‹ Morceaux choisisChapitre 53 sur 226 · Mot impropre. Balzac ne i mépris qu'un être tyranriique a · texte numérisé non relu

Mot impropre. Balzac ne i mépris qu'un être tyranriique a

îeut vouloir parler d'une éga- pour celui qui se laisse exploi-

ité de situation entre le maître ter. Tout l'avare est là; se sur-

;t la servante. 11 veut dési- veillant toujours lui-même, in-

;ner cette absorption d'un être capable d'un geste d'abandon,

par un autre, qui arrive à l'i- j il contemple avec ironie la crèa-

ientitication. Nanon ne reven- ture naïve et sans défense qui

ligue jamais son droit d'être , jouit sans arriére-pensée d'un

iifférente. Ses besoins sont touours ég-aux à ceux de Grandet.

2. La est de trop : pêche de ngne est l'explication ù'alberge.

.3. Encore une espèce de pêche 1 peau non veloutée, mais lisse.

4. Equivoque, car Grandet, tout ^n aimant Nanon, a pour elle le

moment de douceur.

5. Ce mot n'implique aucune tendresse, — pas plus que l'expression « ma nelle » n'implique une idée de beauté.

6. Toujours une pitié ironique pour l'être qui aura été dupe toute sa vie.

lofi HONORÉ DE BALZAC

prise tout en gré^ par la vieille fille, avait je ne sais quoi d'horrible. Cette atroce pitié d'avare, qui réveillait mille plaisirs- au cœur du vieux tonnelier, était pour Nanon sa somme de bonheur. Qui ne dira pas aussi : « Pauvre Nanon ! » Dieu reconnaîtra ses anges aux inflexions de leur voix et de leiirs mystérieux regrets. Il y avait dans Saumur une grande quantité de ménages où les domestiques étaient mieux traités, mais où les maîtres n'en recevaient néanmoins aucun contentement. De là cette autre phrase « Qu'est-ce que les Grandet font donc à leur grande Nanon, pour qu'elle leur soit si attachée ? Elle passerait dans le feu pour eux ! » Sa cuisine, dont les fenêtres grillées donnaient sur la cour, était toujours propre, nette, froide, véritable cuisine d'avare où rien ne devait se perdre. Quand Nanon avait lavé sa vaisselle, serré -^ les restes du dîner, éteint son feu, elle quittait sa cuisine, séparée de la salle par un couloir, et venait liler du chanvre auprès de ses maîtres. Une seule chandelle suffisait à la famille pour la soirée. La servante couchait au fond de ce couloir, dans un bouge ^ éclairé jiar un jour de souffrances Sa robuste santé lui permettait d'habiter impunément cette espèce de trou, d'où elle pouvait entendre le moindre bruit par" le silence profond qui régnait nuit et jour dans la maison. Elle devait, comme un dogue chargé de la police, ne dormir que d'une oreille et se reposer en veillant.

[Grandet a appris la mort et la ruine de sou frère, homme d'affaires qui occupait sur la place de Paris une grosse situation. Son neveu vient de débarquer chez lui, et Grandet a dû lui révéler son malheur, qu'il ignorait encore. L'avare ne prête pas d'attention .i cette grande douleur. Il ne songe qu'aux moyens de jouer un bon tour aux créanciers de son frère défunt. Ici l'imagination psychologique de Balzac est très ingénieuse ; Grandet est un homme d'action, il faut que son trop plein d'énergje se dépense en mauvais coups. Son astuce goguenarde s'ingénie à de lents chefs-d'œuvre.]

1. Agréée, prise en bonne part, petit cabinet attenant .à une sans que IS'anon soupçonne la pièce, dont il emprunte la lusécheresse de Grandet. mière, — par dérivation, une

-2. Il y a là un mot de carac- piéce sale et malsaine,

tère que Balzac ne s'attarde pas 5. Fenêtre garnie de barreaux,

à analyser :— il nous suggère ne s'ouvrant pas, et donnant sur

rintelligence intuitive de cette la propriété voisine,

pitié d'avare, dont la qualité se q p^^j, ^ ^ràce d, à ^aiiae de. sent plus qu elle ne se dehnit. . Locution populaire et incon-ec-

3. tierrer veut dire ramasser : te: àmoins quecene soit ditpar

dans cette maison d'avare, le analogie avec des expressions

mot prend tout son sens. comme celles-ci :/wi/'Hwe./oHrn A'

V. Originairement, c'est un d'hwer,par les nuits silencieuses.

EUGENIE GRANDET

Les trames d'un avare.

Peu dormeur, Grandet employait la moitié de ses nuits aux calculs préliminaires qui donnaient à ses vues, à ses observations, à ses plans, leur étonnante justesse et leur assuraient cette constante réussite de laquelle s'émerveillaient les Saumurois. Tout pouvoir humain est un composé de patience et de temps '. Les gens puissants veulent et veillent"^. La vie de l'avare est un constant exercice de la puissance humaine mise au service de la personnalité. 11 ne s'appuie que sur deux sentiments : l'amour-propre et l'intérêt ; mais l'intérêt étant en quelque sorte l'amourpropre solide et bien entendu, l'attestation continue d'une supériorité réelle, l'amour-propre et l'intérêt sont deux parties d'un même toiit, l'égoïsme. De là vient peut-être la prodigieuse curiosité qu'excitent les avares habilement mis en scène ^. Chacun tient par un lil à ces personnages qui s'attaquent à tous les sentiments humains, en les résumant^ tous. Où est l'homme sans désir, et quel désir social se résoudra sans argent ? Grandet avait bien réellement quelque chose, suivant l'expression de sa femme. Il se rencontrait en lui, comme chez tous les avares, un persistant besoin de jouer une partie avec les autres hommes'', de leur gagner légalement leurs écus. Imposer autrui, n'est-ce pas faire acte de pouvoir, se donner perpétuellement le droit de mépriser ceux qui, trop faibles, se laissent ici-bas dévorer? Oh! qui a bien comi>ris l'agneau

1. Balzac distingue avec raison ces deux éléments, bien qu'on P'iisse soutenir quelle temps est impliqué dans \Apatience. — X'at-on pas dit : « Le génie est une long-ne patience. »

2. Balzac faisait un retour sur lui-même en écrivant cette phrase. Cf. ce que dit Vautrin à Rastignac, p. 196 sqq.

3. Balzac pense surtout à l'Harpagon de IMolière et au Shylock de Shakespeare.

L S'attaquent. . . résumant ^= n.

peu prés d'expression. Balzac veut dire qu'un avare richt; el usurier détient le moyen de sa-

tisfaire toutes les passions.puisque toutes ont pour moyen l'argent. Sa formule est incorrecte, mais saisissante.

5. Il y a du romantisme dans cette conception. Tous les avares ue sont pas des Grandet ou des Gobseck , ou des Maître Cornélius. L'avarice, qui passe pour la passion mesqiune et rapetissante entre toutes, prend ici une sorte de grandeur et de beauté tragique. Elle est une torme de ce que Saint-Cyrau appelait « l'Kspi'it de jjrincipauté », du besoin de primer, et de l'inquiétude humaine.

paisiblement couché aux pieds de Dieu^ le plus touchant emblème de toutes les victimes terrestres, celui de leur avenir, enfin la souffrance et la faiblesse glorifiées? Cet agneau, l'avare le laisse s'engraisser, il le parque, le tue, le cuit, le mange et le méprise. La pâture des avares se compose d'argent et de dédain. Pendant la nuit, les idées du bonhomme avaient pris un autre cours- : de là sa clémence. Il avait ourdi une trame pour se moquer des Parisiens, pour les tordre, les rouler, les pétrir, les faire aller, venir, suer, espérer, pâlir; pour s'amuser d'eux, lui, ancien tonnelier, au fond de sa salle grise, en montant l'escalier vermoulu de sa maison de Saumur. Son neveu l'avait occupé. Il voulait sauver l'honneur de son frère mort sans qu'il en coûtât un sou ni à son neveu ni à lui. Ses fonds allaient être placés pour trois ans'', il n'avait plus qu'à gérer ses biens; il fallait donc un alimenta son activité malicieuse, et il l'avait trouvé dans la faillite de son frère. Ne se sentant rien entre les pattes à pressurer, il voulait concasser* les Parisiens au profit de Charles, et se montrer excellent frère à bon marché. L'honneur de la famille entrait pour si peu de chose dans son projet, que sa bonne volonté doit être comparée au besoin qu'éprouvent les joueurs de voir bien jouer une partie dans laquelle ils n'ont pas d'enjeu. Et les Cruchot lui étaient nécessaires, et il ne voulait pas les aller chercher, et il avait décidé de les faire arriver chez lui, et d'y commencer ce soir la comédie dont le plan venait d'être conçu, afin d'être le lendemain, sans qu'il lui en coûtât un denier, l'objet de l'admiration de sa ville.

[Grandet communique son plan au notaire Cruchot et au banquier des Grassins. Puis le roman reprend son cours. Le neveu de Grandet est un dandy très séduisant, il a d'ailleurs une certaine fraîcheur d'àme qui achève d'enchanter le cœur d'Eugénie. Ils s'aiment, et ils décident de s'épouser quand Charles aura refait fortune aux Iles. Comme Charles a besoin d'argent pour faire une pacotille, Eugénie lui donne son douiain, collection de pièces rares que son père lui a données une à

i. L'agneau qui symbolise, dans la religion catholique, le sacrifice volontaire de Dieu le Fils.

2. Après avoir voulu ignorer les dettes de son frère, il s'est résolu, non à les payer, mais à traîner les choses eii longueur, à multiplier la procédure, de manière que, d'artifices en arti-

fices et de compromis en concordats, la succession se trouve claire sans qu'il en ait coûté un sou à l'avare.

3. Balzac a décrit minutieusement les dernières opérations de Grandet.

'^. Le mot n'est pas heureux.

Le travail du style n'est pas achevé.

EUGENIE GRANDET

une. Charles s'en va. Au jour de Tan suivant, Grandet, selon son habitude, demande à §a fille de lui montrer ce précieux douzain qu'elle n'a plus. C'est le commencement d'un drame de famille.]

Le douzain.

L'attente d'une mort ignominieuse et publique est moins horrible peut-être pour un condamné que ne l'était pour madame Grandet et pour sa lille l'attente des événements qui devaient terminer ce déjeuner de famille. Plus gaiement parlait et mangeait le vieux vigneron ^ plus le cœur de ces deux femmes se serrait. La fille avait néanmoins un appui dans cette conjoncture : elle puisait de la force en son amour.

— Pour lui, pour lui, se disait-elle, je souffrirais mille ' morts.

A cette pensée, elle jetait à sa mère des regards flamboyants- de courage.

— Ote tout cela, dit Grandet à Nanon quand, vers onze heures, le déjeuner fut achevé; mais laisse-nous la table. Nous serons plus à l'aise pour voir ton petit trésor, dit-il en regardant Eugénie. Petit! ma foi, non. Tu possèdes, valeur intrinsèque, cinq mille neuf cent cinquante-neuf francs, et quarante de ce matin ^, cela fait six mille francs moins un. Eh bien, je te donnerai, moi, ce franc pour compléter la somme, parce que, vois-tu, fifille... — Eh bien, pourquoi nous écoutes-tu ? Montre-moi tes talons, Nanon, et va faire ton ouvrage, dit le bonhomme.

Nanon disparut.

— Ecoute, Eugénie, il faut que tu me donnes ton or. Tu ne le refuseras pas à ton pèpère, ma petite fifille, hein*?

Les deux femmes étaient muettes.

— Je n'ai plus d'or'', moi. J'en avais, je n'en ai plus. Je

1. Il est tout guilleret à l'idée de revoir le trésor d'Eugénie.

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