Ici Rousseau place une lon
5. Paradoxe qui est commode pour la doctrine de Rousseau, selon laquelle l’homme est naturellement bon et ne doit ses vices qu’à la société. Même si l'homme est « méchant naturellement », comme il l’est, la mo-
Rentrons en nous-mêmes, à mon jeune ami! examinons, tout intérêt personnel à part, à quoi nos penchants nous portent. Quel spectacle nous flatte le plus, celui des tourments ou du bonheur d’autrui? Qu'est-ce qui nous est le plus doux à faire, et nous laisse une impression plus agréable après l'avoir fait, d’un acte de bienfaisance ou d’un acte de méchanceté? Pour qui vous intéressez-vous sur vos théâtres? Est-ce aux forfaits que vous prenez plaisir ? est-ce à leurs auteurs punis que vous donnez des larmes!? Tout nous est indifférent, disent-ils?, hors notre inté- -rêt : et, tout au contraire, les douceurs de l’amitié, de l’humanité, nous consolent dans nos peines; et, même dans nos plaisirs, nous serions trop seuls, trop misérables, si nous n'avions avec qui les partager. S'il n’y a rien de moral dans le cœur de l’homme, d’où lui viennent donc ces transports d’admiration pour les actions héroïques, ces ravissements d'amour pour les grandes âmes ? Cet enthousiasme de la vertu, quel rapporta-t-il avec notre intérêt privé ? Pourquoi voudrais-je être Caton qui déchire ses entrailles, plutôt que César triomphant ? Otez de nos cœurs cet amour du beau, vous ôtez tout le charme de la vie. Celui dont les viles passions ont étouffé dans son âme étroite ces sentiments délicieux ; celui qui, à force de se concentrer au-dedans de lui à, vient à bout de n’aimer que Ini-même, n’a plus de transports, son cœur glacé ne palpite plus de joie, un doux attendrissement n’humecie jamais ses yeux‘; il ne jouit plus de rien; le malheureux ne sent plus, ne vit plus, il est déjà mort.
Mais quel que soit le nombre des méchants sur la terre, il
rale n’est pas pour cela menacée.
Pourquoi l’homme qui nuit à ses semblables serait-il « fait our leur nuire »? Pour prendre a distinction de Rousseau, il est «fait pour leur nuire» par sa nature, mais par sa nature animale, et fait pour s'élever audessus de cette férocité par La nature de son « principe actif», de son âme.
1. * Ceci ne s’accorde pas exactement avec ce que dit Rousseau de notre sympathie au théâtre pour certains coquins. Comparer avec les Éxiraits, p. 94 et suiv.
2. Ils, c’est-à-dire des philosophes, comme La Mettrie (l Homme machine, 1748, etc.) ou Helvé-
tius, dont Rousseau avait lu et annoté le hivre de PÆSprit. Helvétius ne part d’ailleurs du principe indiqué par Rousseau que pour essayer de constituer une morale plus efficace, parce qu'’elle s’'appuiera sur une Cconnaissance exacte du cœur humain et de la vie sociaie.
3. Rousseau emploie constamment les métaphores qui expriment l’égoisme par ce mouvement de se concentrer, et la sympathie par celui de s'étendre surles autres. Voir notamment D 2920 001:
4. Cet amour larmoyant pour la vertu était depuis RARES celui qui était enseigné par la « Comédie larmoyante » ou le « drame ». Voir le Fils naturel
est peu de ces âmes cadavéreuses devenues insensibles, hors leur intérêt, à tout ce qui est juste et bon. L’iniquité ne plaît qu'autani qu’on en profite ; dans tout le reste on veut que l’innocent soit protégé. Voit-on dans une rue ou sur unchemin quelque acte de violence et d’injustice : à l’instant un mouvement de colère et d’indignation s'élève au fond du cœur, et nous porte à prendre la défense de l’opprimé ; mais un devoir plus puissant nous retient, et les lois nous ôtent le droit de protéger l’innocence!. Au contraire, si quelque acte de clémence ou de générosité frappe nos yeux, quelle admiration, quel amour il nous inspire ! Qui est-ce qui ne se dit pas : «J'en voudrais avoir fait autant »? Il nous importe sûrement fort peu qu’un homme ait été méchant ou juste il y a deux mille ans ; et cependant le même intérêt nous affecte dans l’histoire ancienne, que si tout cela s'était passé de nos jours. Que me font à moi les crimes de Catilina? Ai-je peur d’être sa victime ? Pourquoi donc ai-je de lui la même horreur que s’il était mon contemporain ? Nous ne haïssons pas seulement les méchants parce qu'ils nous nuisent, mais parce qu'ils sont méchants. Non seulement nous voulons être heureux, nous voulons aussi le bonheur d'autrui, et quand ce bonheur ne coûte rien au nôtre, il augmente. Enfin l’on a, malgré soi, pitié des infortunés; quand on est témoin de leur mal, on en souffre. Les plus pervers ne sauraient perdre tout à fait ce penchant; souvent il les met en contradiction avec eux-mêmes. Le voleur qui dépouille les passants couvre encore la nudité du pauvre, et le plus féroce assassin soutient un homme tombant en défaillance. |
On parle du cri des remords, qui punit en secret les crimes cachés et les met si souvent en évidence. Hélas! qui de nous n’entendit jamais cette importune voix ? On parle par expérience ; et l’on voudrait étouffer ce sentiment tyrannique qui nous donne tant de tourment.Obéissons à la nature, nous connaîtrons avec quelle douceur elle règne, et quel charme on trouve, après l’avoir écoutée, à se rendre un bon témoignage de soi. Le méchant se craint et 6e fuit: il s’'égaye en se jetant hors de lui-même; il tourne autour de lui des yeux inquiets, et cherche un objet qui l’amuse; sans la satire amère, Sans la raillerie insultante, il serait toujours triste; le ris? moqueur est son seul plaisir. Au contraire,
ou le Père prodigue de Dide- | idées de Rousseau sur l’opinion rot. publique.