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4. En effet, il ne leur a demandé de l'argent que pour briller dans le monde, séduire M'"" de Nucine-en, et faire son chemin avec l'appui d'une femme riche en relations, comme le faisaient couramment les roués du 18' siècle.
Balzac, c'était de peindre « les sinuosités dans lesquelles un homme du monde, un ambitieux fait rouler sa conscience, en essayant de côtoyer le mal, afin d'arriver à son but en gardant les apparences. » Mais ce n'est pas celle qu'il a faite ici, et nulle part, à vrai dire, il n'a raconté la carrière politique de Rastignac. Il étudie dans Le Père Goriot le combat que se livrent en une conscience juvénile les inspirations morales et les suggestions ambitieuses. La vie se charge de commenter les enseignements dissolvants et exaltants de Vautrin. Rastignac tombe dans un milieu corrompu et brillant, il goûte « les premiers plaisirs de la fatuité », il s'habitue « à la vie exorbitante des jeunes gens de Paris». (Cf. toute une théorie de la fatuité mise déjà par Balzac dans la bouche du « lion » de Marsay, dans Les Jeunes Gens de Paris, paru en 1834, et qui formera une partie de La Duchesse de Langeais). Peu à peu, il perd sa foi en la dignité du caractère ; et les témoignages, qu'il recueille partout, de la féroce indiflérence des hommes, après l'avoir douloureusement étonné, deviennent autant d'excitants pour son énergie, qui se sent capable de dominer. Il aime M'"* de Nucingen, et il connaît les secrets honteux d'un ménage qui fait grande figure dans le monde ; peu à peu il en vient à admettre que l'amour puisse être un instrument de fortune. Sa conscience a des soubresauts, des nausées qui pourraient devenir salutaires, mais la corruption sera la plus forte. Balzac se débarrasse de Vautrin, en le faisant découvrir et arrêter, dans la maison Vauquer. Il restait à lier les dénouements des deux actions qui s'entrelacent ici : le père Goriot, qui est au courant des difficultés financières dans lesquelles se débat l'une de ses filles, a vendu les derniers restes de son argenterie ; de terribles scènes, la manifeste ingratitude de ses filles l'accablent. Il est frappé d'apoplexie. A son lit de mort, il est veillé par Rastignac, sur lequel il a reporté quelque chose de sa passion paternelle, parce que Rastignac aime sa fille et lui parle d'elle ; il s'est même fait le complice de leurs amours adultérines. Voici une partie du long monologue que prononce le père Goriot agonisant.]
La mort du Père Goriot. -
— Pas une de ses filles ne viendrait, s'écria Rastignac. Je vais écrire à toutes deux.
— Pas une ! répondit le Aieillard ! en se dressant sur son séant. Elles ont des affaires, elles dorment, elles ne viendront pas. Je le savais ^ Il faut mourir pour savoir ce que c'est que des enfants. . . Ah ! mon ami, ne vous mariez pas, n'ayez pas d'enfants ! Vous leur donnez la vie, ils vous donnent la mort. Vous les faites entrer dans le monde, ils
1. Sur les sentiments qui se l mourant, voir L'Œuvre explidéveloppent chez le père Goriot 1 g«é<'j p. 190.
VOUS en chassent. Non, elles ne viendront pas ! Je s depuis dix ans. Je me le disais quelquefois, mais je pas y croire.
Une larme roula dans chacun de ses yeux, sur la boraure rouget sans en tomber.
— Ah ! si j'étais riche, si j'avais gardé ma fortune, si je ne la leur avais pas donnée, elles/seraient là, elles me lécheraient les joues de leurs baisers^ Je demeurerais dans un hôtel, j'aurais de belles chambres, des domestiques, du feu à moi; et elles seraient tout en larmes, avec leurs maris, leurs entants. J'aurais tout cela. Mais rien ! L'argent donne tout, même des lilles. Oh ! mon argent, où est-il ? Si j'avais des trésors à laisser, elles me panseraient, elles me soigneraient ; je les entendrais, je les verrais. Ah ! mon cher enfant-, mon seul enfant, j'aime mieux mon abandon et ma misère ! Au moins, quand un malheureux est aimé, il est bien sur qu'on l'aime. Non^e voudrais être riche, je les verrais. Ma foi, qui sait ? Biles ont toutes les deux des , cœurs de roche. J'avais trop d'amour pour elles, pour qu'elles en eussent pour moi. Un père doit être toujours riche, il doit tenir ses enfants en bride comme des chevaux sournois. Et j'étais à genoux devant elles. Les misérables ! Elles couronnent dignement leur conduite envers moi depuis dix ans. Si vous saviez comme elles étaient aux petits soins pour moi dans les premiers temps de leur mariage ! (Oh ! je souffre un cruel martyr^!) Je venais de leur donner à chacune près de huit cent mille francs, elles ne pouvaient pas, ni leurs maris non plus, être rudes avec moi. L'on me recevait : « Mon bon père, par-ci ; mon cher père, par-là. » Mon couvert était toujours mis chez elles. Enfin je dînais avec leurs maris, qui me traitaient avec considération. J'avais l'air d'avoir encore quelque chose. Pourquoi ça ? Je n'avais rien dit de mes affaires. Un homme qui donne huit cent mille francs à ses lilles était un homme à soigner. Et l'on était aux petits soins, mais c'était pour mon argent.
1. Au début, Balzac a raconté la déchéance physique de Goriot, usé par la misère où le réduisent les prodigalités de ses lilles, qu'il s'épuise à combler toujours : « Ses yeux bleus si vivaces prirent des teintes ternes et gris de 1er, ils avaient pâli, ne larmoj'aient plus, et leur bordure rouge semblait pleurer du sang. »