Ce sont les messes que les de goût
prêtres futurs s'exercent à dire 2. Le banquier est celui qui
avec une hostie non consacrée. tient le jeu contre tous les au-
— Balzac veut dire que l'avare très joueurs. — Le ponte (de
a véritablement la religion de l'espagnol pun^o, point) est ce-
Tor et qu'il lui rend un culte. lui qui joue contre le banquier.
(Cf. Eugénie Grandet). Sa com- — Le tailleur est celui qui disparaison manque de justesse et | tribue (= taille) les cartes.
tait des efTorls trahis ', mille espérances trompées ! La morne impassibilité dvi suicide donnait à ce front une pâleur mate et maladive, un sourire amer dessinait de légers plis dans les coins de la l)ouche, et la physionomie exprimait une résignation qui faisait mal à voir. Quelque secret génie scintillait au fond de ces yeux, voilés peut-être par les fatigues du plaisir. Etait-ce la débauche qui marquait de son sale cachet cette noble ligure, jadis pure et brillante, maintenant dégradée ? Les médecins- auraient sans doute attriliuc à des lésions au ca-ur ou à la poitrine le cercle jaune qui encadrait les paupières et la rougeur qui marcjuait les joues, tandis que les poètes eussent voulu reconnaître à ces signes les ravages de la science, les traces de nuits passées à la lueur d'une lampe studieuse. Mais une passion plus mortelle que la maladie, une maladie plus impitoyable que l'étude et le génie, altéraient cette jeune tète, contractaient ces muscles vivaces, tordaient ce cœur qu'avaient seulement eflleuré les orgies, l'étude et la maladie. Comme, lorsqu'un célèbre criminel arrive au bagne, les condamnés l'accueillent avec respect '. ainsi tous ces démons humains, experts en tortures, saluèrent une douleur inouïe, une blessure profonde que sondait leur regard, et reconnurent un de leurs princes à la majesté de sa muette ironie, à l'élégante misère de ses Aètements*. Le jeune homme avait bien un frac de bon goût, mais la jonction de son gilet et de sa cravate était trop savamment maintenue pour qu'on lui supposât du linge. Ses mains, jolies comme des mains de femme, étaient d'une douteuse propreté ; enfin, depuis deux jours, il ne portait plus de gants ! Si le tailleur et les garçons de salle eux-mêmes frissonnèrent, c'est que les enchantements de l'innocence lloris-
1. Raphaël a connu en effet la misère héroïque, il a porté dans son intellig'ence la pensée d'un vaste ouvrage sur la volonté, avant de tomber dans la vie d'excès qui va le conduire au suicide. (Voir L'Œuvre expliquée.)
2. Depuis 1818, Balzac avait commencé des études physiologiques. On remarquera la précision médicale avec laquelle il relève toujours les symptômes de la maladie chez ses personnages etétahlit leur diag-noslic.
— Noter que Balzac n'adopte pleinement ni l'explication p/j^siologique, ni l'explication poé-
tique. Le mal qui tue Raphaël n'est ni dans son corps ni dans son intellig'ence; il est dans sa volonté : c'est le goût de vivre qui est atteint chez lui.
3. Sur la psychologie du criminel dans la Comédie humaine^ voir F. Roux ; Balzac jurisconsulte et criminaliste. Et comparez avec Dostoïevski : Souvenirs de la maison des jnorts.
4. Noter tout ce qu'il y a de byronisme mêlé à l'observation réelle dans les lignes suivantes.
Le byronisme était d'ailleurs passé dans les mœurs. (Voir Maigron, Le Romantisme et les Mœurs).
saient par vestiges dans ces formes grêles et fines, dans ces cheveux blonds et l'ares, naturellement bouclés. Cette ligure avait encore vingttcinq ans, et le vice paraissait n'y être qu"an accident. La verte vie de la jeunesse y luttait encore avec les ravages d'une impuissante lubricité. Les ténèl)res et la lumière, le néant et l'existence s'y combattaient en produisant tout à la fois de la grâce et de l'horreur. Le jeune homme se présentait là comme un ange sans rayons, égaré dans sa route. Aussi tous ces professeurs émérites de vice et d'infamie, semblal)les à une vieille femme édentée prise de pitié à l'aspect d'une belle lille qui s'otTre à la corruption, furent-ils près de crier au novice : « Sortez ! » Celui-ci marcha droit à la table, s'y tint debout, jeta sans calcul sur le tajjis une pièce d'or qu'il avait à la main, et qui roula sur noir ; puis, comme les âmes fortes, abhorrant de chicanières incertitudes, il lança sur le tailleur un regard tout à la fois turbulent i et calme. L'intérêt de ce coup était si grand, que les vieillards ne firent pas de mise ; mais l'Italien saisit avec le fanatisme de la passion une idée qui A'int lui sourire, et ponta sa masse d'or en opposition au jeu de l'inconnu. Le banquier oublia de dire ces phrases, qui se sont à la longue converties en un cri rauque et inintelligible : « Faites le jeu ! — Le jeu est fait ! — Rien ne va plus. » Le tailleur étala les cartes, et sembla souhaiter bonne chance au dernier venu, indifférent qu'il était à la perte ou au gain fait par les entrepreneurs de ces sombres plaisirs. Chacun des spectateurs voulut voir un drame et la dernière scène d'une noble A'ie dans le sort de cette pièce d'or ; leurs yeux, arrêtés sur les cartons fatidiques, étincelèrent ; mais, malgré l'attention a^ ec laquelle ils regardèrent alternativement et le jeune homme et les cartes, ils ne purent apercevoir aucun symptôme d'émotion sur sa ligure froide et résignée.
— Rouge, pair, passe, dit officiellement le tailleur.
Une espèce de râle sourd sortit de la poitrine de l'Italien lorsqu'il vit tomber un à un les billets plies que lui lança le banquier. Quant au jeune homme, il ne comprit sa ruine qu'au moment où le râteau s'allongea pour ramasser son dernier napoléon. L'ivoire lit rendre un bruit sec à la pièce, qui, rapide comme une flèche, alla se réunir au tas d'or étalé devant la caisse. L'inconnu ferma les yeux doucement, ses lèvres blanchirent ; mais il releva bientôt ses paupièi'es, sa bouche reprit une rougeur de corail, il affecta
l. Balzac exige de ce mot plus qu'il ne peut dire.
l'air d'un Anglais pour qui la vie n'a plus de mystères \ et disparut sans rnendier une consolation par un de ces regards déchirants que les joueurs au désespoir lancent assez souvent sur la galerie. Combien d'événements se pressent dans l'espace d'une seconde, et que de choses dans un coup de dé !
— Voilà sans doute sa dernière cartouche, dit en souriant le croupier, après un moment de silence pendant lequel il tint cette pièce d'or entre le pouce et l'index pour la montrer aux assistants.
— C'est un cerveau brûlé qui va se jeter à l'eau, répondit un habitué en regardant autour de lui les joueurs, qui se connaissaient tous.
— Bah ! s'écria le garçon de chambre en prenant une prise de tabac.
La misère héroïque.
[Une impulsion a fait entrer Raphaël chez un brocanteur, avant de se jeter dans la Seine. La trouvaille qu'il fait d'un talisman lui rend la curiosité de vivre. Il rencontre d'anciens camarades et se laisse entraîner dans une orgie « offerte » par un bailleur de fonds aux rédacteurs d'un journal nouveau. (Première satire de la presse ; cf. Illusions perdues. Le lendemain de cette débauche, sabbat d'idées, sorte de nuit de Valpurgis où des trésors intellectuels ont été gaspillés dans des discussions étincelantes et folles, Raphaël raconte sa vie au plus sceptique, au plus désenchanté des journalistes.-]
Nourrissant des idées si contraires aux idées reçues ayant la prétention d'escalader le ciel sans échelle, possédant des
l. Aux environs de 1830, l'air blasé Taisait partie de l'élégance.
Un dand}'^, quel que fût son âge ou son inexpérience, devait paraîli'e revenu de tout. — 11 y a la une forme curieuse,dégénérée, de stoïcisme extérieur : du dehors, quelque chose a pu s'insinuer au-dedans des àraes. Peutêtre y a-t-il dans la philosophie du silence, d'A. de Vigny, une part héritée du dandysme. — Tous les dandys ou roués de Balzac (Marsay, Rastignac) auront jugé la vie, et tous affecteront devant ce qui émeut le commun
des hommes un sang-froid hautain. C'est l'attitude du fameux Brummel (voir sur lui Barbey d'Aurevilly).
2. Balzac a écrit ces pages sur des souvenirs personnels. Les rapprochements avec la Correspondance abonderaient surtout dans celles qui précédent. Gomme Raphaël, d'abord méconnu par les femmes, il les «a observées avec la sagacité de l'amour dédaigné ». Il a peint Raphaël «dans la même heure homme et enfant, futile et penseur, sans préjugés et plein de supersti-
trésors qui n'avaient pas cours, armé de connaissances étendues qui surchargeaient ma mémoire et que je n'avais pas encore, classées, que je ne m'étais point assimilées; me j? jl I trouvant sans parents, sans amis, seul au milieu du plus ^ ' affreux désert, un désert~pavé, un^esert animé, jjgnsant. viyant,^i'i tout vous est bien plus qu'ennemi, indifférent ! la résolution que je pris était naturelle, quoique folle ; elle comportait je ne sais quoi d'impossible qui me donna du courage. Ce fut comme un pari fait avec moi-même, et oii j'étais le joueur et l'enjeu. Voici mon plan. Mes onze cents francs devafent suffire à ma vie pendant trois ans, et je m'accordais ce temps pour mettre au jour un ouvrage qui put attirer l'attention publique sur moi, me faire une fortune ou un nom. Je me réjouissais en pensant que j'allais vivre de pain et de lait, comme un solitaire de la Thébaïde, plongé dans le monde des livres et des idées, dans une siîhère inaccessible au milieu de ce Paris si tumultueux, sphère de travail et de silence où, comme les chrysalides, je me bâtissais une tombe pour renaître brillant et glorieux. J'allais risquer de mourir pour vivre. En réduisant l'existence à ses vrais besoins, au strict nécessaire, je trouvais que trois cent soixante-cinq fi'ancs par an devaient sufiire à ma pauvreté. En effet, cette maigre somme a satisfait à ma vie, tant que j"ai voulu subir ma propre discipline claustrale.
— C'est impossible! s'écria Emile.
— J'ai vécu près de trois ans ainsi', répondit Raphaël avec une sorte de fierté. Comptons ! reprit-il. Trois sous de pain, deux sous de lait, trois sous de charcuterie m'empêchaient de mourir de faim et tenaient mon esprit dans un état de lucidité singulière. J'ai observé, tu le sais, de merveilleux effets produits par la diète sur l'imagination. Mon logement me coûtait trois sous par jour, je brûlais pour trois sous d'huile par nuit, je faisais moi-même
tiens», doué, comme il l'est luimême {Correspondance, I, 346) d'une sensibilité féminine et n'ayant de l'homme que l'énergie. On songe à l'auteur de la Physiologie du Mariage quand Raphaël se demande si les femmes «n'ont pas dû prendre sa naïveté pour du cynisme, et la pureté même de sa pensée pour du libertinage. « Balzac insinue ici, à l'adresse des grandes dames qui lui reprochaien t sa«lour-
de épigramme en un volume», | une justitication un peu forcée! i De même encore Raphaël s'ex- | cuse, comme souvent Balzac, i de paraître «armé d'un blessant ] égoisme», de l'égoïsme nécessaire à l'homme pauvre , fier et doué du pouvoir de créer,
1.' Cf. Correspondance 1819-1822, — Les détails sur sa vie matérielle que Balzac donne à sa sœur Laare.
ma chambre, je portais des chemises de flanelle pour ne dépenser que deux sous de blanchissage par jour. Je me chauiTais avec du charbon de terre, dont le prix divisé par les jours de l'année n"a jamais donné plus de deux sous pour chacun. J'avais des habits, du linge, des chaussures pour trois années, je ne voulais m'habillcr ([ue pour aller à certains cours publics et aux bibliothèques. Ces dépenses réunies ne faisaient que dix-huil sous, il me restait deux sous pour les choses imprévues. Je ne me souviens pas d'avoir, pendant cette longue période de travail, passé le pont des Arts\ ni d'avoir jamais acheté d'eau; j'allais en chercher le matin à la fontaine fie la place Saint-Michel, au coin de la rue des Grès. Oh ! je portais ma pauA'^reté iièrement. Un homme qui pressent un bel avenir marche dans sa vie de misère comme un innocent conduit au supplice, il n'a i)oint honte. Je n'avais pas voulu prévoir la maladie. Comme Aquilina -, j'envisageais l'hôpital sans terreur. Je n'ai pas douté un moment de ma bonne santé. D'ailleurs, le pauvre ne doit se coucher que pour mourir. Je me coupai les cheveux jusqu'au moment où un ange d'amour ou de bonté *. . .
Mais je ne veux pas anticiper sur la situation à laquelle j'arrive. Apprends seulement, mon cher ami, qu'à défaut de maîtresse, je vécus avec une grande pensée, avec un rêve, un mensonge auquel nous commençons tous par croire plus ou moins. Aujourd'hui, je ris de moi, tle ce moi, peut-être saint et sublime, qui n'existe plus. La société, le monde, nos usages, nos mœurs, vus de près, m'ont révélé le danger de ma croyance innocente et la superiluilé de mes fervents travaux ^. Ces approvisionnements sont inutiles à l'ambitieux. Que léger soit le bagage de qui poursuit la fortune ! La faute des hommes supérieurs est de dépenser leurs