Il a été le professeur de démoralisation de Raphaël
6. Guardia (Histoire de la Médecine) parle de « la carrure herculéenne, du front large, haut et carré» de Broussais, qui venait de condenser ses idées, en 18:28, dans son ouvrage De l'Irritation et de la Folie.
7. C'est le fameux traité Sur la Volonté, auquel Louis Lambert (voir p. 116) travaillera aussi.
Balzac aurait voulu l'écrire, ce n'est qu'après 1834 au plus tôt qu'il semble y avoir renoncé:
en décembre 1845, il écrira aii Docteur Moreau, de Tours :
« Voici 27 ans que je m'occupe de ces matières, mais je ne sui.s pas assez instruit en anatomie et surtout en mvologie pour être de quelque utilité. »
cesseur des Cabanis' et des Bichat^, le médecin des esprits positifs et matérialistes, qui voient en l'homme un être lini, uni([uement sujet aux lois de sa propre organisation, et dont l'état normal ou les anomalies délétères s'expliquent par des causes évidentes.
A cette i-éponse, Brisset regarda silencieusement un homme de moyenne taille dont le visaj^e empourpré, l'œil ardent, semblaient appartenir à quelque satyre antique^, et qui, le dos appuyé sur le coin de l'embrasure, contemplait attentivement Raphaël sans mot dire. Homme d'exaltation et de croyance, le docteur Caméristus, chef des vitu listes, poétique défenseur des doctrines abstraites de Van Ilelmont, voyait dans la vie liumainc un principe élevé, secret, un phénomène inexplicable qui se joue des bistouris, trompe la chirurgie, échappe aux médicaments de la pharmaceutique, aux X de l'algèbre, aux démonstrations de l'anatomie, et se rit de nos ellorts ; une espèce de flamme intangible, invisible, soumise à t[uelque loi divine et qui reste souvent au milieu d'un corps condamné par nos arrêts, comme elle déserte aussi les organisations les plus viables.
Un sourire sardonique errait sur les lèvres du troisième, le docteur Maugredie, esprit distingué, mais pyrrhonien et moqueur, qui ne croyait qu'au scalpel, concédait à Brisset la mort d'un homme cjui se portait à merveille, et reconnaissait, avec Caméristus, qu'un homme pouvait vivre encore après sa mort. II trouvait du bon dans toutes les théories, n'en adoptait aucune, prétendait que le meilleur système médical était de n'en point a^'oir, et de s'en tenir aux faits. Panurge de l'école, roi de l'observation, ce grand explorateur, ce grand railleur, l'homme des tentatives désespérées examinait la peau de chagrin ^.
1. 1737-1808. En 1802 les Rapports du Physique et du Moral de î Homme lirent sensation.
2. 1771-1802. I! n'était pas matérialiste, admettait des forces vitales irréductibles, distinguait la vie animale et la vie organique. Ses Recherches physiologiques sur la Vie et la Mort (1800) avaient été republiées par Magendie en 1827, avec des notes critiques.
3. Véron (Mémoires d''un Bourgeois de Paris) parle du « regard vif, pénétrant, du teint chaud et
couperosé » du docteur Récamier. Balzac aime à donner le masque des instincts charnels aux êtres qui sont animés d'une fervente foi spirituelle. Voir le docteur Benassis, p. 128. De là l'expression « satyre antique».
4. Certains traits de Maugredie conviendraient à Trousseau, que Guardia {op. cit.) nous donne pour «un peu cynique»; il Eratiquait avec une extrême haileté l'opération de la trachéotomie, tombée en désuétude depuis des siècles.
— Je Adoucirais bien être témoin de la coïncidence qui existe entre vos désirs et son rétrécissement, dit-il au marquis.
— A quoi bon ? s'écria Brisset.
— A quoi bon ? répéta Caméristus.
— AU! vous êtes d'accord, répondit Maugredie.
— Cette contraction est toute simple, ajouta Brisset.
— Elle est surnaturelle, dit Caméristus.
— En effet, répliqua Maugredie en affectant un air grave et rendant à Raphaël sa peau de chagrin, le racornissement du cuir est un fait inexplicable et cependant naturel, qui depuis l'origine du monde, fait le désespoir de la médecine et des jolies femmes.
A force d'examiner les trois docteurs, Valentin ne découvrit en eux aucune sympathie pour ses maux. Tous trois, silencieux à chaque réponse, le toisaient avec indifférence et le questionnaient sans le plaindre. La nonchalance perçait à travers leur politesse. Soit certitude, soit réffexion, leurs paroles étaient si rares, si indolentes, que par moments Raphaël les crut distraits. De temps à autre, Brisset seul répondait : « Bon ! bien ! » à tous les symptômes désespérants dont l'existence était démontrée par Bianchon. Caméristus demeurait plongé dans une profonde rêverie ; Maugredie ressemblait à un auteur comique étudiant deux originaux pour les transporter fidèlement sur la scène ^ La figure d'Horace trahissait une peine profonde, un attendrissement plein de tristesse. Il était médecin depuis trop peu de temps pour être insensible devant la douleur et imjîassible près d'un lit funèbre ; il ne savait pas éteindre dans ses yeux les larmes amies qui empêchent un homme de voir clair et de saisir, comme un général d'armée, le moment propice à la victoire, sans écouter les cris des moribonds. Après être restés pendant une demi-heure environ à prendre, en quelque sorte, la mesure de la maladie et du malade, comme un tailleur prend la mesure d'un habit à un jeune homme qui lui commande ses vêtements de noces, ils dirent quelques lieux communs, parlèrent même des affaires publiques ; puis ils voulurent passer dans le cabinet de Raphaël pour se communiquer leurs dées et rédiger la sentence.
l. Noter la tendance satirique de la scène. Tout ceci ne coïncide plus du tout avec ce que nous savons notamment du dévouement passionné de Ré-
camier pour ses malades (voir son Eloge par le docteur Gouraud). — Rappelons-nous que la Peau de Chagrin est une sorte de Satire Ménippée, selon Balzac.
— Messieurs, leur demanda Valentin, ne puis-je donc assister au débat ?
A ce mot, Brisset et Maug^redie se récrièrent vivement, et, malgré les instances de leur malade, ils se refusèrent àdélibérer en sa présence. Raphaël se soumit à l'usage, en pensant qu'il pouvait se glisser dans un couloir d'où il entendrait i'acilement les discussions médicales auxquelles les trois professeurs allaient se livrer.
— Messieurs, dit Brisset en entrant, permettez-moi de vous donner promptement mon avis'. Je ne veux ni vous l'imposer, ni le voir controversé : d'abord il est net, précis, et résulte d'une similitude complète entre un dé mes malades et le sujet que nous avons été appelés à examiner ; puis je suis attendu à mon hôpital. L'importance du fait qui y réclame ma présence m'excusera de prendre le premier la parole. Le aiijet qui nous occupe est également fatigué par des travaux intellectuels... — Qu'a-t-il donc fait, Horace ? dit-il en s'adressant au jeune médecin.
— Une ^héorie de la volonté.
— Ah diable ! Mais c'est un vaste sujet. — Il est fatigué, dis-je, par des excès de pensée, par des écarts de régime, par l'emploi répété de stimulants trop énergiques. L'action violente du corps et du cerveau a donc vicié le jeu de tout l'organisme. Il est facile, Messieurs, de reconnaître, dans les symptômes de la face et du corps, une irritation prodigieuse à l'estomac 2, la névrose du grand sympathique, la vive sensibilité de l'épigaslre et le resserrement des hypocondres. Vous avez remarqué la grosseur et la saillie du foie. Enfin, M. Bianchon a constamment observé les digestions de son malade, et nous a dit qu'elles étaient difliciles, laborieuses. A proprement parler, il n'existe plus d'estomac ; l'homme a disparu. L'intellect est atrophié, parce que l'homme ne digère plus. L'altération progressive de Tépigastre, centre de la vie, a vicié tout le système. De là partent des irradiations constantes et flagrantes, le désordre a gagné le cerveau par le plexus nerveux, d'où l'irritation excessive de cet organe. Il y a monomanie. Le malade est sous le poids d'une idée fixe. Pour lui, cette peau de chagrin se rétrécit réellement, peut-être a-t-elle toujours été comme nous l'avons vue ; mais, qu'il se contracte ou non, ce chagrin est
1. Broussais avait les allures | session du cerveau, Corvisart napoléoniennes, dictatoriales. des poumons et du cœur;... il
2. C'est sur l'appareil digestif < prit possession à son tour de que Broussais concentre ses re- i l'appareil intestinal. » (Guarcherches.ttPinel avait pris pos- | dia).
pour lui la mouche que certain grand vizir avait sur le nez. Mettez prouipleuient des sangsues à l'épigastre', calmez lirritation de cet organe où l'homme tout entier réside, tenez le malade au régime, la monomanie cessera. Je n'en dirai pas davantage au docteur Bianchon ; il doit saisir l'ensemble et les détails du traitement. Peut-être y a-t-il complication de maladie, peut-être les voies respiratoires sont-elles également irritées; mais je crois le traitement de l'appareil intestinal beaucoup plus important, plus nécessaire, plus urgent que ne l'est celui des poumons. L'étude tenace de matières abstraites et quelques passions violentes ont produit de graves perturbations dans ce mécanisme vital ; cependant, il est temps encore d'en redresser les ressorts, rien n'y est trop fortement adultéré. Vous pouvez donc facilement sauver votre ami, dit-il à Bianchon.
— Notre savant collègue prend l'effet pour la cause, répondit Gaméristus. Oui, les altérations si bien observées par lui existent chez le malade, mais l'estomac n'a pas graduellement établi des iri-adiations dans l'organisme et vers le cerveau, comme une fêlure étend autour d'elle des rayons dans une vitre. 11 a fallu un coup pour trouer le vitrail ; ce coup, qui l'a porté ? Le savons-nous ? Avons-nous sullisamment observé le malade ? Connaissons-nous tous les accidents de sa vie ? Messieurs, le principe vital, Varchée^ de Van Helmont, est atteint en lui, la vitalité même est attaquée dans son essence ; l'étincelle divine, l'intelligence transitoire qui sert comme de lien à la machine et qui produit la volonté, la science de la Aie, a cessé de régulariser les phénomènes jovirnaliers du mécanisme et les fonctions de chaque organe^ : de là proviennent les désordres si bien appréciés par mon docte confrère. Le mouA ement n'est pas venti de l'épigastre. Non^ dit-il en se frappant avec force la poitrine, non, je ne suis pas un estomac fait homme ! Non, tout n'est pas là. Je ne me sens pas le courage de dire que,
1. Broussais avait aussi réha- | tiques et cabalistiques, fît faire
bilité la saig-née. — Balzac avait de grands progrès aux sciences
dit dans ses Complaintes satiri- dont il s'occupa. C'est lui qui
ques (lévrier 1830) : « Rien n'est reconnut l'existence du suc
moins vivant que la jeunesse gastrique.
actuelle : elle ressemble à un 3 Golraud : « Le docteur Rémalade qui sort des mains du caïuier assignait une grande vadoctem- Broussais. » leur à l'élément psyctiologique
et moral qui domine tout Thom-
2. C'est Tàine inférieure que l'on supposait régler la vie matérielle (3ip/£.v = archein).—Yan
me. . ., et qui met tant d'onction synerpcique (c'est-à-dire de liant,
Helmont lo77-164l, chimiste et \ d'harmonie) dans tous les moumédecin, nourri de livres mys- vements vitaux. »
si j'ai un bon épigastre, le reste est de foi-me... Nous ne I)()Uvons pas, reprit-il plus doucement, souuiettre à une même cause pliysique et à un traitement nniCorme les troubles graves qui surviennent chez les difTéreiils sujets plus ou moins sérieusement atteints. Aucun homme ne ressemble à un autre. Nous avons tous des oi-ganes particuliers, diversement aiïectés, diversement nourris, propres à remplir des missions difTérentes, et à déveioi)per <les thèmes nécessaires à l'accomplissement d'un ordre de choses qui nous est inconnu. La portion du grand tout, cpii, par une haute volonté, vient opérer, entretenir en nous le phénomène de l'animation, se formule d'une manière distincte dans chaque homme, et fait de lui un être en apparence fini, mais qui par un point coexiste avec une cause inlinie. Aussi, devons-nous étudier chaque sujet séparément, le pénétrer, reconnaiti'e en quoi consiste sa vie, quelle en est la puissance. Depuis la mollesse d'une éponge mouillée jusqu'à la dureté d'une pierre ponce, il y a des nuances infinies. A'^oilà Ihomme. Entre les organisations spongieuses des lymphaliipies et la vigueur métallique des muscles de quelques hommes destinés à une longue vie, que d'erreurs ne commettra pas le système unique, implacable, de la guérison par l'abattement, par la prostration des forces humaines que vous supposez toujours irritées ! Ici donc, je voudrais un traitement tout moral, un examen approfondi de l'être intime. Allons chercher la cause du mal dans les entrailles de lame et non dans les entrailles du corps ! Un médecin est un être inspiré', doué d'un génie particulier, à qui Dieu concède le pouvoir de lire dans la vitalité, comme il donne aux prophètes des yeux pour contempler l'avenir, au poète la faculté d'évoquer la nature, au musicien celle d'arranger les sons dans un ordre harmonieux dont le type est en haut, peut-être ! . . .
— Toujours sa^médecine absolutiste, monarchique et religieuse ! dit Brisset en murmurant-.
— Messieurs, interrompit Maugredie en couvrant avec promptitude l'exclamation de Brisset, ne perdons pas de vue le malade. . .
— Voilà donc où en est la science ! s'écria tristement Ra-
1. L'éloquence du docteur Récamier se retrouve ici ; c'était « celle du missionnaire plutôt que celle du philosophe ou du professeur, n (Gour.\ud).