‹ Morceaux choisis;Chapitre 148 sur 312 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

[Le livre III de l'Émile aborde l’enseignement posifif qui se substitue à partir de dix ou douze ans à l'éducation négative. Le passage doit étre habilement ménagé. Emile a mené jusque-là une existence toute physique et toute égoïste. Bornons-nous donc aux connaissances « que l'instinct nous porte à chercher ». C’est par les objets physiques, par le spectacle de la nature qu’il faut commencer à s’instruire.]

Le Spectacle de la Nature. — Ses Enseignements.

Rendez votre élève attentif aux phénomènes de la nature, bientôt vous le rendrez curieux ; mais, pour nourrir sa curiosité, ne vous pressez jamais de la satisfaire. Mettez les questions à sa portée, et laissez-les lui résoudre. Qu'il ne

1. Passe — dépasse. RÈGLE : T'enir = obtenir. Voir p. 99, n. 3

2.On pourra comparerce portrait d'Emile jeune, et qui est un Rousseau tel qu'ilaurait voulu être, aux portraits que nous ont donnés de leur enfance ou des enfants qu’ils ont évoqués tant de poëles etderomanciers:

* Lamartine (Préface des Méditations), Chateaubriand (Mémoires d'Outre-Tombe. Extraits Canat,

lib. H. Didier), Victor Hugo ( Victor Hugo raconté), Anatole France (Le livre de mon ami), etc...

Aucun d’eux ne ressemble à Emile. Certains pourtant comme Lamartine, Chateaubriand, Chateaubriand surtout, ont eu une enfance libre et ont connu l'indépendance au milieu de la nature. Ils démentent sur bien des points les conclusions de Rousseau,

sache rien parce que vous le lui avez dit, mais parce qu’il l’a compris lui-même ; qu’il n’apprenne pas la science, qu’il l’invente, Si jamais vous substituez dans son esprit l’autorité à la raison!, il ne raisonnera plus ; il ne sera plus que le jouet de l'opinion des autres.

Vous voulez apprendre la géographie à cet enfant,et vous lui allez chercher des globes, des sphères?, des cartes : que de machines ! Pourquoi toutes ces représentations ? Que ne commencez-vous par lui montrer l’objet même, afin qu'il sache au moins de quoi vous lui parlez?

Une belle soirée, on va se promener dans un lieu favorable, où l'horizon bien découvert laisse voir à plein le soleil couchant, et l’on observe les objets qui rendent reconnaissable le lieu de son coucher. Le iendemain, pour respirer le frais, on retourne au mème lieu avant que le soleil se lève. On le voit s’annoncer de loin par les “traits de feu qu’il lance au-devant de lui. L’incendie augmente, l’orient parait tout en flammes : à leur éclat on attend l’astre longtemps avant qu'il se montre : à chaque instant on croit le voir paraître ; on le voit enfin. Un point brillant part comme un éclair, el remplit aussitôt tout l’espace ; le voile des ténèbres? s’efface et tombe. L'homme reconnaît son séjour, et le trouve embelli. La verdure a pris durant la nuit une vigueur nouvelle ; le jour naissant qui l’éclaire, les premiers rayons qui la dorent, la montrent couverte d’un brillant réseau de rosée, qui réfléchit à l’œil la lumière et,les couleurs. Les oiseaux en chœur se réunissent et saluent de concert le père de la vie‘; en ce moment pas un seul ne se tait; leur gazouil-

1. Principes excellents et tout à, fait modernes. Il y avait d’ailleurs eu déjà des pédagogues pour tenter de substituer à P«étude des mots » l’«étude des choses ». Helvétius par exem-

le dans le dernier chapitre du ivre de l'Esprit (1758), Pluche dans le Spectacle de la Nature (17932) avaient longuement protesté contre l’enseignement par la mémoire et par l'autorité et tenté sans cesse de faire comprendre les choses par les faits.

2. Sphères, qui s’oppose à globes — (sans doute) sphères célestes. À moins que le sens ne soit celui de planisphères.

3.Métaphore banale. Rousseau avait déjà employé dans la Noucelle Héloise « le voile des va-

peurs ». Voir sur ces métaphores la note 4, p. 127. — ILy a dans toute cette description un eu de convention littéraire.

rest le style de ce que lon appelait déjà le poeme en prose et que Rousseau emploiera dans le Lévite d'Ephraim. Même remarque pour « le père de la vie ».

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