du haut de la berge, ce fut moins dans l'espoir d'atteindre l'autre rive, qui pour eux était la France, que pour éviter les déserts de la Sibérie. Le désespoir devint une égide pour quelques gens hai'dis. Un officier sauta de glaçon en glaçon jusqu'à l'autre bord ; un soldat rampa miraculeusement sur un amas de cadavres et de glaçons. Cette immense population finit par comprendre que les Russes ne tueraient pas vingt mille hommes sans armes, engourdis, stupides, qui ne se défendaient pas, et chacun attendit son sort avec une horrible ' résignation. Alors, le major, son grenadier, le vieux général et sa femme restèrent seuls, à quelques pas de l'endroit où était le pont. Ils étaient là, tous quatre debout, les yeux secs, silencieux, entourés d'une masse de morts, Quelques soldats valides, quelques officiers auxqiuds la circonstance rendait toute leur énergie se trouvaient avec eux. Ce groupe assez nombreux comptait environ cinquante hommes. Le major aperçut à deux cents pas de là les ruines du pont fait pour les voitures, et qui s'était brisé l'avant-veille.
— Construisons un radeau! s'écria-t-il-.
A peine avait-il laissé tomber cette parole, que le groupe entier courut vers ces débris. Une foule d'hommes se mirent à ramasser des crampons de fer, à chercher des pièces de bois, des cordes, enfin tous les matériaux nécessaires à la construction du radeau. Une vingtaine de soldats et d'officiers armés formèrent une garde commandée j)ar le major pour protéger les travailleurs contre les attaques désespérées que pourrait tenter la foule en devinant leur dessein. Le sentiment de la liberté qui anime les prisonniers et leur
1. Cette épithète n'est pas, ici, 1 2. Remarquer toujours rhompleinement satisfaisante. I me de ressources, l'ènerg-ique.
inspire des miracles ne peut pas se comparer i à celui qui faisait agir en ce moment ces malheureux Français.
— Voilà les Russes ! Aoiià les Russes ! criaient aux travailleurs ceux qui les défendaient.
Et les bois criaient, le plancher croissait de largeur, de hauteur, de profondeur. Généraux, soldats, colonels, tous pliaient sous le poids des roues, des fers, des cordes, des planches : c'était une image réelle de la construction de l'arche de Noé. La jeune comtesse, assise auprès de son mari, contemplait ce spectacle avec le regret de ne pouvoir contribuer en rien à ce travail ; cependant, elle aidait à faire des ncruds pour consolider les cordages. Enlin, le radeau fut achevé. Quarante hommes le lancèrent dans les eaux de la rivière, tandis qu'une dizaine de soldats tenaient les cordes qui devaient servir à l'amarrer près de la berge. Aussitôt que les consti'ucteurs virent leur embarcation Uottant sur la Bérésina, ils s'y jetèrent du haut de la rive avec un horrible égoïsme. Le major, craignant la fureur de Èe premier mouvement, tenait Stéphanie et le général par la main ; uiais il frissonna quand il Ait l'embarcation noire de monde et les hommes pressés dessus comme des spectateurs au parterre d'un théâtre.
— Sauvages, s'écria-t-il, c'est moi qui vous ai donné l'idée de faire le radeau ; je suis votre sauveur et vous me refusez une place !
Une rumeur confuse servit de réponse. Les hommes placés au bord du radeau, et armés de bâtons qu'ils ap- ])uyaient sur la berge, poussaient aAec violence le train de bois, pour le lancer vers l'autre bord et lui faire fendre les glaçons et les cadavres.
— Tonnerre de Dieu ! je vous Jlche à l'eau si vous ne recevez pas le major et ses deux compagnons, s'écria le grenadier, qui leva son sabre, empêcha le départ, et lit serrer les rangs, malgré des cris horribles.
— Je vais tomlier !. . . Je tombe ! criaient ses compagnons. Partons ! en avant !
Le major regardait d'un œil sec sa maîtresse, qui levait les yeux au ciel par un sentiment de résignation sublime.
— Mourir a^ec toi ! dit-elle.
11 y avait quelque chose de comique - dans la situation des gens installés sur le radeau. Quoiqu'ils fissent entendre des rugissements affreux, aucun d'eux n'osait résister au
1. On sait cependant les mer- i certains prisonniers pour s'évaveilles d'ingéniosité, de patien- der. ce et de courag-e déployées par % Voir p, 81, n. :2.
grenadier; car ils étaient si pi-essés, qu'il sutlisait de pousser une seule personne pour tout renverser. Dans ce danger, un capitaine essaya de se débarrasser du soldatf qui aperçut le mouvement hostile de l'oflicier, le saisit et la précipita dans l'eau en lui disant :
— Ah! ah! canard, tu veux boire!... Va! — Voilà deui places! s'écria-t-il. Allons, major, jetez-nous votre petiti femme, et venez! Laissez ce vieux voquentin', qui crèveri demain.
— Dépêchez-vous! cria une voix composée de cent v.oix3
— Allons, major! Ils grognent, les autres, et ils ont raison.
Le comte de Vandières se débai'rassa de ses haillons et se montra debout dans son uniforme de général.
— Sauvons le comte, dit PhilipiJe.
Stéphanie serra la main de son ami, se jeta sur lui et l'embrassa par une horrible étreinte.
— Adieu! dit-elle.
Ils s'étaient compris. Le comte de Vandières retrouva ses forces et sa présence d'esprit pour sauter dans l'embarcation, où Stéphanie le suivit après avoir donné un dernier regai'd à Philippe.
— Major, voulez-vous ma place? Je me moque de la vie, s'écria le grenadier; je n'ai ni femme, ni enfant, ni mère. . .
— Je te les conhe, cria le major en désignant le comte et sa femme.
— Soyez tranquille, j'en aurai soin comme de mon œil. Le radeau fut lancé avec tant de violence vers la rive
opposée à celle où Philippe restait immobile, qu'en touchant terre la secousse ébranla tout. Le comte, qui était au bord, roula dans la rivière. Au moment où il y tombait, un glaçon lui coupa la tète et la lança au loin, comme un boulet.
— Hein! major! cria le grenadier.
— Adieu! cria une voix de femme.
Philippe de Sucy tomba glacé d'horreur, accablé par le froid, par le regret et par la fatigue.
1. Roquenlin se dit familièrement d'un vieillard ridicule et qui veut faire le jeune homme.
Le général de Vandières est
pelait ainsi, déjà sous François 1", « de vieux militaires en retraite qui jouissaient d'une demi-paye dans les châteaux,
beaucoup plus âgé que sa fem- les citadelles, les lieux forts. » me. — Au sens propre, on ap- | (Littré.)