LIVRE IV
[ Jusqu’à quinze ans Emile a formé son corps et son jugement, mais non sa conscience. Il a agi sans avoir la notion claire de l’obligation morale. Le moment est venu de développer ce qui n’est en lui qu’en germe.
Ce développement doit se faire à l'âge où la sensibilité prend sa place dans l’âme d'Emile, où les passions se forment. On ne peut empêcher les passions de naître, il faut seulement les utiliser et les diriger. La première passion est l’amour de soi, La vie sociale en fait un principe de vices en le transformant en orgueil, vanité, jalousie, etc... Bien dirigé au contraire il conduit naturellement à la bienveillance : l’enfant « dans l'état de faiblesse où il est, ne connaît personne que par l’assistance et les soins qu’il reçoit ». De la bienveillance, à l’âge où l’amour de soi cherche à se compléter par les attachements tendres, on passe aisément à tout ce qui est bienfaisance et pitié. C’est dans cette tendance à s’émouvoir des maux d'autrui que la moralité doit pousser ses premières racines. ]
Les premiers Germes de la moralité : La Pitié.
Voyez mon Emile : à l’âge où je l’ai conduit il n’a ni senti ni mentil, Avant de savoir ce que c’est qu'aimer, il n’a dit à personne, Je vous aime bien; on ne lui a point prescrit la contenance qu’il devait prendre en entrant dans la chambre de son père, de sa mère?, ou de son gouverneur malade; on ne lui a point montré l’art d’affecter la tristesse qu'il n’avait pas. Il n’a feint de pleurer sur la mort de personne ; car il ne sait ce que c’est que mourir. La même insensibilité qu'il a dans le cœur est aussi dans ses manières. Indifférent à tout, hors à lui-même, comme tous les autres enfants, il ne prend intérêt à personne; tout ce qui le distingue, est qu’il ne veut point paraître en prendre, et qu’il n’est point faux comme eux ?.
1. Menti en affectant de sen- | Rousseau méritent naturelletir. ment d’être discutées.
ce 4 * Voir par exemple si la jeu- 2. Rousseau av: - A de 1 posé onite DeDÉBIER abord sup nesse de Rousseau lui-même, de œ ra Chateaubriand, Lamartine,etc., 3. Toutes ces aflirmations de ne contrediraient pas ces idées,
Émile, ayant peu réfléchi sur les êtres sensibles, saura tard ce que c’est que souffrir et mourir. Les plaintes et les cris commenceront d’agiter ses entrailles, l'aspect du sang qui coule lui fera détourner les yeux ; les convulsions d’un animal expirant lui donneront je ne sais quelle angoisse avant qu'il sache d’où viennent ces beaux mouvements. S'il était resté stupide et barbare, il ne les aurait pas; s’il, était plus instruit, il en connaîtrait la source: il a déjà trop comparé d'idées pour ne rien sentir, et pas assez pour concevoir qu'il sent 1.
Ainsi naît la pitié, premier sentiment relatif? qui touche le cœur bumain selon l’ordre de la natures. Pour devenir sensible et pitoyable, il faut que l'enfant sache qu’il y a des êtres semblables à lui qui souffrent ce qu’il a souffert, qui sentent les douleurs qu’il a senties, et d’autres dont il doit avoir l’idée, comme pouvant les sentir aussi. En effet, . comment nous laissons-nous émouvoir à 4 la pitié, si ce n'est en nous transportant hors de nous et nous identifiant avec l’animal souffrant, en quittant, pour ainsi dire, notre être pour prendre le sien ? Nous ne souffrons qu’autant que nous jugeons qu'il souffre; ce n’est pas dans nous, c’est dans lui que nous souffrons. Ainsi nul ne devient sensible que quand son imagination s’anime et commence à le transporter hors de lui.
Pour exciter et nourrir cette sensibilité naissante; pour la guider ou la suivre dans sa pente naturelle, qu'avons-nous