E ROME
presque inexplicables. Mais, entré au Vatican, après s'être imprégné de la volonté qui émane des mille débris des temples et des places publiques, le voyageur accepte comme un effort sublime et naturel, l'effort démesuré de Michel-Ange. La prodigieuse voûte oià, dans une harmonieuse et grave orgie de muscles et d'enthousiasmes, s'enlace et s'accumule un peuple de géants, devient une arche du ciel même où se sont rellctées toutes les scènes d'énergie, toutes les vertus ardentes, dont les souvenirs s'agitent encore sous les ruines de ce sol passionné. De même, en lace de « L'Incendie du Borgo &, il ne se dit pas ce qu'il se dirait s'il voyait l'admirable fresque au Louvre ou au National Gallery ; il ne se dit pas ce que se dit par exemple Taine : à savoir que ces grands corps nus et superbes ne sont pas à leur affaire, que les flammes qui sortent de l'édifice ne les inquiètent nullement, qu'ils ne songent qu'à poser comme de bons modèles et à mettre en valeur la courbe d'une hanche ou la musculature d'une cuisse. Non, si le visiteur s'est laissé docilement pénétrer par les injonctions de tout ce qui l'entoure, il s'imagine volontiers que dans ces chambres du Vatican, aussi bien que sous la voûte de laSixtine, et quelque différentes que soient les deux impressions, il assiste à réjmnouisscment tardif, mais logique et normal d'un art qui aurait pu être celui de Rome. Il lui semble que l'on trouve ici la formule que le génie trop positif des Quiritcs n'avait pas eu l'ot-casion ou la cliance de dégager. Car Rome, malgré tous ses efforts.
n'avait pas réussi à donner d'elle-même l'image essentielle qu'elle avait promise à l'univers. Au fond, elle n'était belle que des dépouilles de la Grèce ; et le meilleur de ses mérites, c'avait été de recueillir et de comprendre avidement la beauté de l'art grec. Quand elle avait tenté d'y ajouter, elle l'avait déformé sans en approprier l'expression à sa vie personnelle. Ses peintures et ses sculptures ne répondaient que par des sortes d'à peu près et d'ouï-dire aux réalités de son existence ; et son architecture devait à ses proportions colossales la part la plus sûre d'une originalité incertaine. On se laisse aller à ce songe que l'harmonieux peintre d'Urbin et le vieux Buonarroti, à travers toutes les catastrophes, à travers toutes les morts apparentes et les longs silences de Rome, ont ressaisi une tradition latente et ininterrompue qui n'avait cessé d'évoluer souterrainement pour aboutir à leur œuvTe, et dire enfin au monde ce que l'Empire n'avait pas su lui dire. Ils sont plus proprement Romains, ils représentent mieux, semble-t-il, le désir inconscient et secret de cette terre latine que ne le fit la Rome des Césars. Cette Rome avait manqué son efTigie. Elle était demeurée artificiellement hellénique ; et la Grèce ne pouvait fournir à un peuple infiniment pi". > vaste et très différent, les formes nécessaires à sa conscience ornementale. Elle ne pouvait être qu'un point de départ sûr et magnifique ; mais ses statues et SOS peintures, délicates, précises, mesurées, presque menues, n'étaient pas à leur place dans
ce Forum surchargé de monuments écrasants, parmi ces thermes monstrueux, ces cirques violents et sous les énormes et fastueuses arcades de ces basiliques superposées. On se demande alors si les fresques de Michel- Ange n'auraient pas répondu, après mille ans d'attente, à l'appel de ces arcades vides ; et si l'on ne peut croire qu'elles soient la conséquence presque organique de ces colonnes et de ces marbres impériaux ? Et de même, on se dit que le plafond, les pendentifs, les lunettes de la Farnésine et VIncendie du Borgo, illustreraient bien mieux que les sculptures de Phidias et de Praxitèle, bien mieux aussi que les meilleures peintures de Pompéi ou d'Herculanum, les Métamorphoses d'Ovide, les Décades de Tite-Live, les poèmes d'Horace et l'Enéide de Virgile.
Mais tout cela n'est peut-être qu'illusion et le prestige de cette puissance d'appropriation dont nous parlions plus haut. Cette puissance est telle que tout ce qui paraît, au premier abord, le plus contradictoire à l'idée qiii règne dans ces murs, non seulement ne la contredit point, mais contribue à la fixer et à la révéler. Il n'est pas jusqu'au déclamatoire, innombrable et cmnlKitiqu<!* Bei'nin, — aussi inconciliable qu'il est possible de l'être avec la taci-
turnitc et la gravité primitive de Rome, — il n'est pas jusqu'à ce Bernin, si odieux partout ailleurs, qui ici ne soit absorbé ou justifié par le génie de la cité et n'aide à éclaircir et à commenter, après coup, certains côtés un peu oratoires et redondants de la grandeur romaine.
Au surplus, une ville qui possède les Vénus du Capitole et du Vatican, l'Ariane endormie, le Méléagre et le torse d'Hercule, les merveilles sans nombre de musées aussi nombreux que ses palais (pensez, par exemple, à ce que renferme un seul de ces musées, l'un des derniers venus, celui des Thermes) ; une ville dont chaque rue, presque chaque maison recèle un fragment de marbre ou de bronze qui suffirait à faire d'une cité nouvelle le but d'un long pèlerinage ; une ville qui nous montre le Panthéon d' Agrippa, certaines colonnes du Forum, tant de trésors enfin où la mémoire découragée se refuse à suivre plus longtemps l'admiration qui ne se lasse point ; une ville qui nous ofïre parmi ses féeries ordonnées et vivantes, telle pelouse entourée de cyprès de la villa Borghèse, telles fontaines, tels jardins éternels; une ville, en un mot,oi!i s'est réfugié tout le meilleur passé du seul peuple qui cultiva la beauté comme d'autres cultivent le blé, l'oliNner ou la vigne : une pareille ville oppose à la vulgtiritc une résistance, passive si l'on veut, mais invincible ; et p©«t pres^ne tout tolérer sans déchoir. L'immortelle présence d'une assemblée de dieux si parfaits qu'aucune mutilation n'a pu altérer l'eurythmie de
leur corps et de leur attitude, la protège e»ntre ses propres erreurs et empêche que les derniers venïis parmi les hommes aient plus d'empire sxir ©lie que les barbares et le temps n'en eurent sui' ces dieux mêmes (i).
Et par eux, nous voici ramenés à ces petites villes de l'Hellade qui découvrirent un jour et fixèrent à jamais les lois de la beauté humaine. La beauté de la terre, à parc quelques endroits ravagés par nos mesquines industries, est demeurée sensiblement la même depuis les siècles de Périclès et d'Auguste. La mer est toujours inviolable et infinie. La forêt, la plaine, les moissons, les villages,
(i) Néanmoins, la tolérance de Rome a des limites. S'il n'y a pas sur terre d'endroit où s'acclimatent et s'adaptent plus promptement les œuvres les plus diverses, il n'en est pas, en revanche, qui rejette plus violemment et plus irrévocablement tout ce qu'il est absolument impossible de purifier. A ce point de vue, le jugement du génie de la cité part de certitudes uniques et définitives. Une statue, un monument qu'il ne condamne pas avec colère, contre lequel sus pierres, ses places, ses carrefours ne se soulèvent pas avec indignation, est assuré du pardon de la postérité. Jusqu'ici ce génie, quoique plus d'une fois maltraité, a cependant fini par avoir raison de tous les attentats. Mais aujourd'hui, on se doraajido avec quelque inquiétude comini.-iit il «'accommodera du hideux palais de Justice qu'on élève à côté du château Saiut-.-\iigc ; ce qu'il imaginera pour faire oublier ou rendre inoflensives certaines statties du Pincio et divers monuments patriotiqui^s c|ui l'as- •ailleut sur plus d'uu puiat do sou lorriluire.
la plupart des rivicrcs et des ruissf^ux, les montagnes, les soirs et les matins, les nuages et les astres, variables selon les climats et les latitudes, nous apportent encore les spectacles de force ou de grâce, les harmonies profondes et simples, les féeries compliquées et diverses qu'ils offraient aux citoyens d'Athènes et au peuple de Rome. En ce qui concerne la Nature, nous n'avons donc à regretter qu'assez peu de chose ; et nous avons même étendu considérablement, de ce côté, la sensibilité et la surface de nos admirations. En revanche, pour tout cequi a trait à la beauté particulière à l'homme, à la beauté qui est son œuvre immédiate, nous avons, soit par excès de richesse et d'application, soit par éparpillement de nos efforts et dispersion de nos facultés, soit enfin par manque d'un point d'appui incontesté, perdu presque tout ce que les anciens avaient su conquérir et fixer. Dès qu'il s'agit de notre estl'kétique purement hmnaine, de notre propre corps et de tout ce qui s'y rapporte, de nos gestes, de notre attitude, des objets de notre vie, de nos maisons, de nos villes, de nos monuments, de nos jardins, on croirait, à voir notre désarroi, nos tâtonnements et notro inexpérience, que c'est d'hier que nous occupons cette planète, et que nous sommes encore tout au début de la période d'adaptation. Nous n'avons plus, pour l'œuvre de nos mains, aucmie mesure commune, aucune règle acceptée, aucune certitude. Cette beauté sûre et incontestable, que connurent les anciens, nos peintres, nos
sculpteurs, nos architectes, notre littérature, nos vêtements, nos meubles, nos villes, nos paysages même, la recherchent dans mille directions diverses et opposées. Si l'un de nous crée, réunit ou rencontre quelques lignes, une harmonie de forme ou de couleur qui révèle irrécusablement que le point décisif et mystérieux fut touché : c'est un phénomène isolé et précaire, presque un coup de hasard, que son auteur ni personne autre n'est capable de réitérer.
Pourtant, durant quelques années heureuses, l'homme sut à quoi s'en tenir sur la beauté essentiellement et spécifiquement humaine ; et ses certitudes étaient telles qu'elles emportent encore aujourd'hui notre conviction. Le seul étalon fixe que les Egyptiens, les Assyriens, les Perses, et toutes les civilisations antérieures, avaient vainement cherché parmi les animaux, les fleurs, les colosses de la nature et les rêves de l'imagination ; montagnes et rochers, cavernes et forêts, monstres et chimères, le Grec l'avait trouvé d'instinct dans la beauté de son propre corps ; et c'est de la beauté de ce corps nu et parfait que dérive l'architecture de ses palais et de ses temples, le style de ses demeures, la forme, les proportions et l'ornement de tous les objets usuels de sa vie. Ce peuple chez qui la nudité et sa conséquence naturelle : l'irréprochable harmonie des muscles et des membres, était pour ainsi dire un devoir religiciix et civique, nous a appris que la beauté du corps humain est aussi diverse, dans sa
perfection, aussi profonde, aussi abondante, aussi spirituelle, aussi mystérieuse que la beauté des astres ou de la mer. Tout autre idéal, tout autre étalon égara et égarera nécessairement les efïorts et les tentatives de l'homme. Toutes autres beautés sont possibles, réelles, profondes, diverses, complètes, mais ne partent pas de notre point central : ce sont des roues sans moyeu. Dans tous les arts, les peuples de race intelligente se sont éloignés ou rapprochés de la beauté indubitable, selon qu'ils se rapprochaient ou s'éloignaient de l'habitude d'être nus. La beauté propre de Rome, c'est-à-dire la petite portion de beauté originale qu'elle ajouta aux dépouilles de la Grèce, est due aux derniers reste? de cette habitude. A Rome, comme nous le fait remarquer Taine, « on s'assemblait aussi pour nager, se frotter, transpirer, même lutter et courir, en tout cas pour regarder des lutteurs et des coureurs. Car Rome à cet égard n'est qu'une Athènes agrandie; le même genre de vie, les mêmes habitudes, les mêmes instincts, les mêmes plaisirs s'y perpétuent; la seule différence est dans ia proix)rtion et dans le moment. La cité s'est enflée jusqu'à renfermer des maîtres par centaines de mille et des esclaves par millions ; mais, de Xénophon à JLirc-Aurèle, l'éducation gymnastique et oratoire n'a point changé : ils ont toujours des goûts d'atlilètes et de parleurs, c'est dans ce sens qu'il faut travailler pour leur plaire ; c'est à des corps nus, à des dilettantes de style, à des amateurs de décoration et de conversa-
tion, qu'on s'adresse. Nous n'avons plus l'idée de cette vie corporelle et païenne, oisive et spéculative : le climat est demeuré le même, mais l'homme s'est transformé en s'habillant et en devenant chrétien. » Il faudrait plutôt dire que Rome, à l'époque dont parle Taine, était une -Athènes intermittente et incomplète. Ce qui, là-bas, était habituel et en quelque sorte organique, ici, n'était qu'exceptionnel et artificiel. Le corps humain est encore cultivé et admiré ; mais il est presque toujours revêtu de la toge, et le port de la toge brouille les lignes nettes et pures qui partaient d'une foule de statues nues et vivantes pour s'imposer aux colonnes et aux frontons des temples. Les monuments s'agrandissent outre mesure, se déforment et perdent peu à peu leur harmonie humaine. L'étalon d'or est voilé pour longtemps, et ne sera plus découvert que jDar quelques artistes de la Renaissance, qui est le moment où la beauté certaine jette ses derniers leux.
On m'a demandé bien souvent, depuis la Vie des Abeilles, d'éclaircir l'un des mystères les plus redoutés de la ruche : à savoir la psychologie de ses irrésistibles, de ses inexplicables, soudaines et parfois mortelles colères. Il flotte en effet, autour de la demeure des blondes fées du miel, une foule de cruelles et injustes légendes. Arrivés près de l'enclos fleuri de réséda ou de mélilot où bourdonnent les filles de lumière, les plus braves des hôtes qui visitent le jardin, ralentissent le pas et se taisent malgré eux. Les mères affolées en écartent leurs enfants comme elles les écarteraient de quelque feu latent ou d'un nid de vipères; et l'éleveur novice, ganté de cuir, voilé de gaze, entouré de torrents de fumée, n'affronte l'énigmatique citadelle qu'avec le petit frisson inavoué qui précède les grandes batailles.
Qu'y a-t-il de raisonnable au fond de ces craintes traditionnelles ? L'abeille est-elle vaiment dangereuse ? Se laisse-t-elle apprivoiser ? Y a-t-il péril à s'approcher des ruches ? Faut -il fuir ou braver leur
colère ? L'apiculteur a-t-il quelque secret ou quelque talisman qui le préserve des piqûres ? Voilà les questions que vous posent anxieusement tous ceux qui viennent d'installer un timide rucher et qui commencent leur apprentissage^
L'abeille, en général, n'est ni malveillante, ni agressive ; mais paraît assez capricieuse. Elle a contre certaines gens des antipathies invincibles ; elle a aussi des jours d'énervement, — par exemple à l'approche d'un orage, — où elle se montre extrêmement irritable. Elle a l'odorat très subtil et très susceptible, elle ne tolère aucun parfum et abomine par-dessus tout l'odeur de la sueur humaine et de l'alcool. Elle ne s'apprivoise pas, au sens propre du mot, mais tandis que les ruches qu'on ne visite jamais deviennent hargneuses et méfiantes, celles qu'on entoure desoiiisquotidicnss'accoutumentaisément à la présence discrète et prudente de l'homme. Enfin, il existe, pour manier presque impunément les abeilles, un certain nombre de petits expédients, variables selon les circonstances, que la pratique seule peut enseigner. Mais il est temps de révéler le grand secret de leurs colères.
L'abeille, au fond si pacifique, si longanime, qm ne pique jamais (à moins qu'on ne l'écrase) quand elle
butine parmi le? fleurs, une fois rentrée chez elle, dans son royaume aux monuments de cire, garde ce caractère bénin et tolérant, ou devient violente et mortellement dangereuse, selon que sa ville maternelle est opulente ou pauvre. Ici encore, comme il arrive soitvent quand on étudie les mœurs de ce petit peuple ardent et m^'stérieux, les prévisions delà locfique humaine sont entièrement déroutées. Il serait naturel que les abeilles défendissent avec acharnement une cité débordante de trésors si péniblement amassés, une cité comme on en rencontre dans les bons ruchers, où le nectar, ne trouvant plus place dans les alvéoles sans nombre qui représentent des milliers de barriques empilées, des caves aux greniers, ruisselle en stalactites d'or le long des murailles bruissantes et envoie au loin dans la campagne, comme une réponse heureuse aux parfums éphémères des calices qui s'ouvrent, le parfum plus durable du miel où vit le souvenir des calices que le temps a fermés. Or, il n'en est rien. Plus leur demeure est riche, moins elles montrent d'ardeur à combattre autour d'elles. Ouvrez ou renversez une ruche opulente: si vous avez eu soin d'écarter à l'aida d'une bouffée de tabac les sentinelles de l'entrée, il sera extrêmement rare que les autres abeilles son cent à vous disputer le liquide butin conquis sur les sourires et sur toutes les grâces des beaux mois azurés. Faites-en l'expérience, je vous promets l'impunité si vous ne touchez qu'aux ruches les plus lourdes. Vous les retournerez et vous le» ridera*
comme de vibrantes mais inoffensives amphoras. Qu'est-ce à dire ? Les âpres amazones ont-elles perdu courage ? — l'abondance les a-t-elle amollies, et, à l'exemple des habitants trop fortunés des villes luxueuses, se sont-elles déchargées des devoirs périlleux sur les malheureux mercenaires qui veillent près des portes ?
Non; on ne remarque point que le plus grand bonheur énerve leur vertu. Au contraire ; plus la république est prospère, plus les lois y sont dures et sévèrement appliquées, et l'ouvrière d'une ruche OTj le superflu s'accumule, travaille avec bien plus d'ardeur que celle d'une ruche indigente. Il y a d'autres raisons que nous ne pénétrons pas entièrement, mais qui sont vraisemblables pour peu qu'on tienne compte de l'interprétation effarée que la pauvre abeille doit donner à nos gestes monstrueux. En voyant tout à coup son immense demeure soulevée, culbutée, entr'ouverte, elle s'imagine probablement qu'il s'agit d'une catastrophe inévitable et naturelle contre laquelle il serait insensé de lutter. Elle ne résiste plus, mais elle ne fuit pas. Ayant admis la ruine, il semble que déjà elle voie dans son instinct la demeure future, qu'elle espère rebâtir avec les matériaux arrachés à la ville éventrée. Elle laisse le présent sans défense pour sauver l'avenir. Ou bien est-ce que, ])eut-ctrc, comme le chien de la fable, « le chien qui porte au cou le dîner de sou maître », constatant que tout est perdu sans retour, elle aime mieux périr eu prenant sa part du pillage
et passer de la vie à la mort dans une orgie uniqne et prodigieuse ? Nous ne savons au juste. Comment sonderions-nous les mobiles de l'abeille, alors que ceux des plus simples actions de nos frèrts nous sont inaccessibles ?
Toujours est-il qu'à chaque grande épreuve de la cité, à chaque trouble qui leur paraît avoir un caractère inéluctable, dès que l'affolement s'est propagé de proche en proche parmi le peuple noir et frémissant, les abeilles se précipitent sur les rayons, arrachent violemment les couvercles sacrés des provisions d'hiver, basculent la tête la première dans les cuves odorantes, y plongent tout entières, y aspirent longuement le chaste vin des fleurs, s'en gorgent, s'en enivrent jusqu'à ce que leurs ventres cerclés d'anneaux de bronze s'allongent et se distendent comme des outres étranglées. Or, l'abeille gonflée de miel ne peut plus courber l'abdomen selon l'angle requis pour tirer l'aiguillon. Elles deviennent dès lors mécaniquement, pour ainsi dire, inoffensives. On s'imagine en général que l'apiculteur use de l'enlumoir pour étourdir, asphyxier à demi les belliqueuses trésorières de l'aziu", et s'introduire ainsi à la faveur d'un sommeil sans défense, dans le palais des innombrables amazones endormies. C'est une erreur ; la fumée sert d'abord à refouler
les gardiennes du seuil, toujours sur le qui-vive et extrêmement belliqueuses : puis deux ou trois bouffées vont semer la panique parmi les ouvrières ; la panique provoque la mystérieuse orgie, et l'orgie l'impuissance. Ainsi s'explique que l'on peut, les bras nus et le visage découvert, ouvrir les plus populeuses nichées, en examiner les rayons, secouer les abeilles, les répandre à ses pieds, les amonceler, les transvaser comme des grains de blé et récolter tranquillement le miel, au milieu de l'assourdissante nuée des ouvrières dépossédées, sans avoir à subir une seule piqûre.
Mais malheur à qui touche aux ruches pauvres ! Eloignez-vous des habitacles de misère ! Ici, la fumée n'a plus aucun prestige, et à peine aurez-vous envoyé les premières bouffées que vingt mille démons aigus et frénétiques jailliront de l'enceinte, accableront vos mains, étourdiront vos yeux, noirciront votre face. Nul être vivant, excepté l'ours, dit-on, et le « sphinx Atropos », ne résiste à la rage des légions acérées. Surtout ne luttrz pas, la fureur gagnerait les colonies voisines ; et l'odeur du venin répandu affolerait toutes les républiques d'alentour. Il n'est d'autre salut que dans une prompte fuite à travers les buissons. L'abeille est moins rancunière, moins implacable que la guêpe et poursuit rarement
l'ennemi. Si la fuite est impossible, l'immobilité alisolue pourrait seule la calmer ou lui donner le change. Elle redoute et attaque tout mouvement trop brusque, mais pardonne aussitôt à ce qui ne bouge plus.
Les ruches pauvres \'iv'ent, ou plutôt meurent au jour le jour, et c'est parce qu'elles n'ont pas de miel en leurs celliers que la fumée n'a point d'action sur les abeilles. Ne pouvant se gorger comme leurs soeurs des tribus plus heureuses, les possibilités d'une cité future n'égarent pas leur ardeur. Elles ne pensent qu'à périr sur le seuil profané et, maigres, efflanquées, agiles, etïrénées, le défendent avec un héroïsme, un acharnement inouïs. Aussi l'apiculteur prudent ne déplace-t-il jamais les ruches indigentes sans avoir fait im sacrifice préalable aux Eimiénides affamées. Il leur offre un gâteau de miel. Elles accourent, puis, la fumée aidant, elles s'enflent et s'enivrent, — et les voilà réduites à l'impuissance comme les riches bourgeoises des cellules plantureuses.
n y aurait encore beaucoup à dire sur la colère des abeilles et sur leurs antipathies singulières. Ces antipathies sont souvent si étranges qu'on les attribua longtemps, qu'on les attribue encore, parmi les paysans, à des causes morales, à des intuitions m)"S-
tiques et profondes. On est convaincu, par exemple, que les virginales vendangeuses ne peuvent supporter l'approche de l'impudique, surtout de l'adultère. Il serait surprenant que le plus raisonnable des êtres qui vivent avec nous sur ce globe incompréhensible attachât tant d'importance à un péché souvent fort innocent. Au fond, elles n'en ont cure ; mais elles, dont la vie est bercée tout entière au souffle nuptial et somptueux des fleurs, ont horreur des parfums que nous dérobons à celles-ci.
Faut-il croire que la chasteté répand moins de parfums que l'amour ? Est-ce là l'origine de la rancune des jalouses abeilles et de l'austère légende qui venge des vertus aussi jalouses qu'elles ? Quoi qu'il en soit, elle est à classer, cette légende, au nombre de tant d'autres qui croient faire grand honneur aux phénomènes de la nature en leur prêtant des sentiments humains. Il conviendrait au contraire de mêler le moins possible notre psychologie humaine à tout ce que nous ne comprenons pas facilement ; il conviendrait de ne chercher nos explications qu'en dehors, en deçà ou au delà de l'homme, car c'est probablement là que se trouvent les révélations décisives que nous attendons encore.
n semble que peu à peu, tout s'accorde à prouver que les dernières vérités se trouvent aux points extrêmes des pensées que l'homme avait refusé d'exploler jusqu'ici. On peut l'affirmer pour les sciences morales comme pour les positives ; et aucune raison n'empêche d'y joindre la politique qui n'est qu''in prolongement de la morale.
L'humanité, durant des siècles, a vécu en quelque sorte à mi-chemin d'elle-même. Mille préjugés, et avant tout les énonnes préjugés religieux, lui cachaient les sommets de sa raison et de ses sentiments. Maintenant que se sont notablement affaissées la plupart des montagnes artificielles qui s'élevaient entre ses yeux et l'horizon réel de son esprit, elle prend à la fois conscience d'elle-même, de sa situation parmi les mondes et du but où elle veut aboutir. Elle commence à comprendre que tout ce qui ne va jias aussi loin que les conclusions logiques de son intelligence n'est qu'un jeu inutile sur la route. Elle se dit qu'il faudra faire demain le chemin qu'on n'a point paicouiu aujourd'hui et qu'en attendant, à perdre ainsi son temps entre chaque
LE SUFFRAGE UNIVERSEL i6i
étape, il n'y a rien à gagner qu'un peu de paix trompeuse.
Il est écrit dans notre nature que nous sommes des êtres extrêmes ; c'est notre force et la cause de notre progrès. Nous nous portons nécessairement et instinctivement aux dernières limites de notre être. Nous ne nous sentons vivre, et nous ne pouvons organiser une vie qui nous satisfasse qu'aux confins de nos possibilités. Grâce à cet instinct qui s'éclaire, il y a une tendance de plus en plus unanime à ne plus s'arrêter aux solutions intermédiaires, à éviter dorénavant les expériences à mi-côte, ou du moins à passer sur elles le plus rapidement possible.
Ce n'est pas à dire que cette tendance aux extrêmes
suffise à nous guider vers les certitudes définitives. Il y a toujours deux extrêmes entre lesquels il faut choisir ; et il est souvent difficile de déterminer lequel est au point de départ et lequel au point d'arrivée. En morale, par exemple, nous avons à nous décider entre l'égoïsme ou l'altruisme absolu, et en politique, entre le gouvernement le mieux organisé qu'il soit possible d'imaginer, dirigeant et protégeant les moindres actes de notre vie, ou l'absence detout gouvernement. Les deux questions sont encore insolubles. Cejîcndant il est permis de croire que l'altruisme absolu est plus extrême et plus près de notre but que l'égoïsme absolu, de même que l'anar-
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chie est plus extrême et plus près de la perfection de notre espèce que le gouvernement le plus minutieusement, le plus irréprochablement organisé ; tel que celui qu'on pourrait par exemple imaginer aux dernières limites du socialisme intégral. Il est permis de le croire parce que l'altruisme absolu et l'anarchie sont les formes extrêmes qui requièrent l'homme le plus parfait. Or, c'est du côté de l'homme parlait que nous avons à tendre nos regards ; car c'est de ce côté qu'il faut espérer que l'humanité se dirige. L'expérience ne dément pas encore qu'on risque moins de se tromper en portant les yeux devant soi qu'en les portant derrière soi, en regardant trop haut, qu'en regardant trop bas. Tout ce que nous avons obtenu jusqu'ici a été annoncé et pour ainsi dire appelé par ceux qu'on accusait de regarder trop haut. Il est donc sage, dans le doute, de s'attacher à l'extrême qui suppose l'humanité la plus parfaite, la plus noble et la plus généreuse. C'est ainsi qu'on a pu répondre à qui demandait s'il était bon d'accorder aux hommes, malgré leurs imperfections actuelles, une liberté aussi complète que possible j Oui, il est du devoir de tous ceux dont les pensées précèdent la masse inconsciente, de détruire tout ce qui entrave la liberté des hommes, comme si tous les hommes méritaient d'être libres, quoiqu'on sache qu'ils ne mériteront de l'être que bien longtemps après leur délivrance. L'usage harmonieux de la liberté ne s'acquiert que par un long abus des bienfaits de celle-ci. C'est eu allani d'aooiJ à l'iJt^ le
plus éloigné et le plus haut qu'on a le plus de chance de découvrir ensuite l'idéal le meilleur. — Ce qui est vrai de la liberté l'est également des autres droits de l'homme.
Pour appliquer ce principe au suffrage universel, rappelons-nous l'évolution politique des peuples modernes. Elle suit une courbe uniforme et inflexible. Un à un ces peuples échappent à la tjTannie. Un gouvernement plus ou moins aristocratique ou ploutocratique, élu d'un suffrage restreint, remplace l'autocrate. Ce gouvernement cède à son tour, ou est presque partout sur le point de céder au gouvernement de tous par le suffrage universel. A quoi aboutira celui-ci ? Nous ramènera-t-il à la tyrannie ? Se transformera-t-il en suffrage gradué ? Deviendra-t-il une sorte de mandarinat, le gouvernement d'une élite ou une anarchie organisée ? Nous ne le savons pas encore, aucun peuple n'ayant jusqu'ici dépassé la phase du suffrage de tous.
Presque partout, pour obéir à la loi aujourd'hui si active qui nous porte aux extrêmes, on brûle les étapes afln d'atteindre plus vite ce qui paraît être le dernier idéal politique des peuples : le suffrage universel. Cet idéal masquant encore complètement l'idéal meilleur qui se cache probablement derrière
lui, et ne paraissant pas ce qu'il est peut-être : une solution provisoire, arrêtera, jusqu'à ce qu'on ait épuisé toutes les illusions qu'il renferme, les regards et les vœux de l'humanité. C'est le but nécessaire, bon ou mauvais, vers lequel s'avancent les nations. Il est indispensable à la justice instinctive de la masse que l'évolution s'accomplisse. Tout ce qui l'entrave n'est qu'obstacle éj)hémère. Tout ce qui prétend à améliorer cet idéal avant qu'il ait été atteint le recule vers l'erreur du passé. Comme tout idéal universel et impérieux, comme tout idéal qui se forme dans les profondeurs de la vie anonyme, il a d'abord le droit de se réaliser. Si après sa réalisation on remarque qu'il ne tient pas ce qu'il avait promis, il sera juste qu'on songe à le perfectionner ou à le remplacer. En attendant, il est insent dans l'instinct de la masse, aussi indestructiblement que dans le bronze, que tous les peuples ont le droit naturel de passer par cette phase de l'évolution politique du polypier humain, et d'interroger, chacun à son tour, chacun dans sa langue, avec ses vertus et ses défauts particuliers, les possibilités de bonheur qu'elle apporte.
C'est pourquoi, plein du devoir de vivre, cet idéal est très justement jaloux, intolérant et excessif. Comme tout organisme encore jeune, il élimine violemment ce qui peut altérer la pureté de son sang. Il est possible que les éléments empruntés à la monarchie et à l'aristocratie qu'on essaye d'introduire dans ses veines adolescentes soieiit excellents en eux-mêmes ;
mais ils lui sont nuisibles puisqu'ils lui inoculent le mal dont il a d'abord à se guérir. Avant que le gouvernement de tous soit rendu plus sage, plus limpide et plus harmonieux par le mélange d'autres régimes, il est nécessaire qu'il se soit purifié par sa propre fermentation. C'est après qu'il se sera débarrassé de toutes les traces, de tous les souvenirs du passé, après qu'il aura régné dans la certitude et l'intégrité de sa force, qu'il conviendra de l'inviter à choisir dans ce passé, ce qui importe à son avenir. Il l'y prendra selon ses appétits naturels qui, de même que les appétits naturels de tout être vivant, savent de science sûre ce qui est indispensable au mystère de la vie.
Les peuples ont donc raison de rejeter provisoirement ce qui est peut-être meilleur que le suffrage universel. Il est possible que la foule admette parla suite que les plus intelligents discernent et gouvernent mieux que les autres le bien de tous. Elle leur accordera alors une prépondérance légitime. Pour l'instant, elle n'y songe pas encore. Elle n'a pas eu le temps de se reconnaître. Elle n'a pas eu le temps d'épuiser des expériences qui paraissent absurdes, mais qui sont nécessaires parce qu'elles débarrassent le lieu où se cachent sans doute les dernières vérités.
Il en est des peuples comme des individus : ce qui
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compte, c'est ce qu'ils apprennent par eux-mêmes à leurs dépens, et leurs erreurs forment les biens de l'avenir. Il ne sert de rien de dire à un homme durant son enfance ou sa jeunesse : « Ne mentez pas, ne trompez point, ne faites pas souffrir. » Ces préceptes de sagesse, qui sont en même temps des préceptes de bonheur, ne pénètrent en lui, ne nourrissent ses pensées, ne deviennent des réalités bienfaisantes qu'après que la vie les lui a révélés conune des vérités nouvelles et magnifiques que personne n'avait soupçonnées. De même, il est inutile de répéter à un peuple qui cherche son destin. «Ne croyez pas que le nombre ait raison ; qu'un mensonge affirmé par cent bouches cesse d'être un. mensonge; qu'une erreur proclamée par ime troupe d'aveugles devienne une vérité que la nature sanctionnera. Ne croyez pas davantage qu'en vous mettant dix mille qui ignorent contre un seul qui sait, vous saurez quelque chose, ou que vous forcerez la plus humble des lois éternelles à vous suivre, à délaisser celui qui l'avait reconnue. Non, la loi restera à sa place près du sage qui la découvrit, et tant pis pour vous tous si vous vous éloignez sans l'avoir acceptée ! Vous la retrouverez un jour sur votre route, et ce que vous aurez fait en pensant l'esquiver tournera contre vous, t
Ce qu'on dit ainsi à la foule est très vrai ; mais il
est non moins vrai que tout cela ne devient efficace qu'après avoir été éprouvé et vécu. Dans ces problèmes où convergent toutes les énigmes de la vie, la foule qui se trompe a presque toujours raison contre le sage qui a raison. Elle refuse de le croire sur parole. Elle sent obscurément que derrière les plus évidentes vérités abstraites il y a d'innombrables vérités vivantes que nul cerveau ne peut prévoir, car il leur faut le temps, la réalité et les passions des hommes pour développer leur œu\Te. C'est pourquoi, quelque avertissement qu'on lui donne, quelque prédiction que l'on fasse, elle exige qu'avant tout on tente l'expérience. Pouvons-nous dire que là où elle l'obtint elle ait eu tort de l'exiger? Il faudrait une étude spéciale pour examiner ce que le suffrage universel a ajouté à l'intelligence générale, à la conscience, à la dignité, à la solidarité civiques des peuples qui l'ont pratiqué ; mais quand il n'aurait fait autre chose que créer, comme en Amérique et en France, le sentiment d'égalité réelle qu'on y respire comme une atmosphère plus humaine et plus pure, et qui semble nouvelle et presque prodigieuse à ceu.x qui viennent d'ailleurs, ce serait déjà un bienfait qui ferait ])ardonner ses plus graves erreurs. En tout cas, c'est la meilleure préparation à ce qui doit venir.
L'INTELLIGENCE DES FLEURSW
I ARTONS loyalement de la grande vérité : il n'y a pour ceux qui possèdent, qu'un seul devoir certain : qui est de se dépouiller de ce qu'ils ont, de façon à se mettre en l'état de la masse qui n'a rien.
II est entendu, en toute conscience lucide, qu'il n'en existe pas de plus impérieux, mais on y reconnaît en même temps, qu'il est, par manque de courage, impossible de l'accomplir. Du reste, dans l'histoire héroïque des devoirs, même aux époques les plus ardentes, même à l'origine ilu christianisme et dans la plupart des ordres religieux qui cultivèrent expressément la ])auvreté, c'est peut-être le seul qui n'ait jamais été entièrement rempli. Il
(i) L'IiiUlUiiciKc des riturs, i vol. l-'a^iquclh' oditctir. 11)07.
importe donc, en s'occupant de nos devoirs subsidiaires, de ne point oublier que l'essentiel est sciemment éludé. Que cette vérité nous domine. Souvenons-nous que nous parlons dans son ombre, et que nos pas les plus hardis, les plus extrêmes, ne nous conduiront jamais au point où il faudrait que nous fussions d'abord.
Puisqu'il paraît qu'il s'agit là d'une impossibilité absolue autour de laquelle il est oiseux de s'étonner encore, acceptons la nature humaine telle qu'elle s'offre. Cherchons donc sur d'autres routes que la seule directe, — n'ayant pas la force de la parcourir, — ce qui, en attendant cette force, peut nourrir notre conscience. Il y a ainsi, pour ne plus parler de la grande, deux ou trois questions que se posent sans cesse les cœurs de bonne volonté. Que faire en l'état actuel de notre société ? Faut-il se ranger, à priori, systématiquement, du côté de ceux qui la désorganisent ou dans le camp de ceux qui s'évertuent à en maintenir l'économie ? — Est-il plus sage de ne point lier son choLx, de défendre tour à tour ce qui semble raisonnable et opportun dans l'un et l'autre parti ? Il est certain qu'une conscience sincère peut trouver ici ou là de quoi satisfaire sou activité ou bercer ses reproches. C'est
pourquoi, devant ce choix qui s'impose aujourd'hui à toute intelligence honnête, il n'est pas inutile de peser le pour et le contre plus simplement qu'on ne le pratique d'habitude, et comme le pourrait faire l'habitant désintéressé de quelque planète voisine.
Ne reprenons pas toutes les objections tradition, nelles, mais seulement celles qui peuvent être assez sérieusement défendues. Nous rencontrons d'abord la plus ancienne, qui soutient que l'inégalité est inévitable, étant conforme aux lois de la nature. Il est vrai ; mais l'espèce humaine paraît assez probablement créée pour s'élever au-dessus de certaines lois de la nature. Si elle renonçait à surmonter plusieurs de ces lois, son existence même serait remise en péril. Il est conforme à sa nature particulière d'obéir à d'autres lois qu'à celles de sa nature animale, etc. Du reste, l'objection est dès longtemps classée parmi celles dont le principe est insoutenable et mènerait au massacre des faibles, des malades, des vieillards, etc.
On dit ensuite qu'il est bon, pour hâter le triomphe de la justice, que les meilleurs ne se dépouillent pas prématurément de leurs armes, dont les plus efficaces sont j^récisément la richesse et le
loisir. On reconnaît suffisamment ici la nécessité du grand sacrifice, et l'on ne met en question que son opportunité. Soit ; à condition qu'il demeure bien convenu que ces richesses et ce loisir servent uniquement à hâter les pas de la justice.
Un autre argument conservateur, digne d'attention, affirme que le premier devoir de l'homme étant d'éviter la violence et l'effusion du sang, il est indispensable que l'évolution sociale ne soit pas trop rapide, qu'elle mûrisse lentement, qu'il importe de la tempérer en attendant que la masse s'éclaire et soit portée graduellement et sans dangereuses secousses vers une liberté et une plénitude de biens qui, en ce moment, ne déchaîneraient que ses pires instincts. Il est encore vrai ; néanmoins il serait intéressant de calculer, — puisqu'on n'arrive au mieux que par le mal, — si les maux d'une révolution brusque, radicale et sanglante, l'emportent sur les maux qui se perpétuent dans l'évolution lente. Il conviendrait de se demander s'il n'y a pas avantage à agir au plus vite ; si tout compte fait, les souffrances silencieuses de ceux qui attendent dans l'injustice ne sont pas plus graves que celles que subiront durant quelques semaines ou quelques mois les privilégiés d'aujourd'hui. On oublie volontiers que les bourreaux de la misère sont moins bruj'ants, moins scéniques, mais infiniment plus nombreux, pkis cruels, plus actifs que ceux des plus affreuses révolutions.
Enfin, dernier argument et peut-être le plus troublant : l'humanité, déclare-t-on, depuis plus d'un siècle, parcourt les années les plus fécondes, les plus victorieuses, les années probablement climatériques de sa destinée. Elle semble, à considérer le passé, dans la phase décisive de son évolution. On croirait, à certains indices, qu'elle est près d'atteindre son apogée. Elle traverse une période d'inspiration à laquelle nulle autre ne se peut historiquement comparer. Un rien, un dernier effort, un trait de lumière qui reliera ou soulignera les découvertes, les intuitions éparses ou en suspens, îa sépare seule peut-être des grands mystères. Elle vient d'aborder des problèmes dont la solution, aux dépens de l'ennemi héréditaire, c'est-à-dire du grand inconnu de l'univers, rendrait vraisemblablement inutiles tous les sacrifices que la justice exige des hommes. N'est-il pas dangerciLX d'arrêter cet élan, de troubler cette minute précieuse, précaire et suprême ? En admettant même que ce qui est acquis ne se puisse plus perdre comme dans les bouleversements antérieurs, il est néanmoins à. craindre que l'énorme désorganisation exigée par l'équité mette brusquement fin à cette période heureuse ; et il n'est pas indul)itablc qu'elle renaisse de longtemps, les lois qui président à l'inspiration du génie de l'espèce étant aussi capricieuses, aussi instables que celles qui président à l'inspiration du génie de l'individu.
C'est peut-être, comme je l'ai dit, i'argumcat
le plus inquiétant. Mais, sans doute, attache-t-il trop d'importance à un danger assez incertain. Au surplus, il y aura, à cette brève interruption de la victoire humaine, de prodigieuses compensations. Pouvons-nous prévoir ce qu'il adviendra lorsque l'humanité entière prendra part au labeur intellectuel qui est le labeur propre à notre espèce ? Aujourd'hui, c'est à peine si un cerveau sur cent mille se trouve dans des conditions pleinement favorables à son activité. Il se fait en ce moment un monstrueux gaspillage de forces spirituelles. L'oisiveté endort par en haut autant d'énergies mentales que l'excès de travail manuel en éteint par en bas. Incontestablement, quand il sera dorme à tous de se mettre à la tâche à présent réservée à quelques élus du hasard, l'humanité multipliera des milliers de lois ses chances d'arriver au grand but mystérieux.
Voilà, je pense, le meilleur du fx)ur et du contre, les raisons les plus raisonnables que puissent invoquer ceux qui n'ont point hâte d'en finir. Au milieu de ces raisons se dresse l'énorme monolithe de l'injustice. Il est inutile de lui prêter une voix. Il oppresse les consciences, il borne les intelligences. Aussi ne saurait-il être question de ne le point détruire; on demande seulement à ceux qui le veulent
renverser quelques années de patience, afin qu'après avoir déblayé ses entours, sa chute entraîne de moindres désastres. Faut-il accorder ces années et parmi ces motifs de hâte ou d'attente, quel sera donc le choix de la meilleure foi ?
Les arguments qui demandent quelques années de répit vous semblent-ils suffisants ? Ils sont assez précaires ; mais encore ne serait-il pas juste de les condamner sans considérer le problème d'un point plus élevé que la raison pure. Ce point doit toujours être recherché dès qu'il s'agit de questions qui débordent l'expérience humaine. On pourrait fort bien soutenir, par exemple, que le choix ne saurait être le même pour tous. L'espèce, qui a probablement de ses destinées une conscience infinie qu'aucun individu ne peut saisir, aurait très sagement réparti entre les hommes les rôles qui leur conviennent dans le haut drame de son évolution. Pour des motifs que nous ne comprenons pas toujours, il est sans doute nécessaire qu'elle progresse lentement ; c'est pourquoi l'énorme masse de son corps l'attache au passé et au présent, et de très IojmIos intelligences peuvent se trouver dans cette masse, comme il est possible à de très médiocres de s'en évader. Qu'il y ait satisfaction ou mécontentement désintéressé du côté de l'ombre ou do la
lumière, peu importe : c'est souvent une question de prédestination et de distribution de rôles plutôt que d'examen. Quoi qu'il en soit, ce serait ])our nous, dont la raison juge déjà la faiblesse des arguments du passé, un motif nouveau d'impatience. Admettons-en, par surcroît, la force très plausible. Il sufîît donc qu'aujourd'hui ne nous satisfasse point, pour que nous ayons le devoir, pour ainsi dire organique, de détruire tout ce qui le soutient, afin de préparer l'arrivée de demain. Alors même que nous venions fort nettement les dangers et les inconvénients d'une trop prompte évolution, il est requis, pour que nous remplissions fidèlement la fonction assignée par le géme de l'espèce, que nous passions outre à toute patience, à toute circonspection. Dans l'atmosphère sociale, nous représentons l'oxygène, et si nous nous y conduisons comme l'azote inerte, nous trahissons la mission que nous a confiée la nature, ce qui, dans l'échelle des crimes qui nous restent, est la plus grave et la plus impardonnable des forfaitures. Nous n'avons pas à nous préoccuper des conséquences souvent fâcheuses de notre hâte ; cela n'est pas écrit dans notre rôle, et en tenir compte, serait ajouter à ce rôle des mots infidèles qui ne se trouvent point dans le texte authentique dicté par la nature. L'humanité nous a désignés pour accueillir ce qui s'élève à l'horizon. Elle nous a donné une consigne qu'il ne nous appartient pas de discuter. Elle répartit ses forces comme l>on lui semble. A tous les carrefours de la route qui mène
NOTRE DEVOIR SOCÏAL 17?
à l'avenir, elle a mis, contre chacun de nous, dix mille hommes qui gardent le passé, ne craignons donc point que les [)lus belles tours d'autrefois ne soient pas suOisamment délendues. Nous ne sommes que trop naturellement enclins à temporiser, à nous attendnr sur des ruines inévitables ; c'est notre plus grand tort= Le moms que puissent faire les plus timorés d'entre nous, -~ et ils sont déjà bien près de trahir, — c'est de ne point ajouter à l'immense poids mort que traîne la nature. Mais que les autres suivent aveuglément l'élan intime de la puissance qui les pousse plus outre. Quand bien même leur raison n'approuverait aucune des mesures extrêmes auxquelles ils prennent part, qu'ils agissent et espèrent par delà leur raison ; car, en toutes choses, à cause de l'appel de la terre, il faut viser plus haut que le but qu'on aspire à atteindre.
Ne crai'-ïnons pas d'être entraînés trop loin ; et que nulle réflexion, quelque juste qu'elle soit, ne brise ou tempère notre ardeur. Nos excès d'avenir sont nécessaires à l'équilibre de la vie. Assez d'hommes autour de nous ont le devoir exclusif, la mission très précise d'éteindre les feux que nous allumons. Allons toujours aux lieux les plus extrêiueâ (hi nos peasi'ica, d« nos cjtpou» ot de notre
justice. Ne nous persuadons pas que ces efforts ne sont imposés qu'aux meilleurs; il n'en est rien, et les pliis humbles d'entre nous qui pressentent une aiu-ore qu'ils ne comprennent pas, doivent Tattendre tout au haut d'eux-mêmes. Leur présence sur ces sommets intermédiaires remplira de substance vivante Tintervalle dangereux des premiers aux derniers et maintiendra les communications indispensables entre l'avant-garde et la masse.
Songeons parfois au grand vaisseau invisible qui porte sur l'éternité nos destinées humaines. Il a, comme les vaisseaux de nos océans limités, ses voiles et son lest. Si l'on craint qu'il roule ou qu'il tangue au sortir de la rade, ce n'est pas une raison pour augmenter ie poids du lest en descendant à fond de cale les belles voiles blanches. Elles ne furent pas tissées pour moisir dans l'obscurité à côté des pierres du chemin. Le lest, on en trouve partout ; tous les cailloux du port, tout le sable des plages y est propre. Mais les voiles sont rares et précieuses ; leur place n'est point dans les ténèbres des sentines, mais parmi la lumière des hauts mâts où elles recueilleront les souffles de l'espace.
Ne nons disons pas : c'est dans la mesure, dan^ l'honnête moyenne que se trouve toujours la meil. leure vérité. Cela serait peut-être vrai, si la plupart
des hommes ne pensaient, n'espéraient beaucoup plus bas qu'il ne convient. C'est pourquoi il est nécessaire que les autres pensent et espèrent plus haut qu'il ne paraît raisonnable. La moyenne, l'honnête moyenne d'aujourd'hui sera prochainement ce qu'il y aura de moins humain. Je trouve, au hasard d'une récente lecture, dans la vieille chronique flamande de Marcus van Warnewyck, un curieux exemple de cette excellente opinion du bon sens ou plutôt du sens commun et du juste milieu. Marcus van Warnewyck était un riche bourgeois de Gand, lettré et extrêmement sage. Il nous a laissé le journal minutieux de tous les événements qui se déroulèrent dans sa ville natale, de 1566 à 1568, c'est-à-dire du premier délire des iconoclastes à la terrible répression du duc d'Albc. Ce qu'il convient d'admirer dans ce récit authentique et savoureux, ce n'est pas tant la vive couleur, la précision pittoresque des moindres tableaux ; pendaisons, scènes de bûchers, tortures, émeutes, batailles, prêches, etc., pareils à des Brcughcls, que la sereine et limpide impartialité du narrateur. Catholique fervent, il blâme d'une plume égale et modérée les excès des Réformés et des Espagnols. Il est le juge incorruptible, le juste par excellence. Il représente vraiment la suprême sagesse pratique et pondérée, la meilleure volonté, l'humanité la plus raisonnable, la plus saine, l'intlulgence, la pitié la mieux équilibrée, la plus éclairée de son temps. Il se permet parfois de trouver regrettable que tant de supplices soient nécessaires.
i8o L'INTELLIGENTE DES FLEURS
II semble estimer, sans oser ouvertement soutenir une opinion aussi paradoxale, qu'il ne serait peutêtre pas indispensable de brûler un si grand nombre d'hérétiques. Mais il ne paraît pas se douter un instant qu'il serait préférable de n'en point brûler du tout. Cette opinion est si extravagante, se trouve à de telles extrémités de la pensée humaine, qu'elle ne lui vient même pas à l'esprit, qu'elle n'est pas encore visible à l'horizon ou aux sommets de l'intelligence de son époque. C'est pourtant l'humble opinion moyenne d'aujourd'hui. N'en va-t-il pas de même, en ce moment, dans nos questions irrésolues du mariage, de l'amour, des religions, de l'autorité, de la guerre, de la justice, etc. ? L'humanité n'a-t-elle pas encore assez vécu pour qu'elle se rende compte que c'est toujours l'idée extrême, c'est-à-dire la plus haute, celle du sommet de la pensée qui a raison ? En ce moment, l'opinion la plusr..' onnable, au sujet de notre question sociale, nous invite à faire tout le possible afin de diminuer peu à peu les inégalités inévitables et répartir plus équitablement le bonheur. L'opinion extrême exige sur l'heure le partage intégral, la suppression de la propriété, le trav'ail obligatoire, etc. Nous ne savons pas encore comment se réaliseront ces exigences ; mais il est d'ores et déjà certain que de très simples circonstances les feront paraître un jour aussi naturelles que la suppression du droit d'aînesse ou des privilC-ges de lu. uublc^c. U iiupotte, eu ce> questions d'une
NOTRE DEVOIR SOCIAL i8i
durée d'espèce et non de peuple ou d'individu, de ne point se limiter à l'expérience de l'histoire. Ce qu'elle confirme et ce qu'elle dément s'agite dans un cercle insignifiant. La vérité ici se trouve bien moins dans la raison, toujours tournée vers le passé, que dans l'imagination qui voit plus loin que l'avenir.
Que notre raison s'efforce donc de monter plus haut que l'expérience. C'est facile aux jeunes gens, mais il est salutaire que l'âge mûr et la vieillesse apprennent à s'élever à l'ignorance hmùneuse de la jeunesse. Nous devons, à mesure que s'écoulent nos années, nous prémunir contre les dangers que font courir à notre confiance le grand nombre d'hommes malfaisants que nous avons rencontrés. Continuons, malgré tout, d'agir, d'aimer et d'espérer comme si nous avions affaire à une humanité idéale. Cet idéal n'est qu'une réalité plus vaste que celle que nous voyons. Les fautcjs des individus n'allèrent pas davantage la pureté et l'innocence générales, que les vagues de la surface, vues d'une certaine hauteur, ne tiuuhlent, ûu dire des aéronaules. la liuipitlité j-irofonde de la mer.
i82 L'INTELLIGENCE DES FLEURS
N'écoutons que l'expérience qui nous pousse en avant ; elle est toujours plus haute que celle qui nous retient ou nous rejette en arrière. Repoussons tous les conseils du passé qui ne nous tournent pas vers l'avenir. C'est ce que comprirent admirablement, et pour la première fois peut-être dans l'histoire, certains hommes de la Révolution ; et c'est pourquoi cette Révolution est celle qui fit les plus grandes choses et les plus durables. Ici, cette expérience nous enseigne qu'au rebours de ce qui a lieu dans les choses de \'ie journalière, il importe avant tout de détruire. En tout progrès social, le grand travail, et le seul difficile, c'est la destruction du passé. Nous n'avons pas à nous soucier de ce que nous mettrons à la place des ruines. La force des choses et de la vie se chargera de reconstruire ; elle n'a même que trop de hâte à réédifier, et il ne serait pas bon de l'aider dans sa tâche précipitée. N'hésitons donc point à user jusqu'à l'excès de nos forces destructives : les neuf dixièmes de la \'iolence de nos coups se perdent parmi l'inertie de la masse ; comme le choc du plus lourd marteau se disperse dans une grosse pierre et devient poiu- ainsi dire insensible à la main de l'enfant qui soutient ceile-cL
Et ne redoutons pas qu'on puisse aller trop vite, &i« à certaines heures, oa semble brûler dajogereu»
sèment les étapes, c'est pour balancer des retardements injustifiés et rattraper le temps perdu durant des siècles inactifs. L'évolution de notre univers continue pendant ces périodes d'inertie, et il est probablement nécessaire que l'humanité se trouve. à tel point déterminé de son ascension au moment de tel phénomène sidéral, de telle crise obscure de la planète ou même de la naissance de tel homme. C'est l'instinct de l'espèce qui décide de ces choses, c'est son destin qui parle ; et si cet instinct ou ce destin se trompe, il ne nous appartient pas d'intervenir, car tout contrôle cesse ; nous sommes au bout et au sommet de nous-mêmes ; et plus haut, il n'y a plus rien qui puisse corriger notre erreur.