‹ Morceaux choisisChapitre 84 sur 226 · II s'adresse à Rastignac · texte numérisé non relu

II s'adresse à Rastignac

3. Il parle ici de souffrance physique. Passira, Balzac a placé de très précises indications physiologiques sur l'apoplexie séreuse dont va mourir Goriot.

Rastignac est guidé, dans les soins qu'il lui donne, par Horace Bianchon, interne en médecine.

.jS HOXORÉ de BALZAC

Le monde n'est pas beau'. J"ai vu cela, moi! L'on me menait en voiture au spectacle, et je restais comme je voulais aux soirées. Enlin, elles se disaient mes lilles et elles m'avouaient pour leur père. J'ai encore ma finesse -, allez, et rien ne m'est échappé. Tout a été à son adresse et ma percé le cœur. Je voyais l>ien que c'était des frimes^ ; mais le mal était sans remède. Je n'étais pas chez elles aussi à Taise qu'à la table d'en bas. Je ne savais rien dire. Aussi, quand quelques-uns de ces gens du monde demandaient à l'oreille de mes gendres : « Qui est-ce que ce monsieur-là ? — C'est le père aux écus, il est riche. — Ah diable ! » disait-on, et l'on me regardait avec le respect dû aux écus. Mais, si je les gênais quelquefois un peu, je rachetais bien mes défauts ! D'ailleurs, qui donc est parfait ? (Ma tète est une plaie !) Je souffre en ce moment ce qu'il faut souffrir pour mourir, mon cher Monsieur Eugène, eh bien, ce n'est rien en comparaison de la douleur que m'a causée le premier regard par lequel Anastasie^ m'a fait comprendre que je venais de dire une bêtise qui l'humiliait : son regard m'a ouvert toutes les veines. J'aurais voulu tout savoir, mais ce que j'ai bien su, c'est que j'étais de trop sur terre. Le lendemain je suis allé chez Delphine pour me consoler, et voilà que j'y fais une bêtise qui me l'a mise en colère. J'en suis devenu comme fou. J'ai été huit jours ne sachant plus ce que je devais faire. Je n'ai pas osé les aller voir, de peur de leurs reproches. Et me voilà à la iiorle de chez mes lilles.

O mon Dieu ! puisque tu connais les misères, les souffrances que j'ai endurées ; puisque tu as compté les coups de poignard que j'ai reçus, dans ce temps qui m'a Aieilli, changé, tué, blanchi, poift'quoi me fais-tu donc souffrir aujourd'hui ? J'ai bien expié le péché de les trop aimer. Elles se sont bien vengées de mon affection, elles m'ont tenaillé comme des bourreaux. Eh bien, les pères sont si bêtes, je les aimais tant, que j'y suis retourné comme un joueui* au

1. Voilà les mots qui frappent | la eermicellerie où il a fait sa Rastignac, — beaucoup plus j fortune.

qu"il ne conviendrait. Il posera 3. Mot populaire = semblant.

que les hommes ne méritent pas i feinte.

de ménagements, et il conclura 4. M»" de Restaud, de beau-

qu'il faut en prendre à son aise 1 coup la plus dure, la plus im-

avec la vertu : ce qui est bien pitoyable de ses deux filles,

mal raisonner. Sous les yeux de Rastig^nac, son

2. Il a toujours été représenté mari a failli écraser un jour le comme un être débonnairejus- père Goriot sous les roues de qu'à la sottise, et incapable son tilbury, et ne s'est excusé d'aucune finesse, en dehors de | que par un salut dédaig-neux.

LE PÈRE GORIOT 20i>

jeu. Mes filles, c'était mon vice à moi ; elles étaient mes maîtresses, enlin tout ! Elles avaient toutes les deux besoin de quelque chose-, de parures ; les femmes de chambre me le disaient, etje les donnais pour être bien reçu ! Mais elles m'ont fait tout de même quelques iietites leçons sur ma manière d'être dans le monde. Oh ! elles n"ont pas attendu le lendemain. Elles commençaient à rougir de moi. Voilà ce que c'est que de bien élever ses enfants'. A mon âge, je ne pouvais pourtant pas aller à l'école. (Je souffre horriblement, mon Dieu 1 Les médecins ! Les médecins! Si l'on m'ou^rait la tète, je soulfrirais moins.) Mes lilles, mes lilles ! Anastasie, Delphine ! Je veux les voir. Envoyez-les chercher par la gendarmerie, de force 1 La justice est pour moi. tout est pour moi, la natui^e, le Code civil. Je proteste ! La patrie périx'a si les jjères sont foulés aux pieds-. Cela est clair. La société, le monde, roulent sur la paternité, tout croule si les enfants n'aiment i)as leur père. Oh ! les voir, les entendre, n'importe ce qu'elles me diront, pourvu que j'entende leur voix, ça calmera mes douleurs, Delphine^ surtout. Mais dites-leur, quand elles seront là, de ne pas me regarder froidement comme elles font. Ah ! mon bon ami, Monsieur Eugène, vous ne savez pas ce que c'est que de trouver l'or du regard changé tout à coup en plomb gris'. Depuis le jour oii leurs yeux n'ont plus rayonné sur moi, j'ai toujours été en hiver ici ; je n'ai plus eu que des chagrins à dévorer, et je les ai dévorés ! Jai Aécu pour être luiinilié, insulté. Je les aime tant, que j'avalais tous les affronts par lesquels elles me vendaient une pauvre petite jouissance honteuse. Un père se cacher jjour voir ses filles ! Je leur ai donné ma vie, elles ne me donneront pas une heure aujourd'hui ! J'ai soif, j'ai faim, le ctL'ur me brûle, elles ne viendront pas rafraîchir mon agonie, car je meurs, je le sens. Mais elles ne savent donc pas ce que c'est que de mar-

1. Goriot est d'origkie plébé- eux : les idées artificielles, voienne, et il a voulu faire de ses lontaires, qu'ils avaient couibifiiles des femmes du monde. Ce nées de manière à se rendre la sont des déclassées par en haut. vie acceptable, perdent la va-

=> On trnnve ries Tccents 'ma- leur/ortre qu'ils leur avaient

2. On trouxe des accents ana donnée : c'est le moment tragilogues dans ie «ot Lear. — On reorésenlé ici avec une s'est quelquefois étonne que ^î^oforiTeur et une puissance Goriot émette a son ht de mon {l'émotion indéniable^

tant aidées. Mais 1 extraordinaire lucidité des mourants est 3. M""^ de Nucingen, aimée de bien connue; tout le passé peut Rastignac.

leur apparaître sous une lumiè- 4. « Comment en un plomb

re implacable, des vérités ina- vil l'or pur s'est-il changé ? »

perçues peuvent s'imposer à {Athalie, 111, 7.)

cher sur le cadavre de son père^ ! Il y a un Dieu dans les cienx, il nous venge malgré nous, nous autres pères.

Oh ! elles viendront ! Venez, mes chéries, venez encore me baiser, un dernier baiser, le viatique de votre père, qui priera Dieu pour vous, qui lui dira que vous avez été de bonnes tilles, qui plaidera pour vous ! Après tout, vous êtes innocentes. Elles sont innocentes, mon ami ! Dites-le bien à tout le monde, qu'on ne les inquiète pas à mon sujet. Tout est de ma faute, je les ai habituées à me fouler aux pieds. J'aimais cela. moi. Ça ne regarde personne, ni la justice humaine, ni la justice divine. Dieu serait injuste s'il les condamnait à cause de moi. Je n'ai pas su me conduire, j'ai fait la bêtise d'abdiquer mes droits. Je me serais avili pour elles 1 Que voulez-vous ! le plus beau naturel, les meilleures âmes auraient succombé à la corruption de cette facilité paternelle-. Je suis un misérable, je suis justement puni. Moi seul ai causé les désordres de mes lîlles, je les ai gâtées. Elles veulent aujourd'hui le plaisir, comme elles voulaient autrefois du bonbon. Je leur ai toujours permis de satisiaire leurs fantaisies de jeunes filles. A quinze ans, elles avaient voiture ! Rien ne leur a résisté. Moi seul suis coupable, mais coupable par amour ^. Leur voix m'ouvrait le cœur. Je les entends, elles viennent. Oh ! oui, elles viendront. La loi Aeut qu'on vienne voir mourir son père, la loi est pour moi. Puis ça ne coûtera qu'une course. Je la payerai. Ecrivez-leur que j'ai des millions à leur laisser ! Parole d'honneur. J'irai faire des pâtes d'Italie à Odessa. Je connais la manière. Il y a, dans mon projet, des millions à gagner. Personne n'y a pensé. Ça ne se gâtera point dans le transport, comme le blé ou comme la farine. Eh ! eh ! l'amidon, il y aura là des millions^ ! Vous ne mentirez pas, dites-leur des millions, et, quand même elles viendraient par avarice, j'aime mieux être trompé, je les verrai^. Je veux mes filles! je les ai faites, elles sont à moi ! dit-il en se dressant sur

1. Ce qu'on peut trouver de I nel bien entendu, mélodramatique en certaines | 3. Goriot a été veuf de bonne expressions de Goriot doit être ! heure, d'une l'emiue qu'il adomis au compte de l'exacte ob- rait. C'est une des raisons de servation de Balzac. Les gens j l'affection passionnée qu'il a du peuple, dans la douleur, dé- \ pour ses tilles.

clament. j 4. Ce retour des préoccupa-

2. Dans son délire, Goriot est ! tions du technicien, de l'homme très pénétrant : il voit avec une I de métier accompli, est encore égale justesse tous les aspects | très bien vu.

de la question. Et si l'on vou- 5. Le roi Lear fait les mêmes

lait, on tirerait de ces pages une efforts pour se tromper sur l'in-

théorie balzacienne de ce que gratitude de ses tilles, Réjane

doit être le dévouement pater- i et Goneril.

LE PKRE GORIOT 211

son séant, en montrant à Eugène une tète dont les cheveux blancs étaient épars et qui menaçait par tout ce qui pouvait exprimer la menace.

— Allons, lui dit Eugène, recouchez-vous, mon bon père Goriot, je vais leur écrire. Aussitôt (jue Bianchon sera de retour, j'irai, si elles ne viennent jias.

— Si elles ne viennent pas ? répéta le vieillard en sanglotant. Mais je serai mort, mort dans un accès de rage, de rage ! La rage me gagne ! En ce moment, je vois ma vie entière. Je suis dupe ! elles ne m'aiment pas, elles ne ni'ont jamais aimé ! cela est clair. Si elles ne sont pas venues, elles ne viendront pas. Plus elles auront tardé, moins elles se décideront à me l'aire cette joie. Je les connais. Elles n'ont jamais su rien deviner de mes chagrins, de mes douleurs, de mes besoins, elles ne devineront pas plus ma mort; elles ne sont seulement pas dans le secret de ma tendresse. Oui, je le vois, pour elles, l'habitude de m'ouvrir les entrailles a ùté du prix à tout ce que je faisais. Elles auraient demandé à me crever les yeux, je leur aurais dit: "Crevez-les!» Je suis trop bête. Elles croient que tous les pères sont comme le leur. 11 faut toujours se l'aire valoir. Leurs enfants me vengeront.

1 Mais c'est dans leur intérêt, de venir ici. Prévenez-les donc qu'elles compromettent leur agonie. Elles commettent tous les crimes en un seul... Mais allez donc, ditesleur donc que, ne pas venir, c'est un parricide ! Elles en ont assez commis sans ajouter celui-là. Criez donc comme moi : « Hé, Nasie ! hé, Delphine ! venez à votre père, qui a été si bon pour vous et qui souffre ! » Rien, personne ! Mourrai-je donc comme un chien? Voilà ma récompense, l'abandon. Ce sont des infâmes, des scélérates ; je les abomine, je les maudis ; je me relèverai, la nuit, de mon cercueil pour les remaudire, car, enfin, mes amis, ai-je tort ? elles se conduisent bien mal, hein !. . . Qu'est-ce que je dis? Ne m'avez-vous pas averti que Delphine est là? C'est la meilleure des deux. . . Vous êtes mon fils, Eugène, vous! aimez-la, soyez un père pour elle. L'autre est bien malheureuse. Et leurs fortunes! Ah! mon Dieu! J'expire, je souffre un peu trop ! Coupez-moi la tête, laissez-moi seulement le cœuri.

— Christophe-, allez chercher Bianchon, s'écria Eugène, épouvanté du caractère que prenaient les plaintes et les

Page 1