‹ Morceaux choisisChapitre 96 sur 226 · est valétudinaire de corps et d'âme · texte numérisé non relu

est valétudinaire de corps et d'âme

4. Cf. le même don d'intuition et la même curiosité de l'intime chez Sainte-Beuve, passim et Volupté, III : « J'avais le goût

maisons, un intérieur nouveau où je pénétrais était toujours une découverte agréable à mon cœur : j'en recevais dès le seuil une certaine commotion ; en un clin d'ceil, avec attrait, j'en saisissais le cadre, j'en construisais les moindres rapports. » Aussi reconnaît-il et loue-t-il ce même don chez Balzac, dans son article de 1834.

HONORK DE BALZAC

Echange de mélancolies.

Je lui contai mon enfance et ma jeunesse, non comme je vous l'ai dite ', en la jugeant à distance, mais avec les paroles ardentes du jeune homme de qui les blessures saignaient encore. Ma Aoix retentit comme la hache des bûcherons dans une forêt. Devant elle tombèrent à grand bruit les années mortes, les longues douleurs qui les avaient hérissées de branches sans feuillage. Je lui peignis avec des mots enfiévrés une foule de détails terribles dont je vous ai fait grâce. J'étalai le trésor de mes Aœux brillants, l'or vierge de mes désirs, tout un cœur l^rùlant conservé sous les glaces de ces alpes entassées par un continuel hiver -. Lorsque, courbé sous le poids de mes soulfrances redites avec les charbons d'Isaïe, j'attendis un mot de cette femme qui m'écoutait la tête baissée, elle éclaira les ténèbres par un regard, elle anima les mondes terrestres et divins par un seul mot.

— Nous avons eu la inêm.e enfance ^ ! dit-elle en me monti*ant un visage où reluisait l'auréole des martyrs.

Après une pause où nos âmes se marièrent dans cette même pensée consolante : « Je n'étais donc pas seul à souffrir ! » la comtesse me dit, de sa Aoix réservée pour parler à ses chers petits, comment elle avait eu le tort d'être une lille quand les lils étaient morts. Elle m'expliqua les dillérences que son état de fille sans cesse attachée aux flancs d'une mère mettait entres ses douleurs et celles dun enfant jeté dans le monde des collèges. Ma solitude avait été comme un paradis, comparée au contact de la meule sous laquelle son âme fût sans cesse meurtrie, jusqu'au jour où sa véritable mère, sa bonne tante ^ lavait sauvée en l'arrachant à

1. Félix fait ce rècil à la comtesse Nalalie de IManerville (cf.

Le Contrat de Mariage). Au début il lui a raconté son adolescence : Balzac a mis là beaucoup de souvenirs personnels, et surtout ce qu'il eut à souffrir du caractère de sa mère. (Cf. La Cousine Bette, p. 466.)

'2. Très mauvais slvle, où il y a des réminiscences de Chateaubriand.

3. Cf. Lettres à M°" Hanska, août 1833 : « Lun et l'autre, nous

avons été maltraités par nos mères ; comme ce malheur développe la sensibilité !» — 13 février 183i : « Ton enfance a été la mienne, nous sommes frère et sœur par les douleurs de l'enfance. >>

4. Celte tante est une mystique, elle fait partie d'un petit milieu où l'on vénère le théosophe Saint-Martin. Il se peut que ce personnage, tracé en prohl perdu, soit suggéré à Balzac par une certaine tante de M"" Hanska,

ce supplice dont elle me raconta les renaissantes douleurs. C'était les inexplicables poinlilleries insupportables aux natures nerveuse^ qui ne reculent pas devant un coup de poignard et meurent sous l'épée de Damoclès : tantôt une expansion généreuse arrêtée par un ordre glacial, tantôt un baiser froidement reçu, un silence imposé, reproché tour à tour ; des larmes dévorées qui lui restaient sur le cœur ; entin les mille tyrannies du couvent, cachées aux yeux des étrangers sous les apparences d'une maternité glorieusement exaltée. Sa mère tirait vanité d'elle, et la vantait ; mais elle payait cher le lendemain ces flatteries nécessaires au triomphe de l'institutrice. Quand, à force d'obéissance et de douceur, elle croyait avoir vaincu le cœur de la mère et qu'elle s'ouvrait à elle, le tyran reparaissait armé de ces confidences. Un espion n'eût pas été si lâche ni si traître. Tous ses plaisirs de jeune lille, ses fêtes, lui avaient été chèrement vendus, car elle était grondée d'avoir été heureuse, comme elle l'eût été pour une faute. Jamais les enseignements de sa noble éducation ne lui avaient été donnés avec amour, mais avec une blessante ironie. Elle n'en voulait point à sa mère, elle se reprochait seulement de ressentir moins d'amour que de terreur pour elle. Peut-être, pensait cet ange, ces sévérités étaient-elles nécessaires ; ne l'avaient-elles pas préparée à sa vie actuelle ? En l'écoutant, il me semblait que la harpe de Job de laquelle j'avais tiré de sauvages accords, maintenant maniée par des doigts chrétiens, y répondait en chantant les litanies de la Vierge au pied de la croix'.

— Nous vivions dans la même sphère avant de nous retrouver ici, vous partie de l'orient et moi de l'occident.

Elle agita la tête par un mouvement désespéré :

— A vous l'orient, à moi l'occident, dit-elle. Vous A^ivrez heureux, je mourrai de douleur ! Les hommes font eux-mêmes les événements de leur vie, et la mienne est à jamais fixée.

[Tout cela se passait aux derniers temps de l'Empire. La Restauration ouvre à Félix une carrière à la Cour. Il s'en va, laissant M™° de Mortsauf à sa vie douloureuse, au despotisme insensé et quelquefois violent d'un mari presque fou, — mais aussi à des enfants qu'elle élève avec des soins passionnés. Avant qu'il ne parte, elle lui remet une lettre qui est une sorte de bréviaire à l'usage d'un ambitieux idéaliste.]

qu'il maudira plus tard pour ses 1 i. Voilà de ce style onctueux, conseils de prudence, de réserve | déjàbien désagréable chez Sainet pour son étroitesse d'esprit. | le-Beuve.

Bréviaire pour un ambitieux' bien né.

« Expliquer la société par la théorie du bonheur individuel pris avec adresse aux dépens de tous est une doctrine fatale, dont les déductions sévères amènent l'homme à croire que tout ce qu'il s'attribue secrètement, sans que la loi, le monde ou l'individu s'aperçoivent d'une lésion, est bien et dûment acquis. D'après cette charte, le voleur habile est absous, la femme qui manque à ses devoirs sans qu'on en sache rien est heureuse et sage ; tuez un homme sans que la justice en ait une seule preuve, si vous conquérez ainsi quelque diadème à la Macbeth-, vous avez bien agi; votre intérêt devient une loi suprême, la question consiste à tourner, sans témoins ni preuves, les difficultés que les mœurs et les lois mettent entre vous et vos satisfactions.

« A qui voit ainsi la société, le pi'oblème que constitue une fortune à faire, mon ami, se réduit à jouer une partie dont les enjeux sont un million ou le bagne, une position politique ou le déshonneur. Encore, le tapis vert n'a-t-il pas assez de drap pour tous les joueurs, et faut-il une force de ' génie pour combiner un coup. Je ne vous parle ni de croyances religieuses^ ni de sentiments ; il s'agit ici des rouages d'une machine d'or et de fer, et de ses résultats immédiats dont s'occupent les hommes. Cher enfant de mon cœur, si vous partagez mon horreur envers celte théorie des criminels, la société ne s'expliquera donc à vos yeux que comme ' elle s'explique dans tout entendement sain, par la théorie des devoirs. Oui, vous vous devez les uns aux autres sous mille formes diverses. Selon moi. le duc et pair se doit bien plus à l'artisan ou au pauvre, que le pauvre et l'artisan ne se doivent au duc et pair. Les obligations contractées s'ac-

1. M"" de Gouaën, celte d'origine, vivait dans une sorte de .somnambulisme, d'enchantement ; elle faisait un peu songer aux héroïnes de Maeterlinck ; elle voyait au delà des événements qui tombent sous les yeux delachair. M^'deMortsaufàussi est une âme à pressentiments ; mais au don mystique elle joint une science exacte de la vie, une grande fermeté de jugement. —

lia dû passer dans la lettre qu'on va lire beaucoup de la pensée de M"» de Berny , qui. bien plus âgée que Balzac,'fut longtemps sa<2irectrice.

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