Faute de goût, qui dépare un très beau passage
4. Balzac était grand lecteur de Sterne, dont il a quelquefois imité l'humour.
3. Peut-être spirituel, mais hors de propos, il y a un peu de raideur pédante chez Marguerite ; son rôle est insérât, et
— Ne sois pas triste, tu feras le bonheur de ceux que tu aimes, tu seras liien puissante, bien riche...
— Mademoiselle a si bon cœur ! dit Lemulquinier, dont la face en écumoire g^rimaça péniblement un sourire.
Pendant le reste de la soirée, Balthazar déploj'a pour ses deux tilles toutes les grâces de son caractère et tout le charme de sa conversation. Séduisant comme le serpent \ sa parole, ses regards épanchaient un fluide magnétique, et il prodigua cette puissance de génie, ce doux esprit qui fascinait Joséphine, et il mit pour ainsi dire ses filles dans son cœur. Quand Emmanuel de Solis vint, il trouva, pour la première fois depuis longtemps, le père et les enfants réunis. Malgré sa réserve, le jeune proviseur- fut sounùs au prestige de cette scène, car la conversation, les manières de Balthazar eurent un entraînement irrésistible. Quoique plongés dans les abîmes de la pensée, et incessamment occupés à observer le monde moral, les hommes de science aperçoivent néanmoins les plus petits détails dans la sphère où ils vivent. Plus intempestifs ^ que distraits, ils ne sont jamais en harmonie avec ce qui les entoure, ils savent et oublient tout ; ils préjugent l'avenir, prophétisent pour eux seuls, sont au fait d"un événement avant qu'il éclate ^ mais ils n'en ont rien dit. Si, dans le silence des méditations, ils ont fait usage de leur puissance pour reconnaître ce qui se passe autour deux, il leur suffit d'avoir deviné : le travail les emporte, et ils appliquent presque toujours à faux les connaissances ([u'ils ont acquises sur les choses de la Aie.
Balzac n'a qu'à moitié réussi à composer ce personnage, bien intérieur à Eugénie Grandet.
Marguerite sera pkis séduisante quand, ayant relait la fortune des Claes, ayant casé et relégué son père en Bretagne, épuisée d'héroïsme, elle se sentira « criminelle » envers lui.
1. Le regard du serpent fascine ses victimes. La comparaison choque. On admettait mieux le basilic à propos de Grandet (voir p. Ii8).
■2. Emmanuel est proviseur du « collèg'e )i de Douai.
3. Balzac veut dire qu'ils ne se prêtent pas aux circonstances, au présent.
4. Balzac croit en effet que les hommes de génie sont des voyants. Toute "cette page est fort curieuse, et il faudrait la
rapprocher d'une lettre à M°" Hanska (21 janvier 1838) : elle s'était étonnée que lui, si pénétrant observateur, manquât de sens pratique : « Hélas, m'aimerîez-vous si je n'étais dupe de rien... ? ^lais, en laissant la question de cœur de côté, je vous dirai le secret de cette apparente contradiction. Quand un homme arrive à être de première force au ic/i/.s^ qu'il sait à la cinquième carte jouée où sont toutes les autres, croyezvous qu'il n'aime pas à laisser sa science de cùtè pour savoir comment ira le jeu par les lois du hasard?» Et enfin, quand « ses facultés sont tendues à éci'ire, à rendre, à peindre, à se souvenir », comment pourrait-il être sur le terrain « des matérialités ? »
LA RECHERCHE DE L ABSOLU
' Parfois, quand ils se réveillent de leur apathie sociale, ou quand ils ],oinbent du monde moral dans le monde extérieur, ils y reviennent avec une riche mémoire, et n'y sont étrangers à rien. Ainsi, Baltliazar, qui joignait la perspicacité du cœiu' à la perspicacité du cerveau, savait tout le passé de sa fille, il connaissait ou avait deviné' les moindres événements de l'amour mystérieux qui l'unissait à Emmanuel, il le leur prouva linement, et sanctionna leur alTection en la partageant-. C'était la plus douce flatterie que pût faire un père, et les lieux amants ne surent jias y résister. Cette soirée fut délicieuse par le contraste qu'elle formait avec les chagrins qui assaillaient la vie de ces pauvres enfants. Quand, après les avoir, pour ainsi dire, remplis de sa lumière et baignés de tendresse, Ballhazar se retira, Emmanuel de Solis, qui avait eu jusqu'alors une contenance gênée, se débarrassa de trois mille ducats en or qu'il tenait dans ses poches en craignant de les laisser apercevoir. 11 les mit sur la travailleuse de Marguerite, qui les couvrit avec le linge qu'elle raccommodait et alla chercher le reste de la somme. Quand il revint, Félicie était allée se coucher. Onze heures sonnaient. Martha, qui veillait pour déshabiller sa maîtresse, était occupée chez Félicie,
— Où cacher cela ? dit Marguerite, qui n'avait pas résisté au plaisir de manier quelques ducats, un enfantillage qui la perdit !. . .
— Je soulèverai cette colonne de marbre dont le socle est creux, dit Emmanuel, vous y glisserez les rouleaux, et le diable n'irait pas les y chercher.
Au moment ovi Marguerite faisait son avant -dernier voyage de la travailleuse à la colonne, elle jeta un cri perçant, laissa tomber les rouleaux, dont les pièces brisèrent le papier et s'éparpillèrent sur le parquet : son père était à la porte du parloir et montrait sa tète, dont l'expression d'avidité l'elfraya.
— Que faites-vous donc là ? dit-il en regardant tour à tour sa lille que la peur clouait sur le plancher, et le jeune homme qui s'était brusquement dressé, mais dont l'attitude auprès de la colonne était assez signiiicative.
1. Dans la pensée de Balzac, la divination n'est pas seulement le procédé indactif qui, sur des indices légers, reconstrait une réalité complexe, c'est un don mystérieux, qui n'a rien de commun avec la connais-
sance rationnelle.
2. Mot impropre ici. — De même amants qui ne convient pas à des tiancés. Survivance de la langue du dix-huitième siècle. Voir à. la suite, page 184, note 2.
Le fracas de l'or sur le parquet fut horrible et son épari pillement semblait prophétique.
— Je ne me trompais pas, dit Balthazar en s'asseyani j'avais entendu le son de l'or. . .
Il n'était pas moins ému que les deux jeunes gens, don les cœurs palpitaient si bien à l'unisson, que leurs mouv< ments s'entendaient comme les coups d'un balancier d pendule au milieu du profond silence qui régna tout à cou dans le parloir.
— Je vous remercie. Monsieur de Solis, dit Marguerite Emmanuel en lui jetant un coup d'œil qui signiliait : « S« condez-moi pour sauver cette somme. »
— Quoi ! cet or...? repril Balthazar en lançant des r€ gards d'une épouvantable lucidité sur sa lille et sur Emma nuel.
— Cet or est à Monsieur, qui a la bonté de me le prête pour faire honneur à nos engagements', lui réi^ondit-elle
M. de Solis rougit et voulut sortir.
— Monsieur, dit Balthazar en l'arrêtant par le bras, m vous dérobez pas à ma reconnaissance.
— Monsieur, vous ne me devez rien. Cet argent appap tient à Mademoiselle Marguerite, qui me l'emprunte su: ses biens, répondit-il en regardant sa maîtresse-, qui h remercia par un imperceptible clignement de paupières.
— Je ne souffrirai i^as cela, dit Claes, qui prit um plume et une feuille de papier sur la table où écrivai Félicie.
Et, se tournant vers les deux jeunes gens étonnés
— Combien y a-t-il ?
La passion avait rendu Balthazar plus rusé que ne l'eu
été le plus adroit des intendants coquins : la somme allai être à lui. Marguerite et M. de Solis hésitaient.
— Comptons, dit-il.
— Il y a six mille ducats, répondit Emmanuel.
— Soixante et dix mille francs, reprit Claes.