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LE PKRE GORIOT 203
pour VOUS oublier, vous l'épouserez. Moi, je me charge du rôle de la Providence, je ferai vouloir le bon Dieu. J'ai un ami pour qui je me suis dévoué, un colonel de l'armée de la Loire ^ qui vient d'être employé dans la garde roj'ale. Il écoute mes avis, et s'est fait ultra-royaliste : ce n'est pas un de ces imbéciles qui tiennent à leurs opinions. Si j'ai encore un conseil à vous donner, mon ange, c'est de ne pas plus tenir à vos opinions qu'à vos paroles. Quand on vous les demandera, vendez-les. Un homme qui se vante de ne jamais changer d'oi)inion est un homme qui se charge d'aller toujours en ligne droite, un niais qvii croit à l'infaillibilité. Il n'y a pas de principes, il n'y a que des événements ; il n'y a pas de lois, il n'y a que des circonstances-: l'homme supérieur épouse les événements et les circonstances pour les conduire. S'il y avait des iirincipes et des lois fixes, les peuples n'en changeraient pas comme nous changeons de chemise. L'homme n'est pas tenu d'être plus sage que toute une nation. L'homme qui a rendu le moins de services à la France est un fétiche vénéré pour avoir toujours vu en rouge, il est tout au plus bon à mettre au Conservatoire, parmi les machines, en l'étiquetant la Fayette^ ; tandis que le prince auquel chacun lance sa pierre, et qui méprise assez l'humanilé pour lui cracher au visage autant de serments quelle en demande, a empêché le partage de la France au congrès de Vienne^: on lui doit des couronnes, on lui jette de la boue. Oh ! je connais les alfaires, moi ! j'ai les seciets de bien des hommes! Sufïit. J'aurai une opinion inébranlable le jour où j'aurai rencon-
1. L'armée de la Loire, en 1815, dément apparaître dans son était celle où s'étaient ralliés œuvre. Balzac a subi le prestes ofliciers dévoués à l'Empe- tige du « grand seigneur «, et a reur. toujours exprimé de Tadmira-
2 Mot -1 H Tallcvnnd Balzac *^°" P"^""" ses grandes manières,
n'avait nas encore vu 'TaUev^ P°^'' "* ^"«^^^^ d'esprit, plutôt ?and'1irvirriafiV, den'o- ' que du mépris pour son caracyemhve lHi6 (Cf. Lettre à l'h'tran- j ^^^*^'
gère, l" décembre 1836) : « M. de 3. Balzac a poursuivi La Fa-
Talleyrand est étonnant. Il a eu yctte de son ironie, — surtout
deuxou trois jets d'idées pro- dans les articles qu'il a fait pa-
digieuses. Il m'a fait inviter à raître après 1830 dans La Mode
le venir voir à Valençay, et, (journal lègilimisle), La Cari-
s'il vit, je n'y manquerai pas. » cature, La Silhouette, etc.
Tallevrand goûtait Balzac, qui , toii^^t....^^ t„ • j
/une [lo-n). complice de eette dissolution
Plusieurs fois, il l'a fait rapi- morale.
tré trois tètes d'accord sur l'emploi d'un principe, et j'attendrai longtemps ! L'on ne trouve pas dans les tribunaux trois juges qui aient le même avis sur un article de loi. Je reviens à mon homme. Il remettrait Jésus-Christ en croix si je le lui disais. Sur un seul mot de son papa Vautrin, il cherchera querelle à ce drôle qui n'envoie pas seulement cent sous à sa pauvre sœur et. . .
Ici, Vautrin se leva, se mil en garde et fit le mouvement d'un maître d'armes qui se fend.
— Et à lombre ! ajouta-t-il.
— Quelle horreur ! dit Eugène. Vous voulez plaisanter, Monsieur Vautrin ?
— La la la, du calme, reprit cet homme. Ne faites pas l'enfant ; cependant, si cela peut vous amuser, courroucezvous, emportez-vous! Dites que je suis un infâme, un scélérat, un coquin, un bandit, mais ne m'appelez ni escroc ni espion' ! Allez, dites, lâchez votre bordée ! Je aous pardonne, c'est si naturel à votre âge ! J'ai été comme ça, moi ! Seulement, réfléchissez. Vous ferez iiis quelque jour La
vertu, mon cher étudiant, ne se scinde pas : elle est ou n'est pas. On nous parle de faire pénitence de nos fautes. Encore un joli système que celui en vertu duquel on est quitte d'un crime avec un acte de contrition ! Séduire une femme pour arriver à vous poser sur tel bâton de l'échelle sociale, jeter la zizanie entre les enfants d'une famille, enfin toutes les infamies qui se pratiquent sous le manteau d'une cheminée ou autrement dans un but de plaisir ou d'intérêt personnel, croj'ez-vous que ce soient des actes
de foi, d'espérance et de charité-? Méprisez donc les
hommes et vojez les mailles par où l'on peut passer à travers le réseau du Code. Le secret des grandes fortunes sans cause apparente est un crime oublié, parce qu'il a été proprement fait.
— Silence, Monsieur ! Je ne veux pas en entendre davantage, vous me feriez douter de moi-même. En ce moment, le sentiment est toute ma science.
— A votre aise, bel enfant. Je vous croyais plus fort, dit Vautrin, je ne vous dirai plus rien. Un dernier mot, cependant.
1. Vautrin a son honneur! flétrir. Il y am*ait abus à coni. Balzac a souvent parlé de dure de la qu'il est révolutionces crimes impunis, secrets, que naire et anarcliiste (comme on la loi ne peut atteindre, et que la dit). Il voit les faiblesses et la moralité a pour devoir de les impuissances de la loi.
Il regarda lixeuient l'étudiant :
— Vous avez mon secret, lui dit-il'.
— Un jeune homme qui vous refuse saura bien l'oublier.
— Vous avez bien dit cela, ça me fait plaisir. Un autre-, A oyez-vous, sera moins scrupuleux. Souvenez-vous de ce (jue je veux faire pour vous. Je vous donne quinze jours. C'est à prendre ou à laisser.
— Quelle tète de fer a donc cet homme ! se dit Rastignac en voyant Vautrin s'en aller tranquillement, sa canne sous le bras. Il m'a dit crûment ce que Madame de Beauséant me disait en y mettant des formes 3. Il me déchirait le cœur avec des griffes d'acier. Pourquoi veux-je aller cliez Madame de Nucingen ? Il a deviné mes motifs aussitôt que je les ai conçus. En deux mots, ce brigand m'a dit plus de choses sur la vertu que ne m'en ont dit les hommes et les livres. Si la vertu ne soulfri; pas de capitulation, j'ai donc A'olé mes sœurs ? dit-il en jetant les sacs sur la table*.
, Il s'assit, et resta là plongé dans une étourdissante médi- . tation.
— Être fidèle à la vertu, martyre sublime ! Bah ! tout le monde croit à la vertu : mais qui est vertueux ? Les peuples ont la liberté pour idole ; mais où est sur la terre un peuple libre ? Ma jeunesse est encore bleue comme un ciel sans nuages : vouloir être grand ou riche, n'est-ce pas se résoudre à mentir, ployer, ramper, se redresser, flatter, dissimuler ? N'est-ce pas consentir à se faire le valet de ceux qui ont menti, ployé, rampé ? Avant d'être leur complice, il faut les servir. Eh bien, non. Je veux travailler noblement, saintement ; je veux travailler jour et nuit, ne devoir ma fortune qu'à mon labeur. Ce sera la plus lente des fortunes, mais chaque jour ma tète reposera sur mon oreiller sans une pensée mauvaise. Qu'y a-t-il de plus beau que de contempler sa vie et de la trouver pure comme un lis ?
[Rastignac est trouble, mais il se défend; — il est impossible d'énumérer toutes les étapes de sa déchéance ; l'œuvre qui aurait tenté
1. Le secret de sa morale, mais non de son idendité. A'autrin se doute que de pareilles doctrines, si Rastignac allait les dénoncei' partout, paraîtraient sing-ulières et mettraient sur sa trace.
2. Cet autre sera Lucien de Rubempré (Voir Splendeurs et Misères des Courtisanes).