LE COLONEL CHABERT
[Le colonel comte Chabert, grand-officier de la Légion d'honneur, laissé pour mort sur le champ de bataille d'Eylau, retiré par miracle de dessous un monceau de cadavres (Cf. l'aventure analogue 1 racontée par le général Marbot dans ses Mémoires), après de longues misères en Allemagne, ne peut rentrer en France qu'après la chute de l'Empire. C'est un revenant. Il est depuis plusieurs années considéré comme mort, et personne ne peut reconnaître en ce vieillard défait l'héroïque officier de l'Empire. Cependant il s'obstine à recouvrer son identité sociale. Sa femme, partie de rien, très ambitieuse et sèche, s'est remariée au comte Ferraud, un favori de Louis XVIIL dont elle-même est la maîtresse, Le colonel essayera de faire valoir ses droits sur elle. Mais, malgré le dévouement de l'avoué Derville, et bien qu'il lui soit possible de se faire reconnaître, le colonel renonce à la lutte. Avec un art psychologique admirable, Balzac a su amener son héros juste au point où il ne lui faudrait plus qu'un peu d'insistance pour qu'il achève de reconquérir sa situation dans le monde; mais la révélation de la bassesse morale de sa femme brise chez lui le ressort du vouloir. L'instinct qui pousse tout homme à persévérer dans son être acquis, à le revendiquer si on le lui a volé ou s'il lui est échappé, est démenti par une vérité plus profonde : Chabert abdique, parce qu'il a sondé, en cette épreuve, le fond ignoble de l'humanité; il a vu l'absurdité, l'horreur et le néant de toute la comédie sociale. Notez que Balzac a voulu en faire « un enfant d'hôpital », sans aucune attache héréditaire, et dont toute la vie ne fut qu'une aventure. Cette âme 'néroïque et usée s'engourdit dans l'hébétude d'un renoncement total ; il consent à son suicide social ; et il meurt lentem.ent dans un hospice.
Balzac a remanié en 1835 ce beau conte, qu'il trouvait, en sa première forme, « détestable, manquant de goût, de vérité. » — C'est un chef-d'œuvre.]
1. Et fort sujette à caution, comme tout ce qu'a écrit Marhot.
LA FEMME ABANDONNÉE (Septembre 1832)
Analyse.
[Ce n'est qu'une nouvelle, mais si charmante et d'une observation si pénétrante qu'on ne peut la négliger. Avec Le Message (1832, février, récit très court du désespoir d'une femme qui apprend la mort de son amant), et La Grenadicre (où Balzac racontera en octobre 1832 la fin, touchante et poétique, d'une femme, abandonnée jadis par son mari, consolée par des amours coupables, d'où sont nés deux fils qui l'adorent, et retirée dans une maison de campagne en Touraine, où elle se meurt de consomption physique et moralej, Davin disait que La Femme abandonnée (( compose une divine trilogie des souffrances de la femme supérieure ». Il est du moins certain que cette nouvelle est un chef-d'œuvre.
Abandonnée, après de pures amours, par le marquis d'Ajuda- Pinto (le récit de la rupture, pour cause de mariage, formera l'un des plus beaux épisodes du Père Goriot), M^e de Beauséant s'est retirée dans un lointain château de province, où, depuis des années, elle ne veut voir personne. C'est là que viendra la chercher le tout jeune Gaston de Nueil, cœur neuf et imagination curieuse ; il forcera toutes les défenses dont s'entoure sa solitude, il l'intéressera, l'attendrira, la séduira ; pendant neuf ans, ils vivront, en Suisse, dans l'ignorance complète du monde, tout à leur bonheur. Mais la famille de Gaston veille, le ressaisit, lui offre en mariage une jeune fille qui le prendrait, malgré son aventure, — et cela, au moment où Gaston de Nueil, mûri et assouvi, est las d'aimer M™^ de Beauséant. Elle devine tout, elle se remet entre ses mains, n'essaye pas de le retenir : il n'a pas le mot, issu du cœur, qui la rassurerait. Il resterait galant homme, il n'est plus l'amant: elle le renvoie. Lui, à peine marié, se dégoûte d'une bourgeoise et plate félicité, il accourt auprès de celle qui fut deux fois l'abandonnée ; elle le chasse, il se tue.
Balzac a suivi, en cette exquise et très émouvante histoire, le penchant qui le portait à découvrir, et à peindre avec une pitié