‹ Morceaux choisis;Chapitre 192 sur 312 · Entendons pour lui et pour les autres · texte numérisé non relu

Entendons pour lui et pour les autres

. 6. Indifférent sur = indifférent

en

opinion que ce qui se rapporte immédiatement à sa personne, sans se soucier des appréciations arbitraires qui n’ont de loi que la mode ou les préjugés. Il aura l’orgueil de vouloir bien faire tout ce qu’il fait, même de le vouioir faire mieux qu’un autre : à la course il voudra être le plus léger ; à la lutte, le plus fort; au travail, le plus habile ; aux jeux d’adresse le plus adroit : mais il recherchera peu les avantages qui ne sont pas clairs par eux-mêmes, et qui ont besoin d’être constatés par le jugement d’autrui, comme d’avoir plus d'esprit qu’un autre, de parler mieux, d’être plus savant, etc.l ; encore moins ceux qui ne tiennent point du tout à la personne, comme d’être d’une plus grande naissance, d’être estimé plus riche, plus en crédit, plus considéré, d’en imposer par un plus grand faste.

Aimant les hommes parce qu’ils sont ses semblables, il aimera surtout ceux qui lui ressemblent le plus, parce qu’il se sentira bon; et, jugeant de cette ressemblance par la conformité des goûts dans les choses morales, dans tout ce qui tient au bon caractère, il sera fort aise d’être approuvé. 11 ne se dira pas précisément: « Je me réjouis parce qu’on m'approuve ;» mais, « je me réjouis parce qu’on approuve ce que j'ai fait de bien; je me réjouis de ce que les gens qui m'honorent se font honneur ; tant qu’ils jugeront aussi sainement, il sera beau d'obtenir leur estime. »

[Ainsi élevé Emile sera certainement heureux. Il saura mettre son bonheur dans les choses saines, sûres et modestes, car « c’est d’un tissu de petites choses que dépend l'agrément de la vie ».En imaginant la vie qui sera la sienne, Rousseau se substitue un instant à son élève et évoque son rêve de vie heureuse et simple.]

« Si j'étais riche... »

Je n’irais pas me bâtir une ville en campagne; et mettre au fond d’une province les Tuileries devant mon appartement?. Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée, j'aurais une petite maison rustique; une maison blanche avec des contrevents verts; et quoique une couver-

1. Comparer avec La Bruyère (Du Mérile personnel) : « Se faire valoir par des choses qui ne dépendent point des autres mais de soi seul, ou renoncer à se faire valoir : maxime inestimable, etc.»

2. Ces protestations contre l’inutile magnificencedeschâteaux sont déjà fréquentes en 1962.On se fait construire des ermilages, des logis, des chartreuses (Mr° de Pompadour se fait construire des ermitages dès 1750),

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ture de chaume soit en toute saison la meilleure, je préférerais magnifiquement, non la triste ardoise, mais la tuile, parce qu’elle a l'air plus propre et plus gaie que le chaume, qu'on ne couvre pas autrement les maisons dans mon pays, et que cela me rappellerait un peu l’heureux temps de ma jeunesse. J'aurais pour cour une basse-cour, et pour écurie une étable avec des vaches, pour avoir du laitage que j'aime beaucoup. J'aurais un potager pour jardin, et pour parc un joli verger semblable à celui dont il sera parlé ci-après. Les fruits, à la discrétion des promeneurs, ne seraient ni comptés ni cueillis par mon jardinier; et mon avare magnificence n’étalerait point aux yeux des espaliers superbes auxquels à peine on osât? toucher. Or, cette petite prodigalité serait peu coûteuse, parce que j'aurais choisi mon asile dans quelque province éloignée où l’on voit peu d’argent et beaucoup de denrées, et où règnent l’abondanceet la pauvreté.

Là, je rassemblerais une société, plus choisie que nombreuse, d'amis aimant le plaisir et s’y connaissant, de femmes qui pussent sortir de leur fauteuil et se prêter aux jeux champêtres, prendre quelquefois, au lieu de la navette et des’ cartes, la ligne, les gluaux, le râteau des faneuses, et le panier des vendangeuses®. Là, tous les airs de la ville seraient oubliés, et, devenus villageois au village, nous nous trouverions livrés à des foules d’amusements divers qui ne nous donneraient chaque soir que l'embarras du choix pour le lendemain. L’exércice et la vie active nous feraient un nouvel estomac et de nouveaux goûts. Tous nos repas seraient des festins, où l’abondance plairait plus que la délicatesse. La gaieté, les travaux rustiques, les folâtres jeux, sont les premiers cuisiniers du monde, et les ragoûts fins sont bien ridicules à des gens en haleine depuis le lever du soleilf. Le service n’aurait pas plus d’ordre que

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