‹ Morceaux choisisChapitre 88 sur 226 · La cuisinière. ! 3. Rastignac a été bouleversé · texte numérisé non relu

La cuisinière. ! 3. Rastignac a été bouleversé

-2. Populaire et plaisant; faut- par l'agonie de Goriot: « Il y a

il entendre ici une raillerie ma- un Dieu ! s'est-il écrié devant

cabre ? ou appelle-t-on croque- Bianchon, et il nous a fait un

morts ceux qui emportent les i monde meilleur, ou notre terre

mprls, sans plus de malice j est un non-sens. Si ce n'avait

qu'on appelle croque-notes un pas été si tragique, je fondrais

mauvais musicien qui escamote en larmes, mais j'ai le cœur et

les notes ? , l'estomac horriblement serrés. »

et un enfant de chœur, qui consentirent à recevoir avec eux Eugène et Christoplie.

— 11 n'y a point de suite, dit le prêtre, nous pourrons aller vite ', afin de ne pas nous attarder, il est cinq heures et demie.

Cependant, au moment où le corps fut placé dans le corbillard, deux voitures armoriées, mais vides, celle du comte de Restaud et celle du baron de Niicingen, se présentèrent et suivirent le convoi jusqu'au Père-Lachaise. A six heures, le corps du père Goriot fut descendu dans sa fosse, autour de laquelle étaient les gens de ses lilles, qui disparurent avec le clergé aussitôt que fut dite la courte prière due au bonhomme pour l'argent de l'étvidiant. Quand les deux fossoyeurs eurent jeté quelques pelletées de terre sur la bière xiour la cacher, ils se relevèrent, et l'un d'eux, s'adressant à llastiguac, lui demanda leur pourboire. Eugène fouilla dans sa poche et n'y trouva rien, il fut forcé d'emprunter vingt sous à Christophe. Ce fait, si léger en lui-même, détermina chez Raslignac un accès d'horrible tristesse. Le jour tombait, un humide crépuscule agaçait les nerfs, il regarda la tombe et y ensevelit sa dernière larme de jeune homme, cette larme arrachée par les saintes émotions d'un cœur pur, une de ces larmes qui, de la terre où elles tombent, rejaillissent jusque dans les cieux. Il se croisa les bras, contempla les nuages ; et, le voyant ainsi, Christophe le quitta.

Raslignac, resté seul, lit quelques pas vers le haut du cimetière et vit Paris tortueusement couché le long des deux rives de la Seine, où commençaient à briller les lumières. Ses yeux s'attachèrent presque avidement entre la colonne de la place Vendôiue et le dôme des Invalides, là où vivait ce l)eau monde dans lequel il avait voulu pénétrer. Il lança sur cette ruche bourdonnante un regard qui semblait par avance en pomper le miel, et dit ces mots grandioses :

— A nous deux maintenant- !

1. Balzac a représenté toutes les espèces de prêtres, — celuici n'est qu'un fonctionnaire peu zélé ; voir ailleurs l'apôtre (Le Médecin de Campaç/ne. Le Curé de Village. Les Pax^nns, etc.).

2. Cf. Lettres à l'Etrangère, 2-2 novembre 1835 (le roman finit de paraître en février 183oi :

« J'ai été dernièrement vingtsix jours dans mon cabinet sans

en sortir. Je ne prenais d'air qu'à cette fenêtre qui domine tout Paris, que je veux dominer. » Ibid., 18 décembre 1835 :

« ...travaillant sans autre'distraction que celle d'aller a ma fenêtre, contempler ce Paris que je veux me soumettre un jour.» — Cette tin est une des choses les plus tristes, les plus pénétrantes qu'ail écrites Balzac.

HONORK DE BALZAC

Et, pour premier acte du déli qu'il portait à la Société, Rastienac alla dîner chez Madame de Nutiins'en.

Comparez avec la fin du Boi Lear : la vue de tant de vilenie et de souffrance fait dire à Edgar : « 11 nous faut subir le fardeau de cette triste époque ;...

les plus vieux ont le plus souffert, nous qui sommes jeunes, nous ne verrons jamais tant de choses, nous ne vivrons jamais si long-temps. » Lassitude d'âme profonde, — tandis que Rastignac , démoralisé par l'expérience de la cruauté, de l'immense injustice, 'jette un défi à la société. — La constatation de l'iniquité générale et l'inévitable défaite des faibles ne crée ce-

pendant pas nécessairement des condottieri sociaux ! Elle produit aussi bien des apôtres, ou simplement de braves genSj d'esprit mûr, de volonté rassise et patiente. Mais Balzac a rendu cette tin A'raisemblable par les antécédents de Raslignac, et par le capital de désirs dont il l'a pourvu. — Voir un type de la génération que Ràstignac symbolise dans : Amédée Pichot'ù Paris i 1S1S-1820), par L. -G. Pélissier, dans le livre du Trentenaire de la Société pour l'étude des langues romaines, 1911.

l.'«eiivi*e explifiuéc

[Comment un bon garçon, faible et médiocrement intelligent, et par surcroit très amoureux de sa femme, peut être ruiné, trompé, grugé par elle, et réduit à aller refaire sa fortune aux Iles, avec l'apparence de tous les torts, — cela grâce au génie machiavélique de sa belle-mère, — voilà toute l'histoire du Contrat, dont Balzac n'a voulu raconter que les moments essentiels. Son roman est bâti comme une démonstration de ce que la « ruse de femme» peut faire de la « bonté d'homme ^ »

La scène essentielle est la bataille d'hommes d'affaires que nous reproduisons ici en grande partie. C'est la première fois que Balzac donnait autant d'importance et de relief à l'étude des types professionnels (cf. l'avoué Derville dans Gobseck et dans Le Colonel Chaberl ; les médecins dans La Peau de Chagrin, voir ici p. 10) 5 — passim les officiers de l'Empire ; des ecclésiastiques dans Le Curé de Tours). Son précurseur théorique, celui qui a le plus puissamment contribué à attirer son attention sur les espèces sociales, et en particulier sur la manière dont le métier modèle l'individu, c'est Diderot^, qui, rappelons-le seulement, voulait faire de la peinture des conditions (en tous les sens de ce mot) la matière renouvelée de l'art dramatique. L'originalité de Balzac (et la difficulté était grande), c'est d'avoir représenté des hommes de métiermon comme ils apparaissent dans le monde, avec les tics, les plis et les manies que font aisément ressortir la comparaison et la confrontation des hommes spéciaux avec de simples « honnêtes gens » (cf. le procédé satirique employé par La Bruyère, par exemple dans le portrait de l'érudit Hermagoras) ; — il les montre dans l'exercice de leur métier, et il nous intéresse, en ce qu'au lieu de les montrer mécanisés par l'exercice routinier d'une fonction, il leur laisse une originalité complète et composite. Le problème était surtout difficile à ré-

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