‹ Morceaux choisis;Chapitre 103 sur 312 · Briser = se briser. RÉGLE · texte numérisé non relu

Briser = se briser. RÉGLE

Veux-tu que de sa morb je t’écoute

[vanter.

ar

rés à cet horrible état. Enfin je puis dire n’avoir de ma vie éprouvé d’agitation plus cruelle que celle où je me trouvai durant ce court trajet, et je suis convaincu que je ne l’aurais pu supporter une journée entière.

En arrivant je fis arrêter à la grille et, me sentant hors d'état de faire un pas, j'envoyai le postillon dire qu’ün étranger demandait à parler à M. de Wolmar. Il était à la promenade avec sa femme. On les avertit, et ils vinrent par un autre côté, tandis que, les yeux fichés! sur l’avenue, j’attendais dans des transes mortelles d’y voir paraître quelqu'un.

A peine Julie m’eut-elle aperçu qu’elle me reconnut A

l'instant, me voir, s’écrier?, courir, s’élancer dans mes bras, ne fut pour elle qu’une même chose. A ce son de voix je me sens tressaillir ; je me retourne, je la vois, je la sens. O Milord! à mon ami! je ne puis parler... Adieu crainte, adieu terreur, effroi, respect humain. Son regard, son cri, son gesle me rendent en un moment la confiance, le courage et les forces. Je puise dans ses bras la chaleur et la vie, je pétille de joie en la serrant dans les miens. Un transport sacré nous tient dans un long silence étroitement cmbrassés, et ce n’est qu'après un si doux saisissement que nos voix commencent à se confondre et nos yeux à mêler leurs pleurs. M. de Wolmar était là; je le savais, je le voyais : mais qu'aurais-je pu voir ? Non, quand l'univers entier se fût réuni contre moi, quand l’appareil des tourments m’eût environné, je n’aurais pas dérobé mon cœur à la moindre de ses caresses, tendres prémices d’une amitié pure et sainte que nous emporterons dans le ciels.

La Vie au château de Wolmar.

[Saint-Preux est émerveillé du « bel ordre » qui règne au château de Wolmar et de la sagesse domestique qui y assure la prospérité et le . bonheur de tous. Il envoie ses observations à Milord Edouard.]

Que de plaisirs trop tard connus je goûte depuis trois semaines ! La douce chose de couler ses jours dans le sein

1. Les éditions courantes altèrent le texte en imprimant « fixés ».

* Etudier à ce propos, surtout dans la Nouvelle Héloïse et l'Æmile les familiarités pittoresques et énergiques du style de Rousseau.

2. Le verbe s'employait couramment seul aux 17° et 18° siècles, avec le sens de pousser un cri. On disait de même: « s’écrier de douleur, d’admiration.»

3. La scène est vivante et puissante, mais elle résume en méme temps'ce qu’il y a de para-

F1G. 6. — Gravure de Morcau le Jeune pour la Nouvelle Héloïse.

Arrivée de Saint-Preux au château de Clarens après son voyage autour du monde. (Voir les ÆExfraits, p. 114.)

D ec

THE LIBRARY CFTHE UAIVE sut Y CF ELINOIS

d'une tranquille amitié, à l’abri de l’orage des passions impélueuses ! Milord, que c’est un spectacle agréable et touchant que celui d’une maison simple et bien réglée, où régnent l’ordre, la paix, l’innocence; où l’on voit réuni sans appareil, sans éclat, tout cè qui répond à la véritable destination de’l’homme! La campagne, la retraite, le repos, la saison, la vaste plaine d’eau qui s’offre à mes yeux, le sauvage aspect des montagnes, tout me rappelle ici ma délicieuse île de Tinian!.Je crois voir accomplir? les vœux ardents que j'y formai tant de fois.J’y mène une vie de mon goût, j'y trouve une société selon mon cœur. Il ne manque en ce lieu que deux personnes pour que tout mon bonheur y soit rassemblé, et j'ai l'espoir de les y voir bientôt.

En attendant que yous et M°° d’Orbe veniez mettre le comble aux plaisirs si doux et si purs que j'apprends à goûter où je suis, je veux vous en donner une idée par le détail d’une économie domestique qui annonce 1a félicité des maîtres de la maisonj'et la fait partager à ceux qui l’habitent. J'espère, sur le projets qui vous occupe, que mes réflexions pourront un jour avoir leur usage, et cet espoir sert encore à les exciter.

Je ne vous décrirai point la maison de Clarens : vous la connaissez, vous savez si elle est charmante, si elle m'’offre des souvenirs intéressants, si elle doit m'être chère et par ce qu’elle me montre et par ce qu’elle me rappelle. Mme de Wolmar en préfère avec raison le séjour à celui d’Etange, château magnifique et grand,mais vieux, triste, incommode, et qui n'offre dans ses environs rien de comparable à ce qu’on voit autour de Clarens.

Depuis que les maitres de cette maison y ont fixé leur demeure, ils en ont mis à leur usage tout ce qui ne sérvait qu’à l’ornement : ce n’est plus une maison faite pour être vue, mais pour être habitée. Ils ont bouché de longues enfilades pour changer des portes mal situées ; ils ont coupé de trop grandes pièces pour avoir des logements mieux distribués ; à des meubles anciens et riches, ils en ont substi-

doxe pénible dans la deuxième u’y avait fait un matelot aban-

moitie de la Nouvelle Héloise.

Les tendresses de Julie et de -

Saint-Preux leur semblent pures et innocentes, imais elles sont ardentes, et elles ont pour témoin M. de Wolmar.

1. Ile déserte (alors) dans l’Océan Pacifique, où s ’était ravitaillée l’escadre de l'amiral Anson, et célèbre par le séjour

onné, qui servit peut-être de modèle au Robinson Crusoë.

2 Accomplir — s’accomplir.

RÈGLE : Je t’écoute vanter = te vanter. Voir p. 114, n. 5.

Page 1