Voir Du Pontavice de Heussey
Balzac en Bretagne.
2. Pseuflonj'me fie Paul Lacroix ; voir (iiius Le Livre, de 1882 : Sim^ile
Histoire de mes Relatimis liltéraîrex avec Balzac.
3. Portrait intime de Balzac, sa rie, son humeur, son caractère, 1859.
Retenons cet aveu ; — un peu plus loin Werdet conclut, non sans dépit (et il lui sera beaucoup pardonné pour cela) que, malgré qu'on en eût, il fallait l'aimer. « Il possédait l'art de se faire aimer à ce point qu'on oubliait, eu sa présence, les griefs qu'à tort ou à raison on avait contre lui. pour ne se souvenir que de l'affection qu'on lui portait ». Et c'est Werdet qui nous apprend que ses ser- A'iteurs l'aimaient jusqu'au fanatisme : sans lui, saurions-nous qui était le Tigre Grain-dc-Mil, Rose (l'original, peut-être de la grande Nanon ô^Eugénie Grandet') et François le vieux troupier?
Séduisant, il l'est à la manière d'un enfant, et d'un enfant gâté. Le jour où il vint à l'Abbaye-aux-I$ois 2, il était si content qu'il se serait jeté dans les bras de tout le monde ; il donna là une scène un peu burlesque, mais si franchement sincère, et sa conversation fut si spirituelle, que, si l'on rit, ce fut de plaisir devant ce beau naturel, comme on disait jadis. — Des visiteurs 3, M»" Jobey de Ligny et le jeune Lemer, viennent aux Jardies : il leur propose de l'aider à déménager à la cloche de bois, parce que, le soir, l'huissier doit le saisir, et il rit de bon cœur à l'idée qu'on ne pourra faire qu'un procès-verbal de carence. En 1833 ', écrivant à la duchesse de Castries et soignant son attitude, il romantisera cette gaieté verveusc, ébahissante : « Le caractère rieur et enfant, surtout, comme vous dites léger 5, est un aubier qui m'a présers-é souvent ; mais plus souvent aussi le cœur a reçu de vives et saignantes blessures >>. Il dit vrai, mais l'aubier est solide et plein de sève. — M"' Ancelot le trouve si bon enfant qu'elle lui pardonne des bouffées d'orgueil. Il sait que le secret de son charme est dans cette simplicité d'enfant, et il en joue un peu, quand il se sent devenir grand homme : « Je veux, écrit-il à M°" Hanska en ISSis, que vous vous disiez, en entendant mon nom glorieusement, respectueusement prononcé : « C'est un enfant, qui aime les cailloux, qui dit des bêtises, qui en fait,.. . et qui faisait rire M. de Hanski )>.
Sa gaieté déborde en causeries. Le soir, au coin du feu, il fait d'impayables « campagnes en Chine ». Il enfourche un dada, fet le voilà parti à travers les steppes de la fantaisie, à un train échevelé. Aussi, amis et ennemis s'accordent sur ce point qu'il ne savait pas causer. Gozlan nous parle d'une soif inextinguible de monologues, dont il semblait avoir hérité de Diderot en ligne directe. M"" Ancelot lui en veut de ce qu'un jour, présenté par elle, pendant une audition de Listzt, à un Américain curieux de le connaître, il ne sut lui parler, intarissablement, que de la misère des
1. Voir ici p. 153. ] 5. Que île fois il se défendra de cette
2. Délécluze : Souvenirs de soixante | qualité dans ses Lettres à M"»* Hauska, années. 1 qui ne le trouvait jamais grave, assez
S. Lemer, op. cit. 1 confit eu dévotion amoiureuse.
i. Correspondance, I, 316. | 6. Lettres à l'L'trangère, I, 212. ■
écrivains en Franco, de sa propre détresse i — quitte, le soir du même jour, chez M»' d'Abrantès. à rebattre les oreilles de toute l'assistance des millions qu'il était sur le point de gagner. Eusèbe de Salles • nous en dit autant dans son divertissant article ; chez Gérard, Balzac trouvait un partenaire : Stendhal. A eux deux ils tenaient la dragée haute à des causeurs d'un tempérament plus pauvre ; Cousin s'éclipse « ne risquant jamais le contre-point dans ce formidable duo », — Gustave Planche risque une demi-opposition narquoise : Patin, avec son filet de voix, introduit des métaphores suivies, et Balzac le réduit au silence en développant une énorme théorie sur le goût en littérature à travers les âges.
Autre trait, en effet, ce causeur dont une chiquenaude peut lâcher les écluses, est volontiers, et même dans le monde, un mystificateur. Un jour, il propose à une jeune femme de lui raconter toute son liistoire, rien qu'en la regardant fixement dans les yeux : « Pas tout haut », supplie l'imprudente.
Et ce n'est là qu'un des indices de ce tempérament excessif. Il est de ceux qui se reposent d'un excès par l'autre. La légende s'est faite de bonne heure, — et que de fois il plaide l'innocence auprès de l'exigeante M°" Hanska! — d'un Balzac frénétique, même démoniaque. Ghasles n'a-t-il pas osé parler de Tibère à propos de lui ! Il faut en laisser beaucoup. — Par exemple, Balzac n'était pas si joueur, je crois, que ses bons amis le donnaient à entendre; c'est Le Voltaire de 1884 qui nous apprend qu'un jour il fut mis à sec à la bouillotte dans un café de la rue Duphot. Lui-même confesse à M°"= Hanska qu'il a joué, au lansquenet, un soir de février 18io, chez la comtesse Merlin, sans perdre ni gagner : « Il fallait bien appliquer un moxa « sur les soucis qui lui «torturaient» l'imagination. Dans la même lettre, il avoue «ju'il compte sur ses gains au jeu pour faire le voyage de Dresde ; — et une autre fois, c'est à Marseille qu'il gagne l'argent de son passage en Sardaigne ou en Italie. Et en cette année 18i5, toujours pour faire trêve à ses préoccupations, il suit Théo. Gautier à l'hôtel de Pimodart, il prend du haschich, — ses lettres nous l'apprendraient, si Gautier déjà n'avait raconté cette soirée'^. Mais tout cela semble très accidentel. Convenons que Balzac aimait la bonne chère, et appelons, avec ses contemporains, « une orgie », ce fameux dîner du Rocher de Cancale, non pas modèle, mais facsimilé de celui de La Peau de Chagrin, organisé par Le Charivari avec Dutacq, Altaroche, Gautier, Daumier, Gavarni et Balzac, roi du festin, pour célébrer un acquittement. Mais n'oublions pas que ce truculent Balzac venait sans doute de passer des semaines au
1. Balzac alchimiste et rhéteur dans 1 vard, 11 et 25 janvier 1863. le salon de Gérard, dans Le Boule- j 2. Daus ses Portraits contemporains.
HONORli DE BALZAC
régime d'un ascète : lait, fruits, café. Oui, il écrit le 26 octobre 1834 à M°" Hanska : « Samedi prochain, je donne à dîner à mes tigres* de la loge, et je fais des somptuosités sans raison. J'ai Rossini et Olympe 2, sa cara dona, qui présidera. J'ai Nodier, puis les cinq tigres, Sandeau, et un certain Bohain, homme de grand talent politique, taré injustement, les vins les plus exquis de l'Europe, les fleurs les plus rares, la chère la plus Une ; enfin je veux me distinguer». — Et en 1839 3 ; «J'assiste aujourd'hui à un dîner diplomatique de bons enfants qui veulent rire et boire. Or, comme je suis hébété de travail, je n'ai pas le courage de me refuser à cette débauche ^. » — Mais c'est lui aussi qui se justifie en 1832, auprès de M°" Carraud, d'aimer le luxe; c'est «ce coquin d'Honoré » qui écrit : « J'ai acquis le droit de me mettre dans la soie, parce que, demain s'il le faut, je retournerai sans regret, sans un soupir, dans la mansarde de l'artiste, la mansarde nue,... pour ne me vendre à personne. »
Ainsi s'expliquent aussi ses fugues soudaines, qui désespèrent ses éditeurs, intriguent ses amis, et réjouissent ses adversaires, lesquels répandent sur les causes de ses éclipses les pires calomnies : la moindre est qu'il est devenu fou. Desnoiresterres a bien parlé de ses bizarreries, après des périodes de travail forcené. Et Werdet nous raconte cette mirobolante journée d'octobre 1834, où Balzac le promena, effaré, rue Saint-Victor, puis rue Saint-Antoine, moissonnant les observations, rafraîchissant de vieilles études, pétillant d'anecdotes; puis, mal vêtu, sali parles taudis d'où il sortait, les allées visqueuses qu'il avait explorées, la barbe inculte, pris de l'idée d'aller à un concert du Conservatoire, où d'ailleurs le beau monde lui fait fête. Il finit la journée chez Véry, alors glorieux, en A'itellius ou en Gargantua; Werdet nous lègue le menu : cent huîtres, douze côtelettes, un caneton, douze poires du doyenné,. . . j'en passe. Balzac-Gargantua finit la soirée chez le mime Debureau, et ses rires formidables soulèvent une émeute. Le matin, il n'en pouvait plus de travail. Le tout, conclut Werdet, aux frais de l'éditeur.
Sa vanité ; sa naïveté.
Cet homme, en proie au délire de la verve, l'est aussi, et c'est presque, chez lui, la même chose, au délire de la vanité. Son