‹ Morceaux choisis. Introd. par Georgette LeblancChapitre 25 sur 83 · AL\RIE · texte numérisé non relu

AL\RIE

Tout le village est autour des porteurs. Ils avaient des lumières. Je leur ai dit de les éteindre...

LE VIEILLARD

Par où viennent -ils ?

MARIS

Par les petits sentiers. Ils marchent lentement...

LE VIEILLARD

n est temps...

MARIE

Vous l'avez dit, grand-père ?

LE VIEILLARD

Tu vois bien que nous n'avons rien dit... Ils attendent encore sous la lampe... Regarde, mon enfant, regarde : tu verras quelque chose de la vie...

MARIE

Oh ! qu'ils semblent tranquilles l... On dirait que je les vois en rêve...

L'ÉTRANGER

Prenezgarde, j'ai vu tressaillir les deux sœurs...

LE VmiLLAIiD.

Elles se lèvent...

L'ÉTRANGER

Je crois qu'eiles vieimenL veis les leiicU'CS..,

L' une da; deux sœurs dont ils parlent s'approche en ce mr>m:nl de la première fenêtre, l'autre, de la troisième : et, appuyant les miins sur les vities, regardent longuement dans l'obscurité.

LE VIEILLARD

Personne ne vient à la fenêtre du inilievL..

M.\RrE.

Elles regardent... Elles écoutent...

LE VIEILLARD

L'aînée sourit à ce qu'elle ne voit pas...

l'étranger.

Et la seconde a les yeux pleins de crainte...

LE VIEILLAilD.

Prenez garde ; on ne sait pas jusqu'où l'âme s'étend autour des hommes...

Un long silence. Marie se blottit contre la poitrine du vieillard et l'enibrasse.

MARIE

Grand -père !...

LE VIEILLARD

Ne pleure pas, mon enfant... nous aurons notre tour...

Un silence.

l'étranger.

Elles regardent longtemps...

LE VIEILLARD

Elles regarderaient cent mille ans qu'elles n'apercevraient rien, les pauvres soeurs... la nuit est trop obscure... Elles regardent par ici ; et c'est par là que le malheur arrive...

l'étranger.

Il est heureux qu'elles regardent par ici... Je ne sais ptis œ qui s'avance du côté des prairies.

254 INiriKIEUR

MARIE

Je crois que c'est la foule... Ils sont si loin qu'on les distingue à peine...

l'Étranger.

ris suivent les ondulations du sentier... voici qu'ils reparaissent à c^té d'un talus éclairé par la lune...

MARTE

Oh ! qu'ils semblent nombreux... Ils accouraient déjà du faubourg de la ville, lorsque je suis venue... Ils font un grand détour...

LE VIEILL\RD

Us tiendront nialgré tout, et je les vois aussi... Us sont en marche à travers les prairies... Ils semblent si petits qu'on les distingue à peine entre les herbes... On dirait des entants qui jouent au clair de lune ; et si elles les voyaient elles ne comprendraient pas... Elles ont beau leur tourner le dos, ils approchent à chaque pas qu'ils font et

le malheur grandit depuis plus de deux heures. Ils ne peuvent l'empêcher de grandir ; et ceux-là qui l'apportent ne peuvent plus l'arrêter... Il est leur maître aussi et il faut qu'ils le servent... Il a son but et il suit son chemin... Il est infatigable et il n'a qu'une idée... Il faut qu'ils lui prêtent leurs forces. Ils sont tristes mais ils viennent... Ils ont pitié mais ils doivent avancer...

MARIE

L'aînée ne somit plus, grand-père...

Elles quittent les fenêtres..,

MARŒ.

EUes embrassent leur mère...

l'étranger.

L'aînée a caressé les boucles de l'enfant qui ne s'éveille pas...

marie.

Oh ! voici que le pure veut qu'on l'embrasse aussi...

l'étranger.

Mainienant le silence...

MARIE

EUeà reviennent aux côtés de la mère..

L'ÉTRANGER

Et le père suit des yeux le grand balancier de rhorlo;îe...

MARIE

On dirait qu'elles prient sans savoir ce qu'ellss font...

L'ÉrRAN'GER.

On dirait qu'elles écoutent leurs dînes...

Un silence.

MARIE

Grand-père, ne le dites pas ce soir !...

LE VIEILLARD

Tu perds courage aussi... Je savais bien qu'il ne fallait pas regarder. J'ai près de quatre-vingttrois ans et c'est la première fois que la vue de la vie m'a frappé. Je ne sais pas pourquoi tout ce qu'ils font m'apparait si étrange et si grave... Ils attendent la nuit, simplement, sous leur lampe, comme nous l'aurions attendue sous la nôtre ; et cependant je crois les voir du haut d'un autre monde, parce que je sais une petite vérité qu'ils ne savent pas encore... Est-ce cela, mes enfants ? Dites-moi donc pourquoi vous êtes pâles aussi ? Je ne savais pas qu'il y eût quelque chose de si triste dans la vie, et qu'elle fît peur à ceux qui la regardent... Et rien ne serait arrivé que j'aurais peur à les voir si tranquilles... Ils ont trop de confiance en ce monde... Ils sont là. séparés de l'ennemi par de pauvres fenêtres... Ils croient que rien n'arrivera parce qu'ils ont fermé la porte et ils ne savent pas qu'il arrive toujours quelque chose dans les âmes et que le monde ne finit pas au.K portes des maisons... Ils sont si sûrs de leur petite vie, et ils ne se doutent point que tant d'autres en savent davantage ; et que moi, pauvre vicu.K, je tiens ici, à deux i)as de leur jjorte, tout leur i)etit bonheur entre mes vieilles mains que je n'ose pas ouvrir...

MARIE

Ayez pitié, grand-père...

LE VIEILLARD

Nous avons pitié d'eux, mon enfant, mais on n'a pas pitié de nous...

MARIE

Dites-le demain, grand-père, dites-le quand 11 fera clair... ils ne seront pas aussi tristes...

LE VIEILLARD

Peut-être as-tu raison. ..Il vaudrait mieux laisser tout ceci dans la nuit. Et la lumière est douce à la douleur... Mais que nous diraient-ils demain ? Le malheur rend jaloux ; et ceux qu'il a frappés veulent le connaître avant les étrangers. Ils n'aiment pas qu'on le laisse aux mains des inconnus... Nous aurions l'air d'avoir dérobé quelque chose...

L'ÉTRANGER

n n'est plus temps d'ailleurs ; j'entends déjà le murmure des prières...

MARIE

Ils sont là... Ils passent derrière les haies...

Enire Murlhe.

MARTHE

Me voici. Je les ai conduits jusqu'ici. Je leur ai dit d'attendre sur la route. (On entend des cris d'enfants). Ah ! les enfants crient encore... Je leur avais défendu de venir... Mais ils veulent voir aussi et les mères n'obéissent pas... Je vais leur dire... Non ; ils se taisent. — Tout est-il prêt ? — J'ai apporté la petite bague qu'on a trouvcesur elle... Je l'ai couchée moi-même sur le brancard. Elle a l'air de dormir... J'ai eu bien de la peine ; ses cheveux ne voulaient pas m'obcir... J'ai fait cueillir des violettes... C'est triste, il n'y avait pas d'autres fleurs... Que faites-vous ici ? Pourquoi n'êtesvous pas auprès d'eux... ^E/Zt? regarde aux fenêtres). Ils ne fleurent pas ?... ils... vous ne l'avez pas dit?

LE VIEILLARD

Marthe, Marthe, il y a trop de vie dans ton âme, tu ne peux pas comprendre...

MARTHE

Pourquoi ne comprendrais- je pas?... (Aprh tin silence et d'un ton de reproche très grave). Vous ne pouviez pas taire cela, granU-père...

LE VIEILLARD

Marthe, tu ne sais pas...

MARTHE

C'est moi qui vais le dire.

LE VIEILLARD

Reste ici, mon enfant, et regarde un instant.

MARTHE

Oh ! qu'ils sont malheureux!... Ils ne peuvent plus iliendre...

LE VIEILLARD

Pourquoi ?

MARTHE

Je ne sais pas... mais ce n'est plus possible!...

LE VIEILLARD

Viens ici, mon enfant...

MARTHE

Quelle patience ils ont !...

LE VIEILLARD

Viens ici, mon enfant 1...

MARTHE, se retournant.

Où êtes-vous, grand-père ? Je suis si malheureuse que je ne vous '/ois plus... Moi-même, je ne sais plus que faire...

LE VIEILLARD

Ne les regarde plus ; jusqu'à ce qu'ils sache;it tout...

MARTHE

Je veux y aller avec vous...

LE VIEILLARD

Non, Marthe, reste ici... Assieds-toi à côté de ta sœur, sur ce vieu.\ banc de pierre, contre le mur de la maison, et ne regarde pas... Tu es trop jeune, tu ne pourrais plus oublier... Tu ne peux pas savoir ce que c'est qu'un visage au moment où la mort va passer dans ses yeux... Il y aura peut-être des cris... Ne te retourne pas... Il n'y aura peut-être rien... Surtout, ne te retourne pas si tu n'entendais rien. On ne sait pas d'avance la marche de la douleur... Quelques petits sanglots aiux racines profondes et c'est tout, d'habitude... Je ne sais pas moi-même ce qu'il me faudra faire quand je les entendrai... Cela n'appartient plus à cette vie... embrasse-moi, mon enfant, avant que je m'en aille... (// sort).

Le murmure des prières s'est gradueUem*iU rapproché. Une partie de la foule envahit U jardin. On entend cottrir à pas sourds et parler à voix basse.

l'étranger, â la foide.

Restez ici... n'approchez pas des teuêtres... Où cst-clle ?

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