Il a été question de la longévité des La Bertellière
VOUS n'avez donc pas coniiance en lui? vous ne savez donc pas ce que c'est qu'un père ? S'il n'est pas tout pour vous, il n'est rien^. Où est votre or ?
— Mon père, je vous aime et vous respecte, malgré votre colère ; mais je a^ous ferai fort humblement observer que j'ai vingt-deux ans. Vous m'avez assez souvent dit que je suis majeure, pour que je le sache. J'ai fait de mon argent ce qu'il m'a i^lu d'en faire, et soyez sur qu'il est bien placé. , .
— Où ?
— C'est un secret inviolable-, dit-elle. N'avez-vous pas vos secrets ?
— Ne suis-je pas le chef de ma famille ? Ne puis-je avoir mes affaires ?
— C'est aussi mon affaire.
— Cette affaire doit être mauvaise, si vous ne pouvez pas la dire à votre père, Mademoiselle Grandet.
— Elle est excellente, et je ne puis pas la dire à mon père.
— Au moins, quand avez-vous donné votre or ? Eugénie lit un signe de tète négatif.
— Vous l'aviez encore le jour de votre fête, hein ? Eugénie, devenue aussi rusée par amour que son père
l'était par avarice, réitéra le même signe de tête 3.
— Mais on n'a jamais vu pareil entêtement, ni vol pareil, dit Grandet d'une voix qui alla crescendo et qui fît graduellement retentir la maison. Comment! ici, dans ma propre maison, cliez moi, quelqu'un aura pris ton or ! le seul or qu'il y avait ! et je ne saurai pas qui ? L'or est une chose chère. Les plus honnêtes filles peuvent faire des fautes, donner je ne sais quoi, cela se voit chez les grands seigneurs^ et même chez les bourgeois ; mais donner de l'or, car vous l'avez donné à quelqu'un, hein ?
Eugénie fut impassible.
A-t-on vu pareille fille ! Est-ce moi qui suis votre père ? Si vous l'avez placé, vous en avez un reçu". . .
1. Etudier ici le mélange de dignité paternelle et d'avilissement, et surtout comment tous les sentiments de Grandet sont aflectés, en quelque manière, d'un exposant d'avarice.
2. Elle a promis le silence à Charles, par délicatesse autant que par besoin de mystère dans le dévouement.