‹ Morceaux choisisChapitre 81 sur 226 · Vieil employé crétinisé · texte numérisé non relu

Vieil employé crétinisé

5. Voihà de ces passades qui, pris isolément, justitieraient le réquisitoire de M. Thureau-Danpin contre Balzac (Histoire de la Monarchie de Juillet, T. I, 1. I, chap. IV) ; il ne voit dans son œuvre qu'une «raillerie immense, brutale, sinistre» : il cite le mot de Jules Vallès, l'âpre auteur des Réfractaircs, qui appelait les roinans de Balzac des livres meurtriers. Et il renvoie à Caro, qui, signalant le rôle de la « barbarie lettrée » dans la Commune, pose la question de

la responsabilité de Balzac, « ce puissant agitateur des convoitises contemporaines.»

6. Toute l'immoralité de Vautrin est contenue dansZe ISIeveu de Rameau, de Diderot (publié en 18231 : « Ne me vantez donc pas, disait ce bohème, certains principes généraux de je ne sais quelle morale que les gens ont sans cesse à la bouche et que personne ne pratique... Dans la nature, toutes les espèces se dévorent; toutes les conditions se dévorent dans la société... Au milieu de tout cela, il n'y a que l'imbécilequi soitlésé sans avoir vexé personne ». — Balzac trouvait aussi dans le roman de Diderot un étalage des hontes secrètes de la littérature, qu'il peindra dans les Illusions perdues.

7. C'est l'un des mots qui faisaient dire spirituellement à Paul de Molènes qu'à lire Le

le pouvoir du génie, on le hait, on tâche de le calomnier, parce quil prend sans partager; mais on plie s'il persiste: en un mol, on l'adore à genoux quand on n'a pas pu l'enterrer sous la boue. La corru[)tion est en force, le talent est rare. Ainsi, la corruption est l'arme de la médiocrité qui abonde, et a'ous en sentirez partout la pointe

Tirez vos conclusions. Voilà la vie telle qu'elle est. Ça n'est pas plus beau que la cuisine, ça pue tout autant, et il faut se salir les mains' si l'on Aeut fricoter; sachez seulement bien vous débarbouiller ; là est toute la morale de notre époque. Si je vous parle ainsi du monde, il m'en a donné le droit, je le connais. Grojez-vous que je le blâme? Du tout. Il a toujours été ainsi. Les moralistes ne le changeront jamais. L'homme est imparfait. Il est parfois plus ou moias hypocrite, et les niais disent alors qu'il a ou n'a pas de mœurs. Je n'accuse pas les riches en faveur du peuple: l'homme est le même en haut, en bas, au milieu. Il se rencontre par chaque million de ce haut bétail dix birons qui se mettent au-dessus de tout, même des lois ; ] en suis. Vous, si vous êtes un homme supérieur, allez en droite ligne et la tète haute. Mais il faudra lutter contre l'envie, la calomnie, la médiocrité, contre tout le monde-. Napoléon a rencontré un ministre de la guerre qui s'appelait Aubr\-3, et qui a failli l'envoyer aux colonies. Tàtezvous I Voyez si vous pourrez vous Ica er tous les matins

Père Goriot on pourrait s'ima- sèment triste. Il fallait bien, giner que « pour réussir dans pour être complet, montrer un le monde il est indispensable éo-OHf moraZ de Paris et cela fait d'avoir un forçat au nombre de reflet d'une plaie dégoûtante.» ses amis » et que «les portes ne 2. Tout cela se ressent de la s'ouvrent qu'avec de fausses formidable dépense d'énerg-ie clefs ». (/?e<'ue des Deux- Mon des, que dut faire Balzac pendant 1" novembre 184-2). Balzac savait toute sa vie, et de la crise qu'il bien que l'honnêteté mené plus traversait en 1834-33. loui que la corruption, et que 3. Aubrv, successeur de Card'ailleursellese sutHt àsoi-mè- 1 not a la Guerre, trouva Boname.<^)ui croirait le contraire se- parte trop jeune pour conserver rait lui-mcme une dupe. ; Je commandement de rartillerie 1. D'après M. Thureaii-Dangrin dans l'armée d'Italie (179i). Des- (op. cit.\. J.-J. .\mpère disait en titué, attaché au bureau topoparlant des romans de Balzac : graphique, Bonaparte demanda «C'est drôle, quand j'ai lu ces au Comité de Salut public dt choses-la, il uie semble toujours l'envoyer en mission, non aux que j'ai besoin de me laver les colonies, mais eu Turquie. L* mains. >> Sainte-Beuve avait ci- Comité refusa. Quelque temps té le mot. Et Balzac disait lui- après, au 13 vendémiaire. Bona même à M°" Hanska (22 novem- parte sauva la Convention. — bre 1834): « Le Père Goriot [qu'il Pour Balzac comme pour Sten est en train de composera est une dahl, c'est le plus grand profes belle œuvre, mais monstrueu- i seur d'énergie qui ait jamais été

ivec plus de volonté que vous n'en aviez la veille'. Dans ;es conjonctures, je vais vous faire une proposition que jersonne ne refuserait. Ecoutez bien

— Que faut-il que je fasse? dit avidement Rastignac^ en nterrompant Vautrin.

— Presque rien, répondit cet homme en laissant échapper in mouvement de joie semblable à la sourde expression l'un pécheur qui sent un poisson au bout de sa ligne, îcoutez-moi bien ! Le cœur d'une pauvre lille malheureuse :t misérable est l'éponge la plus avide à se remplir d'amour, me éponge sèche qui se dilate aussitôt qu'il y tombe luie foutle de sentiment. Faire la cour à une jeune personne qui e rencontre dans des conditions de solitude, de désespoir t de pauvreté sans (pi'elle se doute de sa fortune à venir! lame ! c'est quinte et quatorze en main, c'est connaître les luméros à la loterie, c'est jouer sur les rentes eu sachant es nouvelles. Vous construisez sur pilotis un mariage ndcstructible. Viennent des millions à cette jeune lille, elle DUS les jettera aux pieds, comme si c'était des cailloux.

Prends, mon bien-aimé! Prends, Adolphe! Prends, Alfred!

'rends, Eugène ! » dira-t-elle si Adolphe, Alfred ou Eugène eu le bon esprit de se sacrifier pour elle. Ce quej'entends ar des sacrilices, c'est vendre un vieil habit alin d'aller au 'arfrao èZeii 3 manger ensemble des croûtes aux champinons ; de là. le soir, à l'Ambigu-Comique ; c'est mettre sa lontre au mont-de-piété pour lui donner un chàle. Je ne ous parle pas du gribouillage de l'amour ni des fariboles uxquelles tiennent tant les femmes, comme, par exemple, e répandre des gouttes d'eau sur le papier à lettres en maière de larmes quand on est loin d'elles : vous m'avez l'air e connaître parfaitement l'argot du cœur. Paris, voyez-

1. Le 26 octobre 183i (son ro- de la fortune pour ne pas être

jian était en chantier), Balzac discuté et pouvoir faire mon

ierivait à M»« Hanska ; «... prix, etc. » (Cf. -27 mars i.s36, sur

'uand, pour avoir la royauté Je point de donner un dîner à

Itéraire, je me lève toutes les ses bailleurs de fonds pour la

iuits avec une volonté plus ai- Chronique de Paris, il déjjage

uë que celle de la veille, je son argenterie, qu'il tient à éta-

rois pouvoir me dire fort. >- Les 1er).

ipprochcments pourraient se 2. Rastignac se ressaisira. Sa

iiulti plier; il y a eu dans la vie conscience déjà « s'est dressée

iC Balzac un peu de ce charla- lumineuse devant lui », et il au-

imisiuc, de cette mise en scène ra ce mot très beau : « Moi et la

lue ses ambitieux recomman- vie, nous sommes comme un

ent. Voir la lettre à M"» Ilans- jeune homme et sa tiancée!»

ia du 29 juillet 1837 : « ... J'ai (Voir la suite p. 18.5 sq.)

i'Rardè comme une excellente 3. Restaurant célèbre en ce

iTaire d'afficher tous les dehors temps-là.

VOUS, est comme une forêt du nouveau monde, où s'agiten vingt espèces de peuplades sauvages, les Illinois, les Hu rons', qui vivent du produit que donnent les différentei classes sociales ; a'ous êtes un chasseur de millions. Poui les prendre, vous usez de pièges, de pipeaux, d'appeaux - Il y a plusieurs manières de chasser. Les uns chassent à li dot ; les autres chassent à la liquidation' ; ceux-ci pèchen des consciences, ceux-là vendent leurs abonnés pieds e poings liés. Celui qui revient avec sa gibecière bien garnii est salué, fêlé, reçu dans la bonne société. Rendons justic( à ce sol hospitalier, vous avez affaire à la ville la plu: complaisante qui soit dans le monde. Si les liêres aristocra ties de toutes les capitales de l'Europe refusent d'admettr( dans leurs rangs un millionnaire infâme, Paris lui tend le: bras, court à ses fêtes, mange ses dîners et trinque ave( son infamie.

— Mais où trouver une lille ? dit Eugène.

— Elle est à vous, devant vous !

— Mademoiselle Victorine ?

— Juste !

— Et comment ?

— Elle vous aime déjà, votre petite baronne de Rasti gnac !

— Elle n'a pas un sou, reprit Eugène étonné.

— Ah ! nous y Aoilà ! Encore deux mots, dit Vautrin, e tout s'éclaircira. Le père Taillefer est un vieux coquin qu passe pour avoir assassiné l'un de ses amis pendant la Ré Aolulion*. C'est un de mes gaillards qui ont de l'indépen dance dans les opinions. Il est banquier, principal associi de la maison Frédéric Taillefer et compagnie. Il a un lil unique, auquel il veut laisser son bien, au détriment d Victorine. Moi, je n'aime i)as ces injustices-là. Je sui comme don Quichotte, j'aime à prendi-e la défense du faibl contre le fort. Si la Aolonté de Dieu était de lui retirer so: lils, Taillefer reprendrait sa lille ; il Aoudrait un héritie

quelconque, une bêtise qui est dans la nature Victorin

est douce et gentille, elle aura bientôt entortillé son pèrt et le fera tourner comme une toupie d'Allemagne avec 1 fouet du sentiment ! Elle sera trop sensible à Aotre amou

1. Il y aura de plus en plus tes de glu pour prendre les o (les Ilurons, — un peu trop, — ', seaux. — Appeau = un oisea

dans la Comédie humaine, trop de fauves dans la jungle sociale telle que la per(;oit Balzac.

'2. P(peau.v = baguettes endui-

captif, qui en attire d'autres.

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