Deuxième Partie : L'ŒUVRE
r Historique.
Avant d'arriver à Paris, Rousseau avait songé sans aucun doute à tenter la fortune d'écrivain. Mais, de même qu’il était chimiste, géomètre, musicien, précepteur ou laquais, il se crut réservé aux destinées les plus diverses. Il écrit des dissertations morales ; ure chronologie historique ; une arlequinade; un projet de cantate; un opéra : La Découverte du Nouveau-Monde; une comédie : Narcisse; une tragédie en prose : Lucrèce; des pièces de vers; un article pour le Mercure sur la figure de la terre. À Paris, il tâtonne aussi gauchement : un opéra : Les Muses galantes (1544); un ballet adapté d’une pièce de Voltaire: Les Féles de Hurire (1745); des 1nslilutions chimiques (1743) ; une comédie : L’Engagement téméraire ; un Æssai sur l’Origine des Langues (date incertaine). Tout cela ne le tirait ni de la gêne ni de l’obscurité, lorsqu'un hasard le révéla soudain à lui-même et au public. En allant voir Diderot enferme à Vincennes, il lut par hasard la question posée par lPAcadémie de Dijon pour le prix de 1750 : « Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs ». Les Confessions nous ont dit quelle soudaine lumière avait dessillé ses yeux. Saisi d’un trouble inspiré, il dut s'asseoir au pied d’un arbre. Sa doctrine prenait une âme consciente : la civilisation avait empoisonné le cœur de l’homme et ruiné son bonheur originel. Marmontel a nié l’anecdote et affirmé que Diderot seul avait suggéré à Rousseau le paradoxe. Rien n'autorise ce récit malveillant ; aucun autre contemporain n’a contesté l'originalité de la thèse. Toute la vie de Rousseau et ses plus profondes tendances l’y préparaient.
Son Originalité.
Le Discours n'était dans son fond qu’une assez médiocre déclamation. Les arguments historiques que Jean-Jacques invoque pour exalter les sociétés pauvres et grossières et maudire les civi-
1. Titre exact : Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer des mœurs.
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lisations raffinées sont constamment chancelants ou faux. Les gens de lettres qui lui répondirent les bouleversèrent aisément. La thèse même se ruine par l’intransigeance naïve des conclusions. Avec une ardeur aveugle Rousseau la pousse jusqu’à l’absurde. Ce sont les livres, dit-il, qui ont fait peser sur l'humanité le fardeau des erreurs et des douleurs, et le calife Omar fut un grand cœur qui brûla la bibliothèque d'Alexandrie. A dire vrai, il ne répondit à Stanislas, à Grimm, à Borde, académicien de Lyon, à Lecat, académicien de Rouen, que pour renier ces concelusions. Mon Discours, corrige-t-il, est un discours théorique qui précise les maux nés de la culture sociale. Mais ces maux sont incurables ; ils s’escortent de quelques bénéfices moraux, politesse des mœurs, scrupules de jusiice apparente, etc. Supprimer la civilisation, c’est garder les maux en renonçant aux palliatifs : « Je ne propose point de bouleverser la société actuelle, de brûler les bibliothèques et tous les livres, de détruire les collèges et les académies... Les lumières du méchant sont encore moins à craindre que sa brutale stupidité. »
Si les arguments sonnaient creux, ils avaient pourtant leur portée. Tout un mouvement d'opinion se précise à la fin du 17° siècle et dans la première moitié du 18. La morale du renoncement et de l’austérité se heurte de plus en plus à l’amour de la vie et des joies légitimes qu’elle nous donne. Ze Mondain de Voltaire affirmait avec éclat que l’âge d’or n’était qu’une fable, la simplicité qu'un mirage, et que la civilisation avait mis le goût, la décence et l'intelligence là où régnaient la sottise et la grossièreté. Voltaire avait pour lui son esprit et la complicité de l’opiniont. C’est contre lui, peut-être, contre l'opinion sans aucun doute que Rousseau prétendit lutter. Ses raisons s’imposèrent par l’ardeur qui les anime et le style qui les colore. De la morale sociale, des maux, des vices et de leurs remèdes on parlait abondamment vers 1750. Mais on en discutait avec une froideur voulue d'analyse et une concision tranchante et sèche. C’est la manière des Lettres Persanes et celle des Lettres Anglaises qui faisait règle. Deux livres qui furent célèbres encadrent le Discours, les Mœurs de Toussaint qui eurent une dizaine d'éditions et suscitèrent au moins deux réfutations (1748) et les Considérations sur les Mæurs, de Duclos, illustres jusqu’à la fin du 18e siècle. Nul effort d’éloquence ne s’y trahit, et nul frémissement d’enthousiasme. Le moraliste note, raille et ne s’'émeut pas?. Rousseau bien au contraire est pris
1. Voir le livre de M. A. Morize : dre : « plus d'amour de la vertu que T/Apologie du luxe au 18° siècle, Paris. de désir de briller ». Et encore le seul Didier, 1909. Discours préliminaire sur la Vertu
2. Toussaint annonce qu’il a répan- comporte huit portraits à la façon de du dans son ouvrage « plus de senti- La Bruyère,
ment que d'esprit ». Il faut compren-
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tout entier par sa chimère. On fit à l’éloquence le crédit que ne méritait pas la doctrine.
Son Succès.
Le succès fut peut-être moins général ou moins soudain qu'on ne l’a dit. Sans doute, tous les gens de lettres s’en mêélèrent: un roi, Stanislas, des académiciens de province, Borde et Lecat, Formey, académicien de Berlin, Grimm, etc. Les journaux multiplièrent et prolongèrent cette querelle de plume. Mais c'est que les pierres de Jean-Jacques tombaient à plein dans le jardin de la littérature: et d’une philosophie attachée à la certitude du progrès ; c'est qu'il n’y avait pas de plus belle matière à polémique et que l’occasion ravit tout autant que l'adversaire. L'opinion moyenne semble avoir été plus lente à s’'émouvoir. Dans cinq cents bibliothèques privées du 18: siècle, nous n’avons trouvé que quinze fois ce premier Discours, tandis que le Discours sur l’Inégalité s'y rencontre soixante-seize fois et la Nouvelle Héloïse cent soixante-cinq. Il fallut quelque temps pour qu’on s’accoutumât à cette gloire soudain révélée. Le second Discours fit le triomphe assuré.
DISCOURS SUR L'INÉGALITÉ! (1752) Historique.
En 1753 l’Académie de Dijon proposa comme sujet de concours cette question : « Quelle est la source de l’inégalité des conditions parmi les hommes; si elle est autorisée par la loi naturelle ? » Rousseau résolut de concourir à nouveau, et pour échapper au tumulte de Paris il s'établit à Saint-Germain : « Tout le jour enfoncé dans la forêt, j'y cherchais, j'y trouvais l’image des premiers temps dont je traçais fièrement l’histoire; je faisais mainbasse sur les petits mensonges des hommes; mon âme s’élevait auprès de la divinité». L'Académie hésita cette fois devant les hardiesses de Jean-Jacques. Le prix fut donné à l’abbé Talbert.
1. Titre exact : Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes.
Les Sources du Discours.
Jean-Jacques avait cherché et trouvé son Discours ailleurs que dans les futaies de Saint-Germain. L'Académie de Dijon en posant la question, comme les concurrents en s’efforçant de la résoudre, obéissaient à des curiosités qui s'étaient multipliées depuis le début du siècle. On avait cessé de croire que l’homme était sorti tout armé des mains du créateur et que la volonté de Dieu avaitfixéles hiérarchies sociales par le droit divin. C'était donc l’histoire de nos progrès qu’il fallait écrire, celle des tâtonnements de la pensée et des ébauches de vie commune. On fit appel pour en retrouver les lignes effacées au raisonnement et à l’observation.
Par le raisonnement les philosophes qui précédérent Rousseau, Diderot ou Condillac, les juristes Grotius et Pufendorft qu’on traduit dès le début du siècle, affirmaient qu’on pouvait discerner dans la complication des esprits civilisés, dans l’amas confus des habitudes sociales, les lentes et tortueuses étapes qui avaient conduit de la barbarie des cavernes aux palais de marbres sculptés. Il suffisait d'analyser avec patience pour retrouver les éléments.Sur les résultats de l'enquête ces philosophes ne s’entendaient pas; mais tous les Encyclopédistes au milieu de qui Rousseau vivait, tout ceux dont ils s’inspiraient, s’accordaient sur le principe. La raison devait reconstituer et justifier ou condamner l'histoire humaine. À Diderot, Condiliac, Grotius et Pufendorf, Rousseau dut donc la méthode même de son enquête. Il entend édifier une construction logique autant qu'historique. Et sans doute il se
. met ainsi à l'abri des querelles théologiques et respecte les
textes sacrés qui fixent la destinée d'Adam et Eve. Mais il obéit aussi à la pente de son esprit et aux tendances de ses lectures et de ses amis. Dans le détail il les suit même constamment, s'inspire de Diderot lorsqu'il réhabilite la passion ?, de Condillac3 quand il conçoit une histoire de la pensée humaine longtemps guidée par les seules impressions des sens. Grotius # et Pufendorf5s l’inspirent quand il étudie les lentes transformations de l’état de nature en état social, la naissance de l’idée de propriété.
1. Ces sources du Discours ont été étudiées avec une grande précision par M" Morel dans les Annales J.-J, Rousseau. 1909. Nous lui ayons emprunté ses principales conclusions,
2. Surtout des Principes de la Philosophie morale (de Shaftesbury) traduits par Diderot (1745) avecses notes et des Articles de l'£ncyclopédie et de
l’Apologie de l'abbé de Prades (1752) Ajoutons-y, comme Rousseau l’a dit lui-même, les conversations et conseils de son ami,
3, Essai sur l’origine des connaissances humaines (1746).
4, Le Droit de la guerre et de la paix, 5, Le Droit de la nature et des gens,
Pourtant il y a autre chose dans le Discours, comme dans la philosophie encyclopédique. Le triomphe des sciences dans la première moilié du xvire siécle, la défiance, puis le dédain des systèmes inclinèrent vite les enquêtes logiques vers l'observation et vers les faits. Pour bien connaître l’homme il y a mieux que la méditation, il y a l’étude attentive de son organisation, la recherche avisée des événements dont l’histoire a gardé la trace. Rousseau, qui avait été physicien et bon chimiste, ne pouvait ignorer que les faits décident contre lessystèmes et que la logique ne tient pas devant l’expérience.Son histoire de la société humaine édifie des hypothèses qui ne demandent rien, nous dit-il, à la réalité du passé. Il s'efforce pourtant de les soutenir par les solides charpentes que donnent l’étude du corps humain, celle des races et celle des peuples. Il suit constamment Buffon quand il parle du «physique de l’homme ». Il interroge le P. Dutertre!, la vaste compilation de l'Histoire des Voyages?, d’autres encore, lorsqu'il évoque la vie heureuse et grossière des sauvages en face des mœurs civilisées.
L’Originalité du Discours.
Rousseau cependant ne ressemble en rien à tous ceux qui l’ont précédé. Niles méthodes n'étaient neuves, rm les faits, ni le des- ‘sein. On le lut malgré tout sans songer à d’autres qu'à lui. « Le Discours,dit Grimm,est peut-être de tous les ouvrages de cet homme célèbre le plus original ». C’est qu’il apportait la poésie et la passion, le frémissement et l’éloquence. Ceux qui l'avaient précédé étaient phiiosophes et juristes; ils s’inquiétaient surtout de rai- . sonner juste ; ils étaient des « curieux ». Rousseau ne se préoccupe pas tant de savoir que de guérir. Il veut, pour lui et pour les autres, moins la science que le bonheur. Certes il souffrait peu de l'inégalité sociale, en 1555, et la basse‘envie des richesses et du pouvoir ne le poursuivait pas, lui qui vécut pauvre, qui voulut vivre pauvre et dont les souftrances furent celles du cœur et des nerfs» non de l’ambition. Mais il avait souffert de cette inégalité ; ilavait connu la faim, les nuits à la belle étoile,les humiliations de la servitude. Il en avait vu souffrir autour de lui. Il avait, à travers la France, rencontré de ces paysans qui cachaient, pour échapper au fisc, jusqu’à leurs vivres. En lui-même il croyait retrouver le secret du bonheur perdu, le talisman qui peut nous rendre à nos vraies destinées en nous rendant à la vie familiale et rustique, aux conseils des grands bois, des grands prés et des champs pacifiques.
1, Histoire générale des Antilles ha- | 2, Publieation périodique qui paraisbitées par Les Français (1667). | sait depuis 1746.
Ainsi l'analyse et la science,les histoires de sauvages et les études de linguistique n'étaient plus des spéculations de cabinet. Rousseau les dressait fièvreusement pour tracer l'avenue qui devait ramener ses contemporains vers les horizons de la paix et du bonheur. Au fond ces raisonnements et ces études n'étaient ni solides ni toujours clairs. Mais le Discours apportait l'exposé lumineux d'idées obscures On ne discuta pas : on fut ébloui.
La Portée du Discours,
La portée du Discours fut immense. Il survenait exactement à l'heure qu'il fallait. Quelques mois plus tard il n'était justement question que d’une «fille sauvage» découverte dans les bois, aux environs de Chäâlons'. La Condamine, Louis Racine, Grimm, le duc de Luynes, Buffon, s'étaient intéressés à son aventure. Le Discours de Jean-Jacques installa définitivement dans la littérature le sauvage libre, heureux et pur. Marmontel dans ses Incas., Bernardin de Saint-Pierre dans la Chaumière indienne, dix autres moins connus autour d'eux, G. de Beaurieu, Delisle de Sales, Mercier, Bertin, Luchet, Delille se complurent à vûtir d'innocence, de franchise et de feuilles de palmier des Indiens, des Caraïbes ou des Otaïtiens?. La chimère qui oppose aux complications morbides des cités civilisées l’insouciante indépendance des huttes de feuillage et des forêts vierges fixa pour toujours ses thèmes illugoires et poétiques.
En même temps la doctrine de légalité prenait une forme éloquente. De spéculation de juristes ou de discussion d’économistes, elle devenait une terre promise, un idéal lointain mais vivant. On n’a pas dit que des romanciers mêmes vinrent après Rousseau pour ébaucher ou construire sur ses principes des cités ou le bonheur naît de la simplicité et du sacrifice de chacun à tous. D’Arnaud ou la Dixmerie les évoquent; Mr: Leprince de Beaumont ou Restif de la Bretonne en sont les législateurs attendris et minutieux, Villages modèles et communauté, «repas en commun, infirmerie commune », petite Sparte «où l’on ne possède que ses meubles, son linge et ses habits», ce n’est, avec Sparte ou « la vie des premiers chrétiens», que le reflet du mirage évoqué par Rousseau. Et de ce mirage, la Révolution allait tenter de saisir et de fixer ce qu’il pouvait cacher d’aspirations légitimes et d’humaine réalité.
1. Histoire d’une jeune fille sauvage adrame» : Kailaz ou les jeunes sauvatrouvée dans les bois à l’âge de dix ges. Paris (1770),
ans. 1755. (Probablement par La Con- 3. La Nouvelle Clarisse (1767), darmine, ami de Rousseau). ; :