IV. L'INFLUENCE DE ROUSSEAU
Rousseau fut donc un prodigieux entraîneur d’âmes. Et c’est là ce qui vaut pour l’histoire. Bon ou mauvais, il a agi avec une singulière puissance. Chacun de ses ouvrages, nous le verrons, souleva l'opinion. Et ce ne sont pas seulement les gens de lettres et le
gens très cultivés qui le lurent et s’enthousiasmèrent. La Nouvelle Héloïse et l'Emile pénétrèrent plus profondément : il y a dans les lettres conservées à Neuchâtel des confidences de ceux qui ignorent le français correct. Il ne suscita pas seulement des polémiques littéraires et ces curiosités ergoteuses où se distrait le bavardage des écrivains de métier. On agit quand on lavait lu, et dans toutes les classes sociales,autrement qu’on n'avait agi. « Des reines, dit Bernardin de Saint-Pierre, ont allaité leurs enfants ; un grand roi a appris un métier ; des riches ont cherché à construire des Elysées sous le nom de jardins à l’anglaise ; il a adouci l’éducation des enfants jusque là que l’Impératrice de Russie a banni des écoles les châtiments corporels, ainsi qu’il devrait être fait chez nous. La malheureuse Pologne semble espérer de l'éducation de ses enfants. J’ai connu des libertins réformés par ses divins écrits : les uns se sont mariés ; d’autres, des officiers, avaient renoncé, d’après ses écrits, à l’usage de la viande, et ne s’en portaient que mieux, couchaient sur la dure ; des prêtres respectables ont prêché dans leurs sermons ses éloges du christianisme...» Un officier, Seguier de Saint-Brisson, démissionne pour se vouer au bonheur de l'humanité. Une femme mariée renvoie son amant pour se montrer digne de la Nouvelle Héloise. Des gentilshommes campagnards le remercient de leur avoir fait comprendre les joies saines de la vie champêtre et du foyer. Une femme, près de l’Ermitage, s’habille comme Julie d’'Etange pour suivre plus fidèlement le modèle qui la guide. Un amoureux lappelle à son aide pour avoir la force de cacher son amour à celle qu’il aime sans espoir.
On sait que l’œuvre de Rousseau fut, après sa mort, la source inépuisable où puisèrent nos plus grands écrivains. Me de Staël. Chateaubriand, Lamartine, lui durent une part de leur.génie, George Sand lui demande ses doctrines, le feu de son âme et jusqu’au mouvement de son style. L’œuvre politique de la Révolution s’est édifiée pour une part sur les systèmes des Discours et du Contrat Social. A l’étranger, les répercussions de l’œuvre furent plus lointaines encore. Toute l’Allemagne romantique le lit avec enthousiasme, depuis les plus grands, Gœæthe, Schiller, Kant, Herder, Wieland jusqu’à de moindres écrivains, Mendelssohn, Môser, Zimmermann, Jacobi, Lavater, Campe. Tolstoi le garde à son chevet.Si bien qu’il demeure presque vain de disserter sur ce qu'il y eut dans cette influence de bienfaisant ou de néfaste. Rousseau fut une de ces forces qui se discutent moins qu’elles ne s'imposent.