Rien de plus antiromanti
que en effet que l'ordre méticu leux ; le romantique aime la fantaisie, les caprices spirituels de la nature, la ilore dont elle pare les vieilles choses, toutes ces harmonies entre elles et les créations humaines, qu'un entretien soigneux contrarie. — Bien que lui-même imprégné de romantisme, Balzac a fait souvent des allusions satiriques aux défauts de l'école. (Cf. p. 27.5 sqq.)
172 IIOXOUK DE BALZAC
de l'intérieur lui avait ouvert le battant au milieu duquel était une petite grille, ce battant échappait aussitôt de la main, emporté par son poids, et retombait en rendant, sous les voûtes d'une spacieuse galerie dallée et dans les profondeurs de la maison, un son grave et lourd comme si la porte evit été de bronze. Cette galerie, peinte en marbre, toujours fraîche et semée d'une couche de sable lin, conduisait à une grande cour carrée intérieure, pavée en larges carreaux vernissés et de couleur verdàtre. A gauche se trouvaient la lingerie, les cuisines, la salle des gens; à droite le bûcher, le magasin au charbon de terre et les communs du logis, dont les portes, les croisées, les murs étaient ornés de dessins entretenus dans une exquise propreté. Le jour, tamisé entre quatre murailles rouges rayées de filets blancs, y contractait des reflets et des teintes roses qui prêtaient aux figures et aux moindres détails une grâce mystérieuse et de fantastiques apparences ^
[M"" Claes, qui voit son mari en proie a l'idée fixe de la science, s'abandonne, en cette maison, à une rêverie triste. Tout d'un coup, elle entend venir Balthazar Claes, le chercheur d'absolu.]
Le chercheur d'absolu.
Balthazar Claes se montra tout à coup, fit quelques pas, ne regarda pas cette femme, ou, s'il la regarda, ne la vit pas, et resta tout droit au milieu du parloir - en appuyant sur sa main droite sa tète légèrement inclinée''. Une horrible soufl'rance à laquelle cette femme ne pouvait s'habituer, quoiqu'elle revînt fréquemment chaque jour, lui étreignit le cœur, dissipa son sourire, plissa son front brun entre les sourcils, vers cette ligne que creuse la fréquente expression des sentiments extrêmes; ses yeux se remplirent de larmes, mais elle les essuya soudain en regardant Balthazar. Il était impossible de ne pas être profondément
1. Voici qui était fait pour i ne pas citer la description, plaire aux romantiques. j 3. Noter la ressemblance de
2. C'est le salon, rempli de ; celte attitudeaveccelledeGranbelles choses (un Titien, une dct: toutes les obsessions, quelle boiserie massive en ébènesculp- qu'en soit la nature, se traduite) dont nous regrettons de | sent de la même manière.
LA RECHERCHE DE L'ABSOLU 173
impressionné i)ar ce chef de la famille Claes. Jeune, il avait dû ressembler au sublime martjri qui menaça Charles-Quint de recommencer Artevelde ; mais, en ce moment, il paraissait âgé de plus de soixante ans, quoiqu'il en eût environ cinquante, et sa vieillesse prématurée avait détruit cette noble ressemblance. Sa haute taille se voûtait légèrement, soit que ses travaux l'obligeassent à se courber, soit que l'épine dorsale se fût bombée sous le poids de sa tète. Il avait une large poitrine, un buste carré; mais les parties inférieures de son corps étaient grêles, quoique nerveuses ; et ce désaccord dans une organisation évidemment parfaite autrefois intriguait l'esprit, qui cherchait à expliquer par quelque singularité d'existence les raisons de cette forme fantastique-. Son abondante clievelure blonde, peu soignée, tombait sur ses épaules à la manière allemande, mais dans un désordre qui s'harjnonisait avec la bizarrerie générale de sa personne. Son large front offrait, d'ailleurs, les protubérances dans lesquelles Gall^ a placé les mondes poétiques. Ses yeux, d'un bleu clair et riche, avaient la vivacité brusque que l'on a remarqué chez les grands chercheurs de causes occultes. Son nez, sans doute parfait autrefois, s'était allongé, et les narines semblaient s'ouvrir graduellement de plus en plus par une involontaire tension des muscles olfactifs. Les pommettes velues saillaient beaucoup, ses joues déjà (létries en paraissaient d'autant plus creuses ; sa bouche, pleine de grâce, était resserrée entre le nez et un menton court, bi'usquement relevé. La forme de sa ligure était cependant plus longue qu'ovale ; aussi le système scientifique qui attribue à chaque visage humain une ressemblance avec la face d'un animal^ eût-il trouvé une preuve de plus dans celui de Balthazar Claes, que l'on aurait pu comparer à une tète de cheval. Sa peau se collait sur ses os, comme si quelque feu secret l'eût incessamment