Nous disons s’épuiser à
4. L'attrait de l'habitude vient de la paresse naturelle à l'homme, et cette paresse augmente en s’y livrant ; on fait plus aisément ce qu'on a déjà fait ; la route étant frayée en devient plus facile à suivre. Aussi peut-on remarquer que l’empire de’ l'habitude est très grand sur les vieillards et sur les gens indolents ; très petit sur la jeunesse et sur les gens vifs. Ce régime n’est bon qu'aux âmes faibles, et les affaiblit davantage de jour en jour.
La seule habitude utile aux enfants est de s’asservir sans peine à la nécesgité des choses, et la seule habitude
utile aux hommes est de s’agservir sans peine à la raison. Toute autre habitude est un vice. (Vote de Rousseau.)
L'opinion de Rousseau est fort contestable — comme bien des traits de ce portrait. En ellemême, elle n’est pas tout à fait d'accord avec le passage du livre V où Rousseau nous montre qu’il faut « prolonger durant la jeunesse les bonnes habitudes
.de l'enfance ». Il est vrai qu’il
s'agit surtout d’habitudes physiques, vie active, travail des bras, etc. Surtout Rousseau écrit sans doute quelque peu sa note en faisant un retour sur luimême. Il contractait aisément des habitudes et même des manies.
5. C'est-à-dire il ne possède aucüne nolion sur les devoirs qui naissent de nos relations avec les autres hommes,
de liberté, de propriété, de convention même : il peut en savoir jusque-là ; il sait pourquoi ce qui est à lui est à lui, et pourquoi ce qui n’est pas à lui n’est pas à lui : passé cela il ne sait plus rien. Parlez-lui de devoir, d’obéissance, il ne sait ce que vous voulez dire ; commandez-lui quelque chose, il ne vous entendra pas : mais dites-lui : « Si vous me faisiez tel plaisir, je vous ie rendrai dans l’occasion! ; » à l’instant il s'empressera de vous complaire, car il ne demande pas mieux que d’étendre son domaine, et d'acquérir sur vous des droits qu’il sait être inviolables. Peut-être même n'est-il pas fâché de tenir une place, de faire nombre, d’être compté pour quelque chose: mais s’il a ce dernier motif, le voilà déjà sorti de la nature, et vous n’avez pas bien bouché d'avance toutes les portes de la vanité.
De son côté, s’il a besoin de quelque assistance, il la demandera indifféremment au premier qu'il rencontre ; il la demanderait au roi comme à son laquais : tous les hommes sont encore égaux à ses yeux. Vous voyez, à l’air dont il prie, qu'il sent qu’on ne lui doit rien; il sait que ce qu’il demande est une grâce. Il sait aussi que l'humanité porte à en accorder?. Ses expressions sont simples et laconiques. Sa voix, son regard, son geste, sont d’un être également accoutumé à la complaisance et au refus. Ce n’est ni la rampante et servile soumission d’un esclave, ni l’impérieux accent d’un maitre ; c’est une modeste confiance en son semblable, c’est la noble et touchante douceur d’un être libre, mais sensible et faible qui implore l'assistance d’un être libre, mais fort et bienfaisant. Si vous lui accordez ce qu’il vous demande, il ne vous remerciera pas, mais il sentira qu’il a contracté une dette. Si vous le lui refusez, il ne se plaindra point, il n’insistera point, il sait que cela serait inutile : il ne se dira point: « On m'a refusé ; » mais il se dira : « Cela ne pouvait pas être ; » et, comme je l’ai déjà dit, on ne se mutine guère contre la nécessité bien reconnue.
Laissez-le seul en liberté, voyez-le agir sans lui rien dire; considérez ce qu’il fera et comment il s’y prendra. N'ayant pas besoin de se prouver qu'il est libre, il ne fait jämais rien par étourderie, et seulement pour faire un acte de pou-
t. Dans l’occasion = à l’occa- à un substantif collectif ou au sion. pluriel. Mais ces libertés de 2. C'est-à-dire : à accorder des construction étaient fréquentes grâces. Il faudrait aujourd'hui au 17° et encore au 15"° siéque le pronom en se rapportât cle;
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voir sur lui-même!; ne sait-il pas qu’il est toujours maitre de lui? Il est alerte, léger, dispos ; ses mouvements ont toute la vivacité de son âge, mais vous n’en voyez pas un qui n'ait une fin. Quoi qu’il veuille faire, il n’entreprendra jamais rien qui soit au-dessus de ses forces, car il les a bien éprouvées et les connaît; ses moyens sont toujours appropriés à ses desseins, et rarement il agira sans être assuré du succès?. Il aura l’œil attentif et judicieux : il n'ira pas niaisement interrogeant les autres sur tout ce qu’il voit ; mais il l’'examinera lui-même et se fatiguera pour trouver ce qu'il veut apprendre avant de le demander. S'il tombe dans des embarras imprévus, il se troublera moins qu'un autre; s’il y a du risque, il s’effrayera moins aussi. Comme son imagination reste encore inactive, et qu’on n’a rien fait pour l’animer, il ne voit que ce qui est, n’estime les dangers que ce qu’ils valent, et garde toujours son sang-froid. La nécessité s’appesantlit trop souvent sur lui pour qu'il regimbe encore contre elle ; il en porte le joug dès sa naissance, l’y voilà bien accoutumé ; il est toujours prêt à tout.
Qu'il s'occupe ou qu'il s'amuse, l’un et l’autre est égal pour lui; ses jeux sont ses occupations, il n’y sent point de différence. Il met à tout ce qu’il fait un intérêt qui fait rire et une liberté qui plait, en montrant à la fois le tour de son esprit et la sphère de ses connaissances®, N'est-ce pas le spectacle de cet âge, un spectacle charmant et doux, de voir un joli enfant, l’œil vif et gai, l’air content et serein, la physionomie ouverte et riante, faire, en se jouant les choses les plus sérieuses, ou profondément occupé des plus frivoles amusements {? | à
Voulez-vous à présent le juger par comparaison? Mêlez-le avec d’autres enfants et laissez-le faire. Vous verrez bientôt lequel est le plus vraiment formé, lequel approche le
1. Emile sait qu'il n’a aucun pouvoir sur les autres ; mais il pourrait être tenté d’agir simplement pour se prouver qu'il peut disposer de lui, qu'il est libre. Il ne le fait pas, car il sait qu'ilestetoujours maître de lui».
2. Grâce à l'éducation des sens dont Rousseau a parlé au livre II.