LA FEMME DE TRENTE ANS
Analyste.
[Cette œuvre a été faite de pièces et de morceaux assez discordants, très inégaux de valeur; dans l'édition de 1854 (Préface), Balzac répondait à ceux qui demandaient si Théroïne du Rende::^-Vous, de La Femme de trente ans, du Doigt de Dieu, des Deux Rencontres et de VExpiation, n'était pas le même personnage : « Le personnage qui traverse [ces tableaux] n'est pas une figure, c'est une pensée. . . [L'ambition de l'autour] est de communiquer à l'âme le vague d'une rêverie, où les femmes puissent réveiller quelques-unes des vives impressions qu'elles ont conservées, de ranimer les souvenirs épars dans la vie, pour en laire surgir quelques enseignements. « Et il aurait tant bien que mal réalisé cette œuvre riche de résonances intérieures, s'il avait eu le temps de supprimer l'épisode des Deux Rencontres, « mélodrame indigne de lui », assure-t-il à M"^^ Hanska en mars 1843, liistoire de forban qui rappelle la manière la moins heureuse des romans maritimes d'Eugène Sue.
Ce que Balzac étudie, et ce qui fait la durable beauté de cette œuvre, c'est la perversité à la longue développée dans un cœur de femme par une trop grande douleur incomprise, et par l'acharnement du malheur.
M™e d'Aiglemont, femme rêveuse, délicate, qui a voulu l'amour dans le mariage, souffre du dissentiment profond, irréparable, qui s'est révélé dès les premiers jours entre elle et son mari, officier de l'Empire, brillant, léger, inconsciemment brutal. Elle prend d'ailleurs sur lui un ascendant qui l'humilie elle-même, dans ses aspirations profondes : elle aurait voulu admirer son mari, et se laisser guider par lui, — et c'est elle qui fait sa carrière, ménage sa fortune sous la Restauration, le protège avec une compassion où il entre du mépris.
Là-dessus elle tombe malade, elle se consume, — et elle rencontre une âme sœur en la personne de lord Grenville, lequel, atteint du même mal de poitrine, est guéri, se fait, avec l'assen-
timent du mari, le médecin servant de cette jolie mélancolique, l'aime, la guérit, — et meurt.
Ici se placent Souffrances inconnues, qui coûtèrent à Balzac (voir; lettre à Mme Hanska, 26 août 1834) « quatre mois de travaux » — quarante pages dont il n'a pas écrit « deux phrases par jour. C'est un horrible cri, sans éclat de style, sans prétention au drame. Il y a trop de pensées et trop de drames pour qu'on puisse les mettre dehors. Mais c'est à faire frémir ; tout cela est vrai. Jamais je n'ai été tant remué par une œuvre. C'est plus que La Grenadière, plus que La Femme ahandonnée. »
Retirée dans un château en Beauce, M^e d'Aiglemont veut mourir ; mais la mort ne la prend pas. Et ce qui survit au déses-^ poir qui a défloré son âme, c'est l'avidité du bonheur coûte que coûte, c'est le goût corrupteur de la joie à tout prix, ce sont les calculs de Tégoïsme sensuel. Elle ne sera jamais ce qu'elle aurait dû être ; mais elle sera autre chose, il faut qu'elle recommence la vie en abandonnant son idéal. La douleur n'est pas viable chez elle au delà d'un certain degré. Sa seconde vie sera une déchéance.
Elle rentre donc dans le monde ; elle aime un jeune diplomate, Charles de Vandenesse (frère de Félix, voir Le Lys dans la Vallée, p. 251) ; elle a de lui deux enfanls. L'expiation est terrible l'un d'eux se noie, poussé dans la Bièvre par sa sœur, enfant légitime de M. d'Aiglemont, et qui, instinctivement, hait d'une haine farouche ce demi-frère. Cette même fille, l'aînée, la criminelle, s'enfuit plus tard avec un mystérieux aventurier traqué par la justice, mène avec le Capitaine parisien une existence d'otitlaiu, et- meurt dans la misère, sous les yeux de M^ie d'Aiglemont. Enfin, à cinquante ans, ayant marié sa seconde fille et s'étant presque dépouillée pour qu'elle soit heureuse, elle la voit s'éprendre à son tour d'un coupable amour pour le propre fils de Charles de Vandenesse ; elle la supplie de s'arrêter ; elle se tait, quand sa fille lui révèle qu'elle n'ignore rien de son passé. Et elle meurt du coup.]
l'i(l. G. — La caricature de Balzac, par Dantan.
(Ce gros Monsieur qui a un faux air de toniuau et qui tient à la nin sa canne célèlire est le chantre des l'enunes de trente ans. « ouis Huart, article reproduit dans le Cabinet de lecture du avril 1837, sur Danlan o le Prométhée de la caricature.) Cette ituette caricaturale esl maintenant au Musée Carnavalet. Elle a dû •e faite en 1832, au lenips oi'i lialzac s'essaye au dandysme.
L'eeiivi'e ex|>lif|ii«><>.
[Apres la Révolution de Juillet, Balzac souffre, comme presque toute la jeunesse d'alors, de la stagnation politique. Les écrits du temps (ci. Sainte-Beuve, ses articles de 1830-32) abondent en plaintes : tous les grands espoirs placés sur l'avènement d'un pouvoir nouveau ont été trompés. Balzac éprouve le besoin d'une foi, il cherche encore son parti ; il ressent le malaise géné- •ral des esprits, né de Tinstabiliié des idées et du pullulement incohérent des doctrines, il conçoit alors la pensée d'une vaste satire, donc il donne des fragments dés novembre 1830, dans la Comédie du Diable (La Mode) ; c'est déjà la veine de La Peau de Chagrin, qui ne prétend à rien de moins qu'à ramasser, en un immense anathème à la société qui se dissout, tous les réquisitoires et tous les outrages dont les œuvres contemporaines foisonnent à son adresse. (Voir Lettres sur Paris, 9 janvier 183 1.)
Balzac prépara soigneusement le succès de son œuvre, d'abord par la publication de quelques fragments {Caricature, du 16 décembre 1 830, Revue des Deux-Mondes, mai 1 83 1 , Revue de Paris, 27 mai), puis par des communiqués dans le style de celui-ci (Mode, 183 1, 13e livraison) : « Une admirable composition philosophique s'imprime chez l'éditeur de Notre-Dame de Paris ; le titre est La Peau de Chagrin, l'auteur est M. de Balzac. Le talent de M. de Balzac a, dans ces deux volumes, taille de génie. » Ou bien {î7'/rf., juillet) : « La Peau de Chagrin est et sera longtemps un écrit de circonstance ». Balzac devait s'irriter plus tard contre le siècle qui s'obstinait à appeler roman une pareille composition. 11 y a mis « le résumé des souffrances morales du siècle, un diagnostic effrayant de profondeur ». Et la portée de son œuvre devait être reconnue, longtemps après, par Pontmartin, qui ne l'aimait pas : « Au lendemain d'une révolution qui lâchait la bride à toutes les passions et à toutes les audaces, quelques jours après le pillage de l'Archevêché, La Peau de Chagrin pouvait être lu par les mêmes gens qui applaudissaient Antony et apprécié comme fruit nouveau, comme pièce de haut ragoût,
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comme produit d'un néo-romantisme qui serait à celui de la' Restauration ce que 93 avait été à 89 ».
L'histoire, malgré sa donnée fantastique (Balzac a subi indirectement ici T'influ^ce d'Hoffmann > qu'il s'est défendu, dans une lettre à Ch. de Bernard, d'avoir lu avant d'écrire son roman), est pleinedg^éalisme. En 1829, un jeune homme, Raphaël de ValentinT'sëuTau monde, ruiné, épuisé de travail, déçu dans son immense ambition intellectuelle, va se suicider. Entré machinalement chez un brocanteur, il 3^ trouve une peau de chagrin, talisman pourvu d'une vertu magique. Grâce à elle, tous ses désirs de fortune, d'amour, seront satisfaits ; mais, à chaque désir comblé, le talisman se rétrécira, et Raphaël mourra au moment où il n'en restera plus rien. Raphaël sera le symbole du désir infini, sans frein; il ne croit à rien, il veut vivre avec excès, avec emportement. Tant qu'il s'est condamné à une vie de réclusion monastique et d'héroïque labeur, il n'a réussi en rien ; il est vrai qu'il n'a pas eu jusqu'au bout le courage de son stoïcisme, il s'est laissé séduire par un professeur de démoralisation, le Gascon Rastignac (cf. Le Père Goriot, p. 189 sqq.) ; il a voulu se lancer dans le monde des viveurs parisiens, faire du charlatanisme et de la débauche un « système politique », une manière d'arriver ; et dans cette déchéance morale est le secret de son désespoir. Pendant ce temps d'égarement, il a eu la sottise d'aimer la comtesse Fœdora, coquette implacable (symbole de la société qui dédaigne et laisse sans emploi les plus pures énergies de la jeunesse). Muni de son talisman, il aura tout ce qu'il veut, — mais à peine le possède-t-il, l'effroi de la mort, l'épouvante du désir qui le tue, la misérable passion de vivre coûte que coûte le saisissent. 11 se ramasse en lui, il économise la vie comme un avare, comme un maniaque ; la lâcheté de vivre est plus forte chez lui que les plus beaux désirs. Il meurt cependant, parce que l'homme ne peut subsister sans désirs ; il a beau se mettre en défense, l'instinct de conservation lui-même se manifeste sans cesse par des souhaits qui se réalisent ; l'implacable talisman se dessèche, se recroqueville, s'anéantit.
Balzac a fait entrer dans son livre des tableaux de moeurs satiriques (il pensait ri\''aliser avec Rabelais) : une salle de jeux, un salon littéraire, le journalisme, des types de médecins et de savants de toutes sortes, tous impuissants devant l'énigme du talisman (là-dessus, critique de toutes les sciences, delà Science), etc., et il a peint admirablement, oubliant la donnée fantastique qui sert de lien entre tous les épisodes du roman, l'agonie d'un être jeune et plein de forces, qui ne veut pas mourir.
Œuvre riche, tassée, compacte, qui veut trop dire à la fois. L'idée qui hante alors l'esprit de Balzac, c'est que la pensée est
LA PEAIT DE ClIAGRIIM
flo
destructive, ravageante. C'est une réminiscence très amplifiée du mot de Rousseau (repris par Godwin) : « L'homme qui pense est un animal dépravé. » (Voir plus loin La Recherche de V Absolu).
Cette oeuvre de pathologie sociale fut réimprimée deux fois en 183 1, avec douze contes philosophiques, qui n'étaient, selon Balzac, que des variations sur le thème largement traité dans la symphonie de La Peau de Chagrin.
Dans la même intention satirique et flagellante, il rêvait, dès lors, d'écrire une Histoire de la Succession du marquis de Carabas, qui n'a jamais été réalisée. (Voir plus loin Les Paysans). \
Analyse et Extraits.
Le dernier napoléon.
[Raphaël de Valeutin, ruiné, épuisé de fatigues cérébrales et désespéré, vient, avant de se résoudre au suicide, tenter une dernière fois la chance dans une salle de jeu du Palais-Royal '.J
Au moment où le jeune homme entra dans le salon, quelques joueurs s'y trouvaient déjà. Trois vieillards à tètes chauves étaient nonchalamnient assis autour du tapis vert ; leurs visages de j^làtre, impassibles comme ceux des diplomates, révélaient des âmes blasées, des cœurs qui depuis longtemps avaient désappris de palpiter, même en risquant les biens paraphernaux- d'une femme. Un jeune Italien aux cheveux noirs, au teint olivâtre, était accoudé tranquillement au bout de la table, et paraissait écouter ces pressentiments secrets qui crient fatalement à un joueur : « Oui ! — Non ! « Cette tète méridionale respirait l'or et le feu. Sept ou huit spectateurs, debout, rangés de manière à former une galerie, attendaient les scènes que leur préparaient les coups du sort, les ligures des acteurs, le mouvement de l'argent et celui des râteaux. Ces désoL-uvrcs étaient là, silencieux, immobiles, attentifs comme l'est le peuple à
i. La description du Palais- Royal est reprise dans les Illusions perdues.
'2. Ce sont les biens qui, sous
le régime dotal, ne sont pas
compris dans la dot, et dont
l;i femme ^arde l'administration.
la Grève, quand le bourreau tranche une tête. Un grand homme sec, en habit râpé, tenait un registre d'une main et de l'autre une épingle pour marquer les passes de la rouge ou de la noire. C'était un de ces Tantales modernes qui vivent en marge de toutes les jouissances de leur siècle, un de ces avares sans trésor qui jouent une mise imaginaire ; espèce de fou raisonnable qui se consolait de ses misères en caressant une chimère^ qui agissait enfin avec le vice et le danger comme les jeunes i^rèlres avec l'eucharistie, 1ersqu'ils disent des messes blanches ^/ En face de la banque, un ou deux de ces lias spéculateurs, experts des chances du jeu, et semblables à d'anciens forçats qui ne s'ellrayent plus des galères, étaient venus là pour hasarder trois cou^ïs et remporter immédiatement le gain probable duquel ils vivaient. Deux vieux garçons de salle se promenaient nonchalamment les bras croisés, et de temps en temps regardaient le jardin par les fenêtres, comme pour montrer aux passants leurs plates ligures, en guise d'enseigne. Le tailleur et le banquier- venaient de jeter sur les pontes ce regard blême (jui les tue, et disaient d'une Aoix grêle : <' Faites le jeu ! » quand le jeune homme ouvrit la porte. Le silence devint en quelque sorte plus profond, et les têtes se tournèrent vers le nouveau venu par curiosité. Chose inouïe ! les vieillards émoussés, les emiJloyés pétriliés, les spectateurs, et jusqu'au fanatique Italien, tous, en voyant l'inconnu, éprouvèrent je ne sais quel sentiment épouvantable. Ne faut-il pas être bien malheureux pour obtenir de la pitié, bien faible pour exciter une sympathie, ou d'un bien sinistre aspect pour laii-e frissonner les âmes dans cette salle où les douleurs doivent être muettes, où la misère est gaie et le désespoir décent ? Eh bien, il y avait de tout cela dans la sensation neuve (]ui remua ces cœurs glacés quand le jeune homme entra. Mais les bourreaux n'ont-ils pas quelquefois pleuré sur les vierges dont les blondes têtes devaient être coupées à un signal de la Révolution ?
Au premier coup d'œil, les joueurs lurent sur le visage du novice quelque horrible mystère ; ses jeunes traits étaient empreints d'une grâce nébuleuse, son regard attes-