LA DUCHESSE DE LANGEAIS
long retentissement. Il commit l'erreur de l'aimer ; elle, s'en amusa, en grande coquette et en femme d'assez peu de cœur, semble- t~il.De~nômFreux rapprochements sont à faire entre La Duchesse de Langeais et la Correspondance de Balzac. Il en ressort que ce roman tut l'exutoire, insuffisant (car le ressentiment de l'amoureux dédaigné ne s'y éteignit pas), d'une rancune forcenée contre M^ie de Castries. ' ■'^"
Le général de Montriveau aime la duchesse de Langeais. Nature impétueuse, profonde, passionnée, il ne pouvait plus mal tomber. La duchesse est une Célimène, spirituelle, sèche ; elle joue les scrupules religieux, elle cultive les langueurs d'un être éthèré, d'un ange déchu qui souffre les adorations humaines, et qui en souffre, sans pouvoir ni vouloir, par tendresse incomprise, les rebuter. Au lieu de donner un franc congé à Montriveau-Balzac, elle le lient en laisse, promet, reprend, enfin s'y prend de telle sorte qu'elle pousse au suprême degré __ d'exaspération et de frénésie cette âme excellente, mais bouillante.
Montriveau sort brusquement de son attitude de soupirant. Il est l'un des Treize. Grâce à l'appui de ses compagnons, il fait enlever, plutôt dire escamoter la duchesse au sortir d'un bal ; il lui inspire une salutaire terreur ; il lui fait sentir qu'il la tient, qu'il peut la marquer au front comme indigne, la tuer ; puis il la laisse ^ITer.
Y a-t-il ici une réminiscence du geste d'Ulysse domptant l'enchanteresse Circé ? c'est possible. La duchesse est transfor- "mée. Désormais, reconnaissant la toute-puissance de l'homme, c'est elle qui aimera Montriveau, le suppliera, le servira : lui, reste impassible. Elle se compromet, scandalise le noble faubourg en stationnant à la porte de son implacable amant. Tout cela est pour rien. De désespoir, elle s'enfuit et se cache dans l'ordre des Carmélites déchaussées, en un couvent perdu sur une île inconnue de la Méditerranée. ^
C'est là que Montriveau ira la chercher, avec les Treize, la découvrira, l'enlèvera, — mais morte.
Ainsi Balzac se consolait en imagination ; la réalité fut moins grandiose. Balzac se vengea, mais à coups d'épingles, hélas 1]
L'ceuvi'e cxpliciiioo.
[Balzac exprime ici, pour la première fois sous une forme systématique, son credo politique et social. De l'attitude d'observation et d'attente qu'il avait adoptée après Juillet 1830, il passe délibérément au légitimisme (vers lequel le poussent d'anciennes influences familiales et ses relations nouvelles avec la marquise de Castries et le duc de Fitz-James), et au catholicisme, où il reconnaît le système le plus complet de discipline sociale. Il n'est et ne sera jamais orthodoxe; c'est un «catholique positiviste. ■>!
On ne peut suivre ici dans le détail la série des hésitations de Balzac jusqu'au jour où elles se résolvent en une doctrine définie. Dans le parti royaliste, il était d'ailleurs pour le mouvement ; la vieille noblesse a fait son temps, il le dit ; il n'y a plus qu'une aristocratie ouverte ; il faut infuser un sang frais à l'ancienne classe des privilégiés, qui ne peut jouer son rôle de tutelle et d'initiative sociales que par l'accession d'hommes nouveaux, véritables missionnaires sociaux, par le talent et par la valeur morale. Ainsi se concilie le conservatisme et le libéralisme dans la pensée de Balzac.
Le docteur Benassis, dont il nous raconte l'histoire, est un de ces missionnaires. Installé dans un canton lointain du Dauphiné, il s'est voué au relèvement matériel et moral d'une population à demi-abrutie par la misère. A la fois idéaliste et pratique, il a fait œuvre d'économiste, sans attendre les directions d'un gouvernement centralisé à l'excès, et incapable de se rendre compte des besoins locaux ni des méthodes qu'ils réclament 1. Cette âme citoyenne est ennemie de l'étatisme. Appuyé sur l'autorité morale d'un prêtre, aidé de quelques individualités qu'il a suscitées en les intéressant à son oeuvre, il a réussi à rendre merveilleusement prospère, en quelques années, son pays d'adoption.
1. Noter d'ailleurs que Balzac prendra parti un jour contre les décentralisateurs.
Le Médecin de Campagne est construit sur un plan très souple. Avec l'exposé des doctrines du docteur Benassis et l'historique de son œuvre, on y trouve une succession d'épisodes où Balzac a représenté divers aspects de la vie campagnarde et des types populaires fort curieux. Le fil qui les rattache est une promenade que le docteur fait faire à son hôte, le commandant Genestas, ancien officier de l'Empire demeuré au service de la Restauration ; — il donne des consultations, il console, il exhorte ; nous le voyons dans son apostolat, et nous rencontrons avec lui des types de résignation paysanne, un braconnier, d'anciens soldats de Napoléon, un usurier de campagne \ etc., toute une galerie très riche en observations exactes, quelquefois mêlées de romanesque sentimental. Il semble que dans la Fosseuse, — jeune paysanne très romantique, à demi-déclassée, victime sociale, indolente et rêveuse, avec un grand fond de tendresse qui ne sait où se prendre et d'où naît un amour silencieux pour le docteur, — il semble que Balzac ait voulu peindre une femme qui l'aima luimême d'un amour semblable. L'élément autobiographique pénètre dans presque toutes ses œuvres.
Il fallait raconter les antécédents du docteur Benassis. Balzac, vers la fin du volume, lui a fait faire toute une confession de sa première vie; ce récit achève le sens du livre, il en fait un précieux document sur la génération de 1820 a 1830. Benassis a eu la maladie du siècle, il s'est guéri et converti après de grandes épreuves, qui ont aiguisé en lui le sentiment de ses fautes, et amené à la lumière sa noblesse intime. — Ainsi ce livre qui était déjà, dans d'humbles proportions, une épopée de l'industrie rurale et un résumé d'économie sociale, devient un roman intime et un manuel de vie intérieure à l'usage des enfants du siècle. Nulle part on ne saisit mieux la façon dont Balzac, tout en acceptant l'héritage romantique des René, des Adolphe et des Obermann, l'adapte aux besoins de sa nature active et avide de réalisations. Aux immenses ambitions législatrices qui f;tisaient rêver les disciples de Rousseau d'un peuple primitif à modeler, se substitue l'ambition plus simple de relever son propre pays, sa commune. (Cf. au même instant l'appel que fait Aug. Thierry aux désespérés, à ceux qui croient leur mal moral incurable, en leur off"rant le remède du labeur scientifique). Balzac croit à la nécessité d'hommes supérieurs, faisant le don entier de soi, et qui ne se croient pas des Messies opérant par un prestige, mais qui agissent pratiquement. C'est une façon toute neuve d'entrer en religion, que Balzac oppose à la solution, encore entachée de romantisme, préconisée par Charles Nodier, dans un article
i. Cf. ici Les Paysans, p. 455.
128 IIOXORÉ DE BALZAC
contemporain qui concluait ainsi : «Cette génération se lève et vous demande des cloîtres. »
• Balzac fondait de grands espoirs sur ce roman; il a voulu faire une œuvre populaire, et qui put aller entre toutes mains, quelque chose qui se vendît cormne V Evangile ou V Imitation • (à Mame, 30 septembre 1832). ^ru en septembre 1833, Le Médecin de Campagne n'obtint ni le prix Montyon, que Balzac avait ambitionné-', ni l'éclatant succès qu'il avait espéré. Les journaux dont il escomptait l'appui, La Quotidienne, par exemple (légitimiste) l'accablèrent « d'un torrent d'injures », inondant de leur mépris «l'homme et l'œuvre »J(à Mme Carraud, 5 octobre T835). Il eut des compensations. La duchesse de Berry lyi fît écrire « des choses touchantes ». (Voir Biré, Balzac). — [Plus tard l'ouvrage se releva, et il dgineure l'un des plus lus et aés plus estimés qu'ait écrits Balzac] \
Analyse et Exti>aits.
[Le commandant Genestas est venu consulter le docteur Benassis ; il le trouve dans une chaumière de paysan. Voici le portrait du docteur, tel que le voit Genestas, à la lueur d'un feu de sapin : J
Portrait du docteur Benassis.
Benassis était un homme de taille ordinaire, mais large des épaules et large de la poitrine. Une ample redingote A'erte, boutonnée jusqu'au cou. empêcha l'officier de saisir les détails si cai-actéristiques de ce personnage ou de son maintien; mais l'ombre et limmobililé dans laquelle resta le corps servirent à faire ressortir la ligure, alors fortement éclairée par un reflet des flammes. Cet homme avait un visage semblable à celui d'un satyre^; même front lé-
1. Cf. àM""^ Hanska,24 février i M""' Hanska que lui-même tina-
1833 « Dramatiser l'esprit de ce \ lement fait des démarches pour