PORTRAIT T)E FEMME
selon ses goûts, son caractère, ses aptitudes ? Est-il meilleur ou pire que les vertus actives ou les passives se trouvent au premier plan ? On peut, je crois, affirmer que les premières supposent toujours les secondes, mais que le contraire n'est pas vrai. Ainsi, la femme dont je parle est d'autant plus capable de dévouement et de sacrifice qu'elle a la force de détourner plus longtemps que toute autre l'accablante nécessité de ceux-ci. Elle ne cultivera pas dans le vide, comme moyens d'expiation ou de purification, la tristesse et la souffrance ; mais elle sait les accueillir et les rechercher avec une naïve ardeur, pour épargner à ceux qu'elle aime, une petite affliction ou une grande douleur qu'elle se sent la force d'affronter seule et de vaincre en silence dans le secret de son cœur. Que de fois je l'ai vue refouler des larmes près de jaillir sous d'injustes reproches, tandis que ses lèvres où palpitait un sourire angoissé, retenaient, avec un courage presque invisible, le mot qui l'eût justifiée, mais aurait accablé celui qui la méconnaissait. Comme Jean- Paul dit de son héroïne, « elle est de celles qui, lorsqu'on est injuste envers elles, croient toujours que c'est elles qui ont tort ». Car, de même que tous les êtres justes et bons, elle avait naturellement à subir les petites tyrannies et les petites méchancetés de ceux qui flottent indécis entre le bien et le mal et se hâtent d'abuser de l'indulgence et du pardon trop souvent obtenus. Voilà qui montre mieux quie tous Àes consentements incites
et éploréa , iine ardente et puissante réserve d'amour. »
« Iphigénie, Antigone ou sœur de charité, comme toute femme, s'il le faut, elle ne demandera pas au destin de la blesser à mort, comme pour être à même de peser enfin dans la dernière lutte les forces peut-être merveilleuses d'un coeur inexploré. Elle a appris à connaître leur nombre et leur poids dans la pai.\ et dans la certitude de sa co.iscience. A moins d'une de ces épreuves où la vie nous accule au.x impitoyables parois d'une fatalité ou d'une loi naturelle sans issue, el's prendra d'instinct une autre route pour arriv r au but marqué par le devoir. En tout cas, son dévouement et son sacrifice ne seront jamais résignés ; ils ne s'abandonneront jamais à la douceur perfide du malheur. Toujours aux aguets, sur la défensive et pleine d'une confiance énergique, elle cherchera jusqu'au dernier moment le point faible de l'événement qui l'écrase. Ses larmes seront aussi pures, aussi douces que les larmes de celles qui ne résistent pas aux injures du hasard; mais au lieu de voiler le regard elles y appelleront et y multiplieront la lumière qui console ou qui sauve
Rome est probablement îe ïîeu du monde où s'est accumulé durant vingt siècles et où subsiste encore le plus de beauté.
Elle n'a rien créé, si ce n'est un certain esprit de grandeur et d'ordonnance des belles choses; mais les plus magnifiques moments de la terre s'y sont prolongés et fixes avec une telle énergie qu'elle est la point de globe où ils ont laissé les plus nombreuses, les plus impérissables traces. Quand on foule son sol, on foule l'empreinte mutilée de la déesse qui ne se montre plus aux hommes.
La nature l'avait admirablement située à l'endroit le plus propre à recueillir, comme dans la plus noble coupe qui se soit ouverte sous le ciel, les joyaux des peuples qui passaient autour d'elle sur les cimes de l'histoire. Le lieu où tombaient ces merveilles était déjà l'égal de ces merveilles mêmes. L'azur y est limpide et somptueux. Les obscures et profondes verdures du nord s'y marient encore aux feuillages légers et plus clairs du midi. Les arbres les plus purs, le cyprès qui s'élance tel qu'une priùre ardente et sombre, le
large pin parasol, qui semble la pensée la plus f^ve et la plus harmonieuse de la forêt, le massif chênevert qui prend si aisément la grâce des portiques, y ont acquis, par une tradition séculaire, une fierté, une conscience et une solennité qu'ils ne retrouvent nulle autre part. Qui les a vus et compris, ne les oubliera plus et les reconnaîtrait sans peine entre les arbres analogues d'une terre moins sacrée. Ils furent les ornements et les témoins d'incomparables choses. Ils demeurent inséparables des aqueducs épars, des mausolées découronnés, des arches brisées, des colonnes héroïquement rorr.pues qui décorent une campagne majestueus: et désolée. Ils ont pris le style des marbres éternels qu'ils environnent de silence et de respect. Comme ceux-ci ils savent nous dire, à l'aide de deiLx ou trois lignes nettes et pourtant mj'stérieuses, tout ce que peut nous confesser la tristesse d'une plaine qui porte sans fléchir les débris de sa gloire. Ils sont et se sentent romains.
Un cercle de montagnes aux noms sonores et augustement familiers, aux têtes souvent chargées de neiges aussi éclatantes que les souvenirs qu'elles évoquent, fait à la ville qui ne peutpoi:;t moiu"ir, un horizon précis et grandiose qui la séi)are du monde sans l'isoler des cieux. Et dans l'enceinte presque déserte, au centre des places inanimées où les dalles, les marches, les portiques nraUipIiiiiî l'espace et l'absence, à tous les carrefours où veille dans le vide quelque statue blessée, panni les vas-
qiîcs, les chapiteaux, les tritons et les nymphes, une eau docile et lumineuse, obéissant encore à des ordres reçus il y a deux mille ans, fait à la solitude immaculée, un ornement mobile et toujours rafraîchi, de panaches d'azur, de guirlandes de rosée, de trophées de cristal, de couronnes de perles. On dirait que le Temps, entre ces monuments qui croyaient le braver, n'a voulu respecter que les heures fragiles de ce qui s'évapore et de ce qui s'écoule...
La beauté, bien que ce fût toujours une beauté empruntée, a résidé si longtemps entre ces murs qui vont du Janicule à l'Esquilin, elle s'y est amoncelée avec une telle persistance, que le lieu même, l'air qu'on y respire, le ciel qui le recouvre, les courbes qui le définissent, y ont acquis une prodigieuse puissance d'appropriation et d'ennoblissement. Rome, comme un bûcher, purifie tout ce que, depuis sa ruine, les erreurs, les caprices, l'extravagance et l'ignorance des hommes n'ont cessé d'y entasser. Il a été jusqu'ici impossible de la défigurer. On croirait môme qu'il a été impossible d'y exécuter ou d'y mairAtenir une oeuvre qui refusât d'y dépouiller sa laideur ou sa vulgarité originelle. Tout ce qui n'est pas conforme au style des sept collines, s'efface et s'éJiaui.ui.' peu à peu sous l'action du jféuie attentif
qui a posé aux horizons, clans le roc et le mirbre des hauteurs, les principes esthétiques d3 la cité. Le moyen âge, par exe.Tiple, et l'art d^s priinitifs y durent être plus actifs qu'en toute autre ville, puisqu'ils se trouvaient ici au cœur même de l'univers chrétien ; pourtant ils n'y ont laissé que des traces peu sensibles, pour ainsi dire honteuses et souterraines t ce qu'il fallait et rien de plus, pour que l'histoire du monde, dont c'était le foyer, n'y fût pas incomplète. Par contre, les artistes dont l'esprit était naturellement en harmonie avec celui qui préside au.x destinées de la ville éternelle : Jules Romain, les Carrachcs, quelques autres, mais surtout Raphaël et Michel-Ange, y manifestent une ampleur, une certitude, une espèce de satisfaction instinctive et d'allégresse filiale qu'ils ne retrouvent en aucun autre lieu. On sent qu'ils n'avaient pas à créer, mais seulement à choisir et à fixer les formes qui, affluant de toutes parts irrévélées, mais impérieuses, ne demandaient qu'à naître. Ils ne pouvaient se tromper ; ils ne peignaient pas, au sens propre du mot ; ils découvraient simplement les images voilées qui hantaient les salles et les arcades des palais. Les rapports entre leur art et le milieu qui lui donne naissance sont si nécessaires, qu'exilées dans les musées ou les églises d'autres villes, leurs œuvres ne semblent traduire qu'une conception arbitraire, exagérément forte et décorative de la vie. C'est ainsi que les photograj^hics ou le^ copies du plafond de la chapelle Sixtine découcenent et demeurent