‹ Morceaux choisis;Chapitre 196 sur 312 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

[ La vie d'Emile ne serait pas le chef-d'œuvre que Rousseau a rêvé, si pour l’achever et l’assurer il ne trouvait une femme digne de lui. Le livre V de l’Emile trace le portrait de cette fiancée idéale. (Sur les idées de Rousseau en matière d'éducation féminine, voir l’Infroduclion p. 49).]

| Sophie à quinze ans. |

Sophie a l'esprit agréable sans être brillant, et solide sans être profond?; un esprit dont on ne dit rien, parce qu'on ne lui en trouve jamais ni plus ni moins qu’à soi. Elle a toujours celui qui plaît aux gens qui lui parlent, quoiqu'il ne soit pas fort orné, selon l’idée que nous avons de la culture de l’esprit des femmes#, car le sien ne s’est point formé par la lecture‘, mais seulement par les conversations de son père et de sa mère, par ses propres réflexions, et par les observations qu’elle a faites dans le peu de monde qu’elle a vu. Sophie a naturellement de la gaieté, elle était même folàâtre dans son enfance ; mais peu à peu sa mère a pris soin de réprimer ses airs éva- POrés et.

Sophie est d’une sensibilité trop grande pour conserver une parfaite égalité d'humeur, mais elle a trop de douceur pour que cette sensibilité soit fort importune aux autres; c'est à elle seule qu’elle fait du mal. Qu'on dise un seul mot qui la blesse, elle ne boude pas, mais son cœur se gonfle ; elle tâche de s'échapper pour aller pleurer. Qu’au milieu de ses pleurs son père ou sa mère la rappelle et dise un seul mot, elle vient à l'instant jouer et rire en

1.Le goût des fêtes champêtres était universel dès 1760. Rousseau en avait vu à la Chevrette, chez M»: d’Epinay « où les Messieurs daignent danser avec les paysannes ».

* Comparer ce tableau de vie champêtre avec la vie du château de Wolmar (ÆZxtraits, p. 144). Si l’on veut un autre tableau de gens du monde mêlés à la vie

des champs et épris d'elle, on pourra lire le Meunier d'Angibault de George Sand.

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