‹ Morceaux choisisChapitre 43 sur 226 · Mélange de grains de seigle et de froment · texte numérisé non relu

Mélange de grains de seigle et de froment

136 HOXORK DE BALZAC

pain blanc. Pour moi, les progrès intellectuels étaient tout entiers dans les progrès sanitaires. Un bouclier annonce dans un pays autant d'intelligence que de richesses. Qui travaille mange, et qui mange pense. En iircvoyant le jour où la production du froment serait nécessaire, j'avais soigneusement examiné la qualité des terres ; j'étais sîir de lancer le bourg dans une grande prospérité agricole, et dédoubler sa population dès qu'elle se serait mise au travail. Le moment était venu. M. Gravier, de Grenoble, possédait dans la commune des terres dont il ne tirait aucun i*evenu, mais qui lîouvaient être converties en terres à blé. Il est, comme vous le savez, chef de division à la préfecture. Autant par attachement pour son pays que vaincu par mes importunilés, il s'était déjà prêté fort complaisamment à mes exigences ; je réussis à lui faire comjirendre qu'il avait à son insu travaillé pour lui-même.

Après plusieurs jours de sollicitations, de conférences, de .devis débattus ; après avoir engagé ma fortune pour le garantir contre les risques d'une entreprise de laquelle sa femme, cervelle étroite, essayait de l'épouvanter, il consentit à bâtir ici quatre fermes de cent arpens chacune, et promit d'avancer les sommes nécessaires aux défrichements, à l'achat des semences, des instruments aratoires, des bestiaux, et à la confection des chemins d'exploitation. De mon côté, je construisis deux fermes, autant jiour mettre en culture mes terres vaines et vagues i que pour enseigner par l'exemple les utiles méthodes de l'agriculture moderne. En six semaines, le bourg s'accrut de trois cents habitants. Six fermes où devaient se loger plusieurs ménages, des défrichements énormes à opérer, des labours à faire appelaient des ouvriers. Les charrons, les terrassiers, les compagnons-, les manouvriers allluaient. Le chemin de Grenoble était couvert de charrettes, d'allants et de venants. Ce fut un mou- Acment général dans le pays. La circulation de l'argent faisait naître chez tout le monde le désir d'en gagner, l'apathie avait cessé, le bourg s'était réveillé. Je finis en deux mots l'histoire de M. Gravier, l'un des bienfaiteurs de ce canton. Malgi'é la défiance assez naturelle à un citadin de province, à un homme de bureau, il a, sur la foi de mes promesses, avancé plus de quarante mille francs sans savoir s'il-les re-

. l. Terres vaines etvagaes = ier- j (les Compagnons du Tour de res incultes, qui ne rendent rien. France); — ou simplement, et 2. Compagnons — aiîlliés aune i c'est le cas ici, ouvriers qui trasociété d'assistance mutuelle, vaillent pour le compte d'un endite société de compagnonnage | trepreneur.

couvrerait. Chacune do ses fermes est louée aujourd'hui mille francs ; ses fermiers ont si bien fait leurs affaires que chacun d'eux possède au moins cent arpens de terre', trois cents moutons, vingt vaches, dix bœufs, cinq chevaux, et emploie plus de vingt personnes.

Je reprends. Dans le cours de la quatrième année, nos fermes furent achevées. Nous eûmes une récoite en blé qui parut miraculeuse aux gens du pays, abondante comme elle devait l'être dans un terrain vierge. J'ai bien souvent tremblé pour mon œuvre pendant celte année ! La pluie ou la sécheresse pouvaient ruiner mon ouvrage en amoindrissant la conliance ([ue j'inspirais déjà'. La cullurc du blé nécessita le moulin ([ue vous avez vu, et qui me rapporte environ cinq cents francs par an. Aussi les paysans disentils, dans leur langage, ([ne j'ai la chance^, et croient-ils en moi comme en leurs reliques. Ces constructions nouvelles, les fermes, le moulin, les plantations, les chemins ont donné de l'ouvrage à tous les gens de métiers que j'avais attirés ici. Quoique nos bâtiments représentent bien les soixante mille francs que nous avons jetés dans le pays, cet argent nous fut amplement rendu par les revenus que créent les consommateurs. Mes efforts ne cessaient d'animer celte naissante industrie. Par mon avis, un jardinier pépiniériste vint s'établir dans le bourg, où je prêchais aux plus pauvres de cultiver les arbres fruitiers afin de pouvoir un jour conquérir à Grenoble le monopole de la vente des fruits. « Vous y portez des fromages, leur disais-je, pourquoi ne pas y porter des Aolailles, des a-ufs, des légumes, du gibier, du foin, de la paille, etc. ? » Chacun de mes conseils était la source d'une fortune, ce fut à qui les suivrait. Il se forma donc une multitude de petits établissements dont les progrès, lents d'abord, ont été de jour en jour plus rapides. Tous les lundis, il part maintenant du bourg pour Grenoble plus de'soixante charrettes pleines de nos divers produits, et il se récolte plus de sarrazin pour nourrir les volailles qu'il ne s'en semait autrefois pour nourrir les hommes. Devenu trop considérable, le commerce des bois sest subdivisé. Dès la quatrième année de noire ère industrielle, nous avons eu des marchands de bois de chauffage.

1. La- superficie d'un arpent varie d'un pays à l'autre. Kfle est d'environ un demi -hectare.

•2. Noter toujours l'importance que Balzac attuciie au prestige

personnel de l'iiomme d'action.

3. La chance est considérée dans cette expression comme un pouvoir mystérieux et capricieux, que chacun a pour complice- ou pour adversaire.

de bois carrés, de planches, d'écorces, puis des charbonniers. Enlin il s'est établi quatre nouvelles scieries de i)lanches et de madriers. En acquérant quelques idées commerciales, l'ancien maire a éprouvé le besoin de savoir lire et écrire. II a comparé le prix des bois dans les diverses localités, il a remarqué de telles différences à l'avantage de son exploitation, qu'il s'est procuré de place en i)lace de nouvelles pratiques, et il fournit aujourd'hui le tiers du département. Nos transports ont si subitement augmenté, que nous occupons trois charrons, deux bourreliers, et chacun d'eux n'a pas moins de trois garçons. Enlin. nous consommons tant de fer, qu'un taillandier s'est transporté dans le bourg et s'en est très bien trouvé. Le désir du gain développe une ambition qui dès lors a poussé mes industriels à réagir du bourg sur le canton et du canton sur le département, alin d'augmenter leurs prolils en augmentant leur vente. Je n'eus qu'un mot à dire pour leur indi([uer des débouchés nouveaux, leur bon sens faisait le reste.

Quatre années aAaient sutli pour changer la face de ce bourg. Quand j'y étais passé, je n'y avais pas entendu le moindre cri ; mais au commencement de la cinquième année, tout y était vivant et animé. Les chants joyeux, le bruit des ateliers et les cris sourds ou aigus des outils retentissaient agréablement à mes oreilles. Je voj-ais aller et venir une active population agglomérée dans un bourg nouveau, propre, assaini, bien planté d'arbres. Chaque habitant avait la conscience de son bien-être, et toutes les ligures respiraient le contentement que donne une vie utilement occupée.

[Benassis continue son expose pratique d'économie rurale, qui tourne à la critique de la .centralisation administrative. Il donne à ses idées une forme mystique : « En fait de civilisation, rien n'est absolu. Les idées qui conviennent à une contrée sont mortelles dans une autre. . . Si nous avons tant de mauvais administrateurs, c'est que l'administration, comme le goût, procède d'un sentiment très élevé, très pur. En ceci le génie vient d'une tendance de l'âme et non d'une science... « (Voltaire se contentait de parler du talent d'administrer). Puis vient une série de scènes de campagne, sans lien entre elles : le médecin promène son hôte à travers champs, et les descriptions de mœurs et de paysages alternent avec des réflexions sociales où les tendances catholiques et monarchistes de Balzac se traduisent souvent avec éloquence. Le réalisme de l'observation se mêle à l'idéalisme ; il y a de belles âmes à la campagne, et Balzac a exprimé d'une façon pénétrante le charme rassérénant de la vie rustique. Le soir, au dîner, où assistent le curé, le juge de paix, le notaire et l'adjoint au maire, la discussion s'engage sur la meilleure forme politique. L'abbé Janvier est quelque peu imprégné

du libéralisme mennaisien : mais il anticipe sur l'évolution de la pensée de Lamennais qui, en 1829 (date de cette scène), n'était pas si avancé. Le docteur Benassis plaide pour l'absolutisme contre le suffrage universel et tout ce qui est d'inspiration démocratique. On peut l'approuver ou le condamner, — mais il faut reconnaître que Balzac, contrairement à ce qui s'est dit souvent, a présenté là un svstéme d'idées parfaitement lié, et d'aucuns pensent que ce n'est pas la partie la plus caduque de son œuvre. Nous croyons cependant, avec M. Brunetiére, qu'il y aurait abus à le donner pour un docteur es sciences sociales. — La nuit venue, le docteur conduit Genestas dans une grange, où un vieux soldat de l'Empire raconte à sa façon l'histoire de Napoléon.]

Le Napoléon du peuple'

[Goguelat a raconté d'abord les campagnes d'Italie et d'Egypte. Il en est au retour de Napoléon en France (doùt-octobre 1799).]

« Napoléon met le pied sur une eoquille de noix, un petit navire de rien du tout qui s'appelait La Fortune, et, en un clin d'oeil, à la barbe de l'Angleterre qui le bloquait avec des vaisseaux de ligne, frégates et tout ce qui faisait voile, il débarque en France, car il a toujours eu le don de passer les mers en une enjambée. Etait-ce naturel ? Bah ! aussitôt qu'il est à Fréjus, autant dire qu'il a les pieds dans Paris. Là, tout le monde l'adore ; mais lui, convoque le gouvernement.

« — Qu'avez-vous fait de mes enfants les soldats ? qu'il dit aux avocats ; vous êtes un tas de galapiats qui vous lichez du monde, et faites vos choux gras de la France. Ça n'est pas juste, et je parle pour tout le monde qu'est pas content !

« Pour lors, ils veulent babiller et le tuer; mais minute ! Il les enferme dans leur caserne à paroles, les fait sauter par les fenêtres-, et vous les enrégimente à sa suite, où ils deviennent muets comme des poissons, sou-

1. A rapprocher de G. Sand : ! d'un vieux Grenadier de la Gar-

Histoire de France, écrite sous de impériale surnommé le Sans-

la dictée de Biaise Bonnin(dans j Peur. Sur Napoléon dans l'œu-

Questions politiques et sociales). vre de Balzac, cf. ici Une léné-

— Le récit de Goguelat a été im- breuse Affaire tl La Rabouilleuse.

Erimé à part en plaquette par 1 2. Coup d'Etat du 18 brumaire

imon, rue du Temple, 6, en (t799).Le conseil des Cinq-Cents

1833, sous le titre de Dialogue \ chassé.

HOXORK DE BALZAC

pies comme des hlaj^ues à tabac. De ce coup passe consul ',: et, comme ce n'était jjas lui qui pouvait douter de l'Etre suprême, il remplit alors sa promesse envers le bon Dieu, qui lui tenait sérieusement parole; lui rend ses églises, rétablit sa religion; les cloches sonnent pour Dieu et pour lui-. Voilà tout le monde content : primo, les prêtres qu'il empêche d'être tracassés ; segondo, le bourgeois qui l'ait son commerce, sans avoir à craindre le rapiamus de la loi qu'était devenue injuste ; tertio, les nobles qu'il défend d'être lait mourir, comme on en avait malheureusement contracté l'habitude. Mais il y avait des ennemis à balayer, et il ne s'endort pas sur la gamelle, parce que, voyez-vous, son œil "vous traversait le monde comme une simple tête d'homme. Pour lors, paraît eu Italie, comme s'il passait la tête par la fenêtre, et son regard suUit^. Les Autrichiens sont avalés à Marengo^ comme des goujons par une baleine ! Haouf ! Ici, la victoire française a chanté sa gamme assez haut pour que le monde entier l'entende, et ça a suffi.

« — Nous n'en jouons i)lus, que disent les Allemands.

« — Assez comme ça ! disent les autres.

« Total : l'Europe fait la cane, l'Angleterre met les pouces. Paix générale où les rois et les peuples font mine de s'embrasser^. C'est là que l'empereur a inventé la Légion d'honneur^, une bien belle chose, allez !

« — En France, qu'il a dit à Boulogne, devant l'armée entière, tout le monde a du courage! Donc, la partie civile qui fera des actions d'éclat sera sœur du soldat, le soldat sera sou frère, et ik seront unis sous le drapeau de l'honneur.

1. Institution d'un gouvernement provisoire de trois consuls : Siéyès, Hoger-Ducos, Bonaparte. Puis constitution de l'an VIII (décembre 99), Bonal>arte. premier consul pour dix ans, avec Cainbacérès et Lebrun pour collègues.

-2. Ce n'est que le 18 avril 1802, deux ans après Mareng-o, que l'église Xoti-e-Dame « se rouvrit à la solennité du culte », et que le Moniteur annonça, en même temps que la ratification de la paix avec l'Ang'leterre, lu conclusion du Concordat. Mais en fait le culte avait été rétabli antérieuremeul.

H. Passage du mont Saint-Bernard.

4. Ce que l'imagination populaire n'a pas retenu, c'est que cette bataille fut très disputée, et gagnée grâce a l'intervention de Desaix, qui fut tué (14 juin 1800).

Page 1