‹ Morceaux choisis;Chapitre 10 sur 312 · C. Rousseau écrivain · texte numérisé non relu

C. Rousseau écrivain

Rousseau avait beaucoup écrit pour lui-même. Dès les Charmettes il avait tenté les sujets les plus divers. Mais il n'avait rien publié qui comptât. Les Confessions nous ont raconté avec quelle soudaine révélation il avait lu, en allant voir Diderot à Vincennes, le sujet proposé par l’Académie de Dijon : « Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs ». Il concourut ; son discours fut couronné (1750) ; le lendemain il était célèbre. Comme sa timidité et sa gaucherie faisaient de lui un mondain fort maladroit, il résolut de mettre d'accord ses goûts et sa doctrine. Il renonça à la dorure et aux bas blancs, prit une perruque ronde, posa l’épée, vendit sa montre et prétendit vivre en copiant de la musique. Sa carrière littéraire n’en souffrit pas. Le Devin du Village triompha à l'Opéra (1753). Le Discours sur l’origine de l'inégalité, composé à Saint-Germain, inquiéta la prudence des Académiciens de Dijon, Rousseau n’eut pas le prix, mais il eut pour lui l’épinion et le succès (1955).

Après un voyage à Genève où il reprit son titre de citoyen et redevint calviniste (1754), il accepta de M°° d'Epinay un asile qui l'éloignât des visiteurs importuns et le rapprochât des joies champêtres. Il s’installa à l’Ermitage, maisonnette de jardinier au fond du parc de la Chevrette. Thérèse Le Vasseur et sa mère s’y établirent avec lui (9 avril 1956). Il y mena, à travers les bois voisins et dans la paix enfin conquise, une existence qui fut d’abord enivrée. Les choses pourtant se gâtèrent. Mr° d’'Epinay aimait Rousseau,

mais elle l’aimait pour elle-même autant que pour lui. Elle s’accom-

modait mal de la solitude qu’il voulait et l’appelait sans cesse au château. Jean-Jacques, maladroitement sollicité, refusa de l’accompagner à Genève où elle allait consulter le docteur Tronchin. Les intimes de Mve d’Epinay, Grimm et Diderot, désiraient, sincère-

ment sans doute, rappeler Jean-Jacques à Paris. Ils s’associèrent Thérèse et sa mère, peu curieuses des joies rustiques. Rousseau dut lutter contre elles et contre ses amis et s’aigrir par des dissentiments quotidiens. En même temps, il s’éprenait d’une passion violente pour une jeune femme, belle sœur de Mr: d’'Epinay, M®= d’'Houdetot qui aimait fidèlement le poète Saint-Lambert. Amours chastes et silencieuses, mais qui furent aisément devinées et qui suscitèrent des jalousies ou des inquiétudes. De tout cela, par l’irritabilité maladive de Jean-Jacques, par les maladresses et les hostilités de M»° d'Epinay, Grimm ou Diderot, les malentendus s’exaspérèrent jusqu’à une rupture retentissante. Les torts réciproques sont malaisés à préciser et leur discussion sans portée essentielle.

Brouillé avec M d'Epinay, Rousseau s'installa à Montmorency (15 décembre 1757), chez M. Mathas, procureur fiscal du prince de Condé ; il passe quelques mois, pendant les réparations de sa maison, dans une dépendance du château de Montmorency où le Maréchal de Luxembourg lui offrit un nouvel Ermitage. Il publie, en 1758, la Lettre à d’ Alembert ; en 1561, la Nouvelle Héloïse ; en 17962, le Contrat Social. La même année, la publication de l’'£mile attire sur lui la colère du Parlement. Il fut décrété de prise de corps et s’enfuit en Suisse dans la nuit du 9 au 10 juin 1762.

D. Les Années errantes et le Retour à Paris (1762-1778).

Dès lors, Rousseau change incessamment d’asile, poursuivi par les haïines zeligieuses de ses ennemis et par les soupçons maladifs qui exagèrent démesurément chez lui les terreurs et les rancunes,. Décrété de prise de corps à Genève, chassé d’Yverdun par le sénat de Berne. il s’installe à Motiers, dans le Val-Travers, territoire de Frédéric IL. Lié d’amitié avec le gouverneur, milord Keith, maréchal d’Ecosse, il y passe dix-huit mois heureux. Mais ses opinions religieuses exaspérèrent vite les calvinistes orthodoxes. L’apparition des Leitres de la Montagne (1564), des discussions bruyantes, obligèrent le pasteur Montmollin à le citer devant le Consistoire. La population, irritée de ses manières étranges, était soupconneuse et hostile. Dans la nuit du 6 au 9 septembre 1765, des pierres furent violemment lancées contre sa maison. Il quitta alors le Val-lTravers, passa six semaines de rêveries délicieuses dans la petite île de Saint-Pierre, au milieu du lac de Bienne, près de Neuchâtel, la quitta sur les ordres du sénat de Berne et regagna Paris nee Bâle et Strasbourg.

Le philosophe anglais Hume lui offrit la sécurité en Angleterre, Il arriva à Londres le 13 janvier 1766 et s'établit au château de Wootton, chez un ami de Hume, Davenport. Malheureusement,

hanté par ses angoisses maladives, atteint déjà de la manie et peutêtre de la folie de la persécution, il bâtit, sur de vagues indices, l’histoire d’un complot ourdi par Hume. Après une querelle violente, il quitta l'Angleterre et rentra en France, en mai 1767. Successivement, il s'arrêta près de Gisors, au château de Trye, propriété du prince de Conti, puis à Lyon, Grenoble, dans le Dauphiné, à Bourgoin et à Monquin. Il revint enfin à Paris (1770). Il s'installa, pour vivre de sa musique et de ses modestes pensions, dans un quatrième étage de la rue Plâtrière. Il y vécut huit ans, poursuivi par la curiosité des visiteurs, heureux seulement des longues promenades qu’il faisait aux environs, souvent plusieurs fois par semaine, de sept heures du matin jusqu'à la nuit. En mai 1778, il accepta l’asile que lui offrait le marquis de Girardin au château d'Ermenonville. Il y mourut subitement le 2 ou le 3 juillet.

E. Conclusion.

Certaines vics d'écrivain déroulent un cours paisible entre des rives sans cesse prévues. On discerne mal les pentes insensibles qui'les entraînent. La vie de Rousseau révèle clairement au contraire les fatalités qui ont pesé sur sa destinée. Elie fut vagabonde. Et elle fut solitaire. Par là, elle modela invinciblement les plus précises tendances de son génie.

Jean-Jacques ignore les traditions du foyer. Il s'élève au hasard des camaraderies d’atelier. Il ignore même ce que mettent autour de nous d’habitudes tranquilles et d’invisibles soutiens la fixité des horizons et le cours régulier des jours. Habitüé à la discipline sévère du calvinisme genevois, il embrasse le christianisme que lui enseigne une jeune femme de mœurs faciles et de morale aventureuse. Elevé sans mère, il s'attache à cette femme pour son premier amour. Par caprice ou par nécessité, il se laisse aller ou s’astreint aux besognes les plus diverses et les plus incertaines, Il est graveur, valet, arpenteur, précepteur, maître de mvusiqu?:, secrétaire d’ambassadeur. Ce qu'il lit et ce qu’il apprend, il le lit à l'aventure et l’apprend au hasard de ceux qu’il rencontre et des événements qui le poussent. Rien ne demeure stable autour de lui, rien ne l’assure de lendemains qui reflètent les jours, hormis l’'éternelle nature, les joies renouvelées des fleurs, des arbres, des horizons. Par là, il en vint à ne croire qu’en lui et à n’aimer que la nature.

Par là, s’'exaspéra aussi sa tendance à l'isolement. Accoutumé à vivre de la vie des petites gens, confiné dans les emplois subalternes, il n'avait acquis qu’à demi l’aisance des manières qui permet de vivre sans heurt parmi le monde où l’on est riche et

de loisir. À Genève, la grossièreté de ses compagnons empêcha toute liaison sincère. Mwe de Warens, qui fut pour lui affectueuse, était inconstante et’ absorbée par de tyranniques entreprises. A Paris, il ne vécut près des grandes dames et des gens de lettres que pour risquer des maladresses ou pressentir des dissentiments profonds. Ainsi se confirma sa timidité de nature. Pour ne pas se heurter, il s’isola. Incapable de se plier aux milieux sans cesse changeants qu’il traversait, il vécut loin d’eux, avec lui-même. Toute son œuvre en fut marquée.

Il. LE CARACIÈRE DE ROUSSEAU A. Ses Défauts.

Par la biographie, le caractère de Rousseau se révèle et se juge. Non que tout soit clair dans ce qu'il fit et ce qu’il voulut. Les complexités fuyantes des sentiments s’interprètent aisément au gré des haines ou des ferveurs. Mais il y a dans cette biographie

tassez de faits et de données précises pour fixer de prudentes conclusions.

Ses défauts furent grands : « J’ai dit, écrivait Me Geoffrin, que c'était un bel esprit et une âme très noire ». Il y aurait, pour penser comme elle, bien des apparences et quelques réalités.

Rousseau eut certes des excuses. Toute sa vie, il traîna de pénibles infirmités. Une maladie assez obscure, mais qui était de celles, les médecins sont d'accord, qui retentissent sur l’imagination et sur les centres nerveux, lui gâta ses meilleurs jours et le poursuivit d’obsessions lancinantes. Il souffrit de tares mentales, de manies obsédantes et honteuses, que les Confessions précisent, que les médecins cataloguent et qui sont le signe de nerfs malades et de volonté désorganisée. Son humeur irritable et morose inclina vite vers la folie de la persécution!. Son tempérament d’ailleurs n’en fut pas seul responsable. On oublie trop que, der-

- rière les complots ridicules qui le hantent, de tristes, d’odieuses réalités même se cachent. On a dit trop aisément qu’il n’était victime que de lui-même, que les sévérités apparentes de l’autorité n'étaient qu’une survivance de forme et cachaient une tolérance de fait. La vérité est que Rousseau fut durement menacé et qu'il y allait pour lui en France, de peines sévères. Le Parlement,

1. Nousinsistons sur ce point. Avant — on l’oublie trop souvent — s’accorde juger Rousseau, il faut établir très dent sur le principe. Signalons seuleprécisément qu’il fut un malade. Tous ment le dernier en date, M, P, Janet les médecins qui se sont Occupés de Jui (Les Névroses, 1909, p, 60),

sn de de

après l’affaire de l’Zmile, agit avec une décision et une promptitude résolues ; M. Lanson l’a clairement montré. A son retour d'Angleterre, Jean-Jacques, comme il le sait ou comme il le pense, est encore suivi et épié par la police. A Genève, le parti hostile à Rousseau, et qui triompha, mit dans la lutte un acharnement violent 2.

Ces sévérités légales s’accordaient avec une opinion fanatique. En 1766 les docteurs de Sorbonne réclamaient encore «le droit du glaive pour exterminer l’hérésie, l’irreligion, l’impiété 3 » On sait quel fut le sort du chevalier de La Barre. Rousseau parut aussi dangereux. Vers 1380 un Jésuite, le P. Gaillard, disait à ses élèves : « Voilà un homme qui, si on lui avait rendu justice,aurait été brûlé avec ses écrits», Ceux-mêmes qui luttaient pour la liberté de penser et d'écrire, les Voltaire,les Grimm et les Diderot, s’associèrent à l’autorité avec une malveillance obstinée. La coterie holbachique ne fut qu’à demi la chimère maladive de Rousseau. C’est Voltaire qui écrit pour lui, dans le Sentiment des Citoyens : « On punit capitalement un vil séditieux ». Ce sont Grimm et Diderot, on le sait depuis les travaux de Mme Macdonald5, qui truquent et remanient ces Mémoires de Mr° d'Epinay dont on s’est servi si maladroitement pour condamnerla mémoire de Jean-Jacques. Il ignora sans doute ces machinations littéraires, puisque les Mémoires parurent longtemps après sa mort. Mais il n'avait pas tort de supposer Diderot et Grimm capables d’insinuer qu'il fut ingrat, hypocrite et vicieux. Ajoutons qu'il eut autour de lui des femmes qui s’ingénièrent à tirer parti de son humeur défiante. Thérèse fut vraisemblablement une âme grossière. On racontait à Ermenonville, qu'après la mort soudaine de son mari, elle fouilla les poches du cadavre et vida le secrétairet. L’anecdote peut sembler douteuse, mais il reste assuré qu’elle ne comprit ni le génie de Rousseau, ni la hautaine sérénité qu’il trouvait dans ses solitudes. Des contemporains et des Suisses ont dit qu’elle avait machiné de toutes pièces la lapidation de Motiers pour le chasser d’un asile où elle goûtait mal les beautés roman-

tiques du Jura. Elle sut, avec l’aide d’une mère cupide, agir sur

l'esprit faible de Rousseau et le pousser là où il penchait. Tout cela atténue les défauts essentiels qui furent les siens: orgueil et le désarroi de la volonté. Non l’orgueil de son génie,

1. Article des Annales J.-J. Rousseau. l'humanité sur l’Intolérance où il pré- 1905. tend démontrer qu'elles s'accordent 2. Voir le livre de M. Ed. Rod. Z’4j- pour l’approuver. faire J.-J. Rousseau. 1906. — 4. Arnault. Souvenirs d'un sexagé- 3. Marmontel, Mémoires. Ed. Tour- naîre. 1833, t. I, p. 63.

neux. 1891, t. II, p. 280. L'année 5. La Légende de J.-J. Rousseau recmême de l’Emile, l'abbé de Malvaux | tifiée. 1909,

publie un Accord de la religion et de 6. Besnard, Op. cif., t. II, pp.7et suiv,

CPU Que à

mais celui de sa vertu. Dans la solitude où l’enfermèrent son caractère et les haines de ses contemporains, il dressa en face du monde le rayonnement de sa vie morale. Tout enfant il s’exaltait à la lecture de Plutarque, comme il continua à l’aimer et à chérir dans Tacite les héroïsmes qui s’opposent aux ignominies impériales. Ainsi se forgea-t-il un fantôme de vertu surhumaine et de dramatique honneur. Toute sa vie il tenta de se confondre avec lui. Et très vite il se convainquit qu’il était proche du rêve dont il répète constamment la formule : «De tous les hommes que j'ai connus en ma vie, aucun ne fut meilleur que moi ».

Aucun peut-être n'eut des intentions plus hautes, mais aucun ne se fia pour les atteindre à des guides plus décevants. Malade de corps et malade d'esprit, Rousseau fut pris tout entier, pendant une part de sa vie, par l’obsession de ses souffrances et de ses manies. Mais il ne les oubliait que pour se soumettre aux suggestions de ses caprices et aux chimères de ses fantaisies. L'énergie apparente qui lui faisait à lui-même illusion n’était que l’intensité de son désir et la tyrannie de son imagination. Aussi passe-t-il incessamment d’un projet à un autre, d’une destinée à celle qui la contredit, de l’exaltation de l’espoir au renoncement de la déception. Les évènements, sans doute, se sont faits les complices du tempérament. Rousseau n’en reste pas moins parmi tous ceux qui

ont voulu guider les hommes, l’un de ceux qui ont le moins su se guider eux-mêmes.

Nous devons à cet orgueil et à cette faiblesse ce qui fait parfois le ton déplaisant des Confessions. Jean-Jacques leur doit aussi le plus trouble de sa vie. Ne parlons pas de ces maraudes, mensonges et complaisances qui marquèrent parfois sa jeunesse et que nous ne connaissons d’ailleurs que par lui. C’est son honneur de n'être pas resté ce que la vie aurait pu faire de lui: un laquais, un parasite et un gredin. Mais plus tard, des faits subsistent, pénibles ou coupables, et ce sont les faits qui s'élèvent toujours contre lui, non les polémiques psychologiques. Qu'il ait parlé comme il l’a fait de M=° de Warens et de quelques autres, qu'avec ses propres fautes il ait si aisément confessé celles des autres, cela veut dire qu’il a trop songé à dresser son piédestal, même sur des ruines. Surtout, du haut de cette vertu qu'il voulait si parfaite, il a perdu de vue les tâches modestes, mais impérieuses, qui sont celles de la vieet qui tissent le plus souvent la trame des existences courageuses et droites. Héros de Plutarque, ou apôtre de la vérité persécutée, c’est un mirage où s’évanouissent trop aisément les réalités médiocres qui font nos fautes ou nos vertus. Par là, Rousseau que tourmente la chimère d’un grand et noble amour, lie sa vie tout entière à celle d’une servante d’auberge. Par là, surtout, il consent à ce crime que fut l’abandon des cinq enfants, envoyés, nous dit-il

lui-même, aux enfants trouvés. Peut-être eût-il donné sa vie pour un Emile. Mais des enfants qui naissent n’imposent encore que les prosaïques devoirs des nuits sans sommeil et des soins physiques. Plutarque et Tacite n'y ont que faire.Jean-Jacques a cédé plusieurs fois et sans lutte à de misérables sophismes où se sont trahis seulement un lâche amour de la tranquillité et la crainte de l’opinion.

B. Ses Qualités.

Il ne saurait donc être question de voir en Rousseau ce qu'il voulut être et ce qu’il fut bien longtemps pour ses fidèles : la plus noble image de la vertu persécutée. Mais ces fautes, qui s’atténuent par bien des excuses, se rachètent aussi par les plus hautes qualités de l’âme.

Jean-Jacques, tout d’abord, eut l’indifférence de l'argent. Non pas le dédain qui s'affiche et qui n’est qu’une attitude. Il sait se faire payer ce qu’on lui doit et ne cache pas ses embarras et ses combinaisons pécuniaires. Mais il eut vraiment le goût de la vie très simple et ce mépris si malaisé de tout ce qui s’achète par le sacrifice de l'indépendance et de la pensée. De ses œuvres, il netira pas 20,000 livres. C’est très fermement qu'il s’oppose à ce qui était son droit légal et même moral, le tirage d’une édition parisienne de la Nouvelle Héloïse qui aurait fait concurrence à celle de Rey. Et quand Malesherbes l’y oblige et oblige l'éditeur à lui verser 1,000 livres d’indemnité, il cède à Rey, par compensation, pour 1,000 livres, le manuscrit du Contrat Social dont il pouvait trouver 2,000. Quand Milord Maréchal lui offre 1,200 francs de pension, il fait réduire le chiffre de moitié. Son budget s’équilibre toujours avec des ressources minimes, 2,000 francs par exemple, vers 1550, dont Thérèse, dépensière, absorbe le plus clair. Par là, Rousseau, qui s’éleva contre le luxe, vécut selon son idéal et selon un idéal dificile et rare.

Il s’'accommoda plus mal à ses rêves de fraternité et de bienveillance universelles. Les hostilités qu’il rencontra et qu’il paya souvent de retour, les soupçons maladifs qui le hantent le mêlèrent à trop de querelles violentes. Il eut pourtant une âme bonne, généreuse et dévouée. S'il se fâche pour des raisons obseures avec Me d’'Epinay, s’il prête à Hume d’absurdes machinations, il sut garder autour de lui des amitiés passionnées et sûres. A travers son humeur inquiète et ses isolements farouches, des amis et des amies fidèles aimeèrent malgré tout l’âñhe tendre qu'ils devinaient. De grands seigneurs, le Maréchal de Luxembourg, Milord Maréchal, le prince de Conti pardonnèrent à ce plébéien ses gaucheries et ses défiances. Les femmes surtout resonnurent-en lui

celui qui savait les comprendre et les payer de retour. Nul écrivain ne s’attacha plus aisément, non les passions des femmes, mais ces amitiés tendres qui sont plus sûres et plus rares. M d’Houdetot, M=e de Créqui, Mr: de Boufllers, M» de Luxembourg, M®e Latour de Franqueville, Me de Verdelin, lui furent pieusement fidèles, à travers ses exils, ses rebuffades, et par delà sa mort. Et parmi elles il y a des âmes que nous connaissons bien et qui furent charmantes, comme celle de M: d’Houdetot, ou exquises, comme celle de M”° de Verdelin. Pour tous ceux qu’il ignorait, pour la foule obscure et anonyme, il fut assurément d’une bonté patiente et simple. Les Réveries nous racontent quels plaisirs il trouvait à des aumônes, à des dons ingénieux et modestes. Les contemporains ne démentent pas ces anecdotes: «Il ne rencontrait point un pauvre, dit Bernardin de Saint-Pierre, qu'il ne lui donnât l’aumône », « J’aperçus [près d'Ermenonville], dit François Besnard,une pauvre vieille femme... Je lui demandai si elle avait connu M. Rousseau ; elle me dit,que n'étant venue habiter le village voisin que depuis sa mort, elle n’avait point eu occasion de le connaître, mais qu’elle avait entendu parler de lui avec les plus grands éloges, surtout à raison de sa charité pour les pauvres, avec lesquels il causait souvent et qu’il ne quittait jamais sans leur donner queïques petites pièces de monnaie ».

Les contemporains affirmèrent aussi que Rousseau leur avait appris ce qu'est l’amour généreux du vrai. Entre sa vie et la hautaine devise « Vitam impendere vero», il y eut sans doute quelque distance. Les Confessions ne s'accordent pas toujours avec les recherches de l’érudition contemporaine. Entre la scène avec Me Basile à Turin, telle que les Confessions la narrent, et celle qu’ébauche une première rédaction de ses brouillons, il y a des contradictions importantes. La Correspondance et les Confessions ne nous donnent pas de ses amours avec M: Serre, à Lyon, un récit qui se concilie. Rousseau corrige et embellit, pour l'élégance littéraire du récit et pour l’élégance aussi de ses rôles d’amant incompris ou éconduit. Mais la plupart des corrections qué les recherches biographiques apportent aux Confessions ne révèlent rien qui trahisse le dessein de se mentir à lui-même el aux autres. fl embellit singulièrement l’idylle à deux des Charmettes où il vécut presque toujours seul, inquiet des spéculations de Mr: de Warens et de ses complaisances pour Vintzenried. C’est qu'à travers le temps, ‘es mois de bonheur rustique ont répandu partout leurs clarlés, Et tant d’erreurs graves de chronologie, quelques mois passés chez son oncle au lieu de deux ou trois ans, deux séjours à Chenonceaux et non un, etc, ne se, justifient par aucune vanité visible.Il faut bien admettre que sa mémoire fut

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