‹ Morceaux choisisChapitre 30 sur 226 · FLEURY · texte numérisé non relu

FLEURY

joli bras blanc. J'admirais dans les gouttières quelques végétations éphémères, pauvres herbes bientôt emportées par un orage 1 J'étudiais les mousses, leurs couleurs ravivées par la pluie, et qui sous le soleil se changeaient en un velours sec et brun à reflets capricieux. Enlin, les poétiques et fugitifs efl'ets du jour, les tristesses du brouillard, les soudains pétillements • du soleil, le silence et les magies de la nuit, les mystères de l'aurore, les fumées de chaque cheminée, tous les accidents de cette singulière nature, devenus familiers pour moi, me divertissaient. J'aimais ma prison, elle était volontaire. Ces savanes de Paris formées par des toits nivelés comme une plaine, mais qui couvraient des abîmes peuplés, allaient à mon àme et s'harmoniaient - avec mes pensées. 11 est fatigant de retrouver brusquement le monde quand nous descendons des hauteurs célestes oii nous entraînent les méditations scienliliques ; aussi ai-je alors parfaitement conçu la nudité des monastères

L'exercice de la pensée, la recherche des idées, les contemplations tranquilles de la science nous prodiguent d'ineffables délices, indescriptibles comme tout ce qui participe de l'intelligence, dont les phénomènes sont invisibles à nos sens extérieurs. Aussi, sommes-nous toujours forcés d'expliquer les mystères de l'esprit par des comparaisons matérielles. Le plaisir de nager dans un lac d'eau pure, au milieu des rochers, des bois et des fleurs, seul et caressé par une brise tiède, donnerait aux ignorants une bien faible image du bonheur que j'éprouAais quand mon àme se baignait dans les lueurs de je ne sais quelle lumière, quand j'écoutais les voix terribles et confuses de l'inspiration, quand d'une source inconnue les images ruisselaient dans mon cerveau palpitant^. Voir une idée qui poind dans le champ des abstractions humaines comme le soleil au matin et s'élève comme lui, qui, mieux encore, grandit comme un enfant, arrive à la puberté, se fait lentement virile, est une joie supérieure aux autres joies terrestres, ou plutôt c'est un divin plaisir. L'étude prête une sorte de magie à tout ce qui nous environne. Le bureau chétif sur lequel j'écrivais

1. Mot impropre. 1 temps un inspiré. 11 a parlé sou- S.Balzacaunepréférencepour vent des soudains afllux de pence mot : harmoniser est plus i sées qui submergeaient son cerfrançais. i veau. «rhébèlaient», delà tyran- 3. Noter ici que Balzac, s'il est 1 nie des images qui pullulaient un observateur, est en même | dans son esprit.

lOi HONORÉ DE BALZAC

et la basane brune qui le couvrait, mon piano', mon lit, mon fauteuil, les bizarreries de mon papier de tenture, mes meubles, toutes ces choses s'animèrent et devinrent pour moi dliumbles amis, les complices silencieux de mon avenir ; comljien de fois ne leur ai-je pas communiqué mon âme, en les regardant ! Souvent, en laissant voj'ager mes yeux sur une moulure déjetée, je rencontrais des développements nouveaux, une preuve frappante de mon S3'stèmeou des mots ({ue je croyais heureux pour rendre des pensées presque intraduisibles. A force de contempler les objets qui m'entouraient, je trouvais à chacun sa phjsionomie, son caractère ; souvent ils me parlaient ; si, par-dessus les toits, le soleil couchant jetait à travers mon étroite fenêtre quelque lueur furti^'e, ils se coloraient, pâlissaient, brillaient, s'attristaient on s'égayaient, en me surprenant toujours par des effets nouveaux. Ces menus accidents de la vie solitaire, qui échappent aux préoccupations du monde, sont la consolation des prisonniers. N'étais-je pas captivé par une idée, emprisonné dans un système, mais soutenu par la perspective d'une vie glorieuse ! A cliaque dilficulté vaincue, je baisais les mains douces de la femme aux beaux yeux, élégante et riche, qui devait un jour caresser mes cheveux en me disant avec attendrissement^ :

— Tu as bien soulïert, pauvre ange !

[Raphaël, fidcle à cette attitude, serait un stoïcien. Mais il n'a pas la qualité essentielle des volontés puissantes, Ja j5atience. Balzac a voulu faire de lui le symbole du désir infini et de la soif de jouir. Touché di mal de Re7ié, Raphaël rêve de tout embrasser, d'anéantir les choses dans son étreinte. Mais pour expliquer comment il a pu tomber dans cet éréthisme dégradant, Balzac lui a donné un maître d'immoralité : Ras tignac (voir sur celui-ci Le Pcie Goriot) se moque de son laborieux acharnement, lui montre le chemin des succès faciles, l'introduit chez la comtesse Fœaora, « la femme sans cœur » (voir l'Œuvie expliquée, p. 94), aventurière et intrigante de haut vol. RijLh'lâLA'^£IÊilçLd!5llÇj-ii?soi^ sourire énigmatique et froid« le détes'table sourire d'une statue de mar bre 0. Pour lui Taire sa cour, l'accompagner au spectacle, lui offrir un<

1. Ce trait ne s'applique pas à jeunesse: il s'acharnait sur le Balzac; il adorait la musique, il mystère delà volonté: il croyait eut quelque temps sa part de j trouver le mot de l'énigme dans loge (la loge des ii,grcs) aux I ta- ' une combinaison des idées de liens, il se fit, assez tard, initier 1 Mesmer sur le magnétisme et du à la technique musicale pour { Swedenhorgisme.

écrive Gambara et Massimila Do- .3. Le besoin de tendresse, d'é-

ni : mais, il ne jouait d'aucun 1 légance et d'amour absolu a

instrument. poursuivi Balzac toute sa vie.

2. C'est bien lin système que } (Voir Xoticc biographique et litcherchait aussi Balzac dès sa i téraire).

fleur, il dépense sa petite réserve d'argent. II abandonne ses nobles études, il néglige le tendre dévouement de Pauline (voir p. loi. n. ^V qui symbolise les joies du recueillement, les grandes ambitions secrètement cultivées, les ivresses de la possession intellectuelle. Son esprit ne se fait plus aucune illusion sur Fœdora ; mais « gagné par la lèpre de vanité » de cette femme, il n'a pas la force de briser le charme. « En sondant [son] âme [//] la trouve gangrenée, pourrie. » — Nous savons àe]à. comment il a joué son dernier napoléon.

Nous savons aussi qu'il a trouvé un talisman, qui lui assure la satisfaction de tous ses désirs. Mais à chaque désn" satistait, la peau de chagrin doit se rétrécir ; et quand elle sera réduite à rien, Raphaël doit mourir. A peine a-t-il achevé le récit de sa vie passée, qu'on lui annonce qu'il hérite de six millions. Pendant quelques mois, il brûle sa vie: brusquement il prend conscience de la mort prochaine; il se raccroche à l'existence; l'horreur de sa destruction certaine l'obsède; brusquement, il qmtte Pauline, qujl allait épouser; il dispose tout dans sa vie pour qu'il ne puisse pluscôncevoir le moindre désir; il consulte, à propos de l'inexorable talisman, des s.avants de tous ordres, qui tous y perdent leur latin. Enlin il appelle les médecins les plus célèbres. La consultation qui suit a été très scrupuleusement composée. Balzac a exposé avec beaucoup d'exactitude les principales théories médicales qui avaient cours vers 1830, et il a fait un portrait ressemblant de Broussais, sous le nom de Brisset, de Récamier, sous celui de Cameristus '.]

Une consultation entre médecins.

Raphaël se trouva, par une matinée du mois de mars, assis dans un fauteuil, entouré île (jualre médecins qui l'avaient fait placer au jour devant la fenêtre de sa elianiljre, et tour il tour lui tàtaient le pouls, le palpaient, l'inteft-ogeaient avec vme apparence d'intérêt. Le malade épiait leurs pensées en interprétant et leurs gestes et les moindres plis qui se formaient sur leurs fronts. Cette consultation était sa dernière espérance. Ces juges suprêmes allaient lui prononcer un arrêt de vie ou de mort. Aussi, jtour arracher à la science humaine son dernier mot, Valentin- avait-il convoqué les oracles de la médecine moderne. Grâce à sa fortune et à son nom, les trois systèmes entre lesquels floltent les connaissances humaines étaient là, devant lui. Trois de ces docteurs portaient avec eux toute la philosophie médicale, en représentant le combat que se livrent la spiritua-

1. Qu'on nous permette de 1 tes sur des originaux de Balzac. renvoyer sur ce point à notre (1911). étude, dans laREvuE Bleue. iVo- | 2. Raphaël de Valentin.

litéi, l'analyse^ et je ne sais quel éclectisme railleur^. Le quatrième médecin était Horace Bianclion*, homme plein d'avenir et de science, le plus distingué peut-être des nouveaux luédecins, sage et modeste député de la studieuse jeunesse qui s'apprête à recueillir l'héritag-e des trésors amassés depuis cinquante ans par l'Ecole de Paris, et qui bâtira peut-être le monument pour lequel les siècles précédents ont apporté tant de matériaux divers. Ami du marquis et de Rastignac-', il lui avait donné ses soins depuis quelques jours, et l'aidait à répondre aux interrogations des trois professeurs, auxquels il expliquait i^arfois. avec une sorte d'insistance, les diagnostics qui lui semblaient révéler une phtisie pulmonaire.

— Vous avez sans doute fait beaucoup d'excès, mené une Aie dissipée ? Vous vous êtes livré à de grands travaux d'intelligence ? dit à Raphaël celui des trois célèbres docteurs dont la tête carrée, la figure large, l'énergique organisation, paraissaient annoncer un génie supérieur à celui de ses deux antagonistes 6.

— J'ai voulu me tuer par la débauche, après avoir travaillé pendant trois ans à un vaste ouvrage dont vous vous occuperez peut-être un jour, lui répondit RaphaëF.

Le grand docteur hocha la tête en signe de contentement, et comme s'il se fût dit en lui-même : « J'en étais sur ! » Ce docteur était l'illustre Brisset, le chef des organistes, le suc-

1. Le docteur Récamier, chef de recelé vitaliste, disciple éloigné de Van Helmont.

% Le docteur Broussais, ancien médecin des armées de l'Empire, chef de l'école phj'siologique ou org-anicistc.

3. Il se peut que sous le nom de docteur Maugredie ( voir plus loin) Balzac ait voulu représenter, en un portrait composite, Mat;endie, le docteur Trousseau et le docteur Guérin, qui était à la tète d'nne jeune France éclectique en médecine, et qui avait été assez rudement pris à partie par Broussais.

4. Celui-ci, qui reparaît sans cesse dans la Comédie humaine, est le portrait idéal du médecin selon Balzac, ce que lui-même aurait été comme médecin. Sur son lit de mort il dira : «Ah! si

Bianchon était là ! il me connaît, lui ! »

Page 1